Dans l’un de mes précédents articles, je traitais du thème de la prédestination et je partageais l’explication didactique que le cardinal Charles Journet donne de ce sujet si complexe. Maintenant que la manière correcte de comprendre la doctrine de la prédestination a été exposée, je souhaite partager ce que le Magistère de l’Église a défini à ce propos.

Un peu d’histoire

Parmi les conflits et les hérésies que saint Augustin dut combattre figurait le pélagianisme, qui niait non seulement la doctrine du péché originel, mais aussi la nécessité de la grâce pour le salut. Dans la bataille rangée que le saint livre aux pélagiens, il éprouve des difficultés à équilibrer le rapport entre la grâce et le libre arbitre, et, dans certaines de ses œuvres où il traite de la doctrine de la prédestination, il semble introduire le concept d’une double prédestination : Dieu sauverait les élus par pure grâce et abandonnerait les autres dans leur péché. Ainsi, par exemple, dans La Prédestination des saints, il écrit en VI, 11

« Toutes les voies de Yahvé sont amour et vérité. Mais impénétrables sont ses sentiers. Impénétrables sont donc aussi la miséricorde par laquelle il sauve gratuitement, et la vérité par laquelle il condamne justement. » Saint Augustin, La Prédestination des saints VI, 11

Pélagiens

Saint Augustin est accusé par les pélagiens de nier le libre arbitre, ce contre quoi il se défend à plusieurs reprises. Dans sa réplique à Julien, il écrit : « Tu affirmes que, dans un autre de mes livres, j’ai dit : “On nie le libre arbitre si l’on défend la grâce, et l’on nie la grâce si l’on défend le libre arbitre.” Pure calomnie. Je n’ai pas dit cela ; ce que j’ai dit, c’est que cette question présente de si énormes difficultés qu’il pourrait sembler que l’on nie l’une si l’on admet l’autre. Et comme mes paroles sont peu nombreuses, je vais les répéter afin que mes lecteurs voient comment tu falsifies mes écrits et avec quelle mauvaise foi tu abuses de l’ignorance des esprits lents et obtus, pour leur faire croire que tu m’as répondu, alors qu’en réalité tu ne sais pas te taire.

J’ai dit, vers la fin du premier livre, dédié au vertueux Pinien, dont le titre est De gratia contra Pelagium : “Dans cette question qui traite du libre arbitre et de la grâce de Dieu, il est si difficile de délimiter le champ que, lorsqu’on défend le libre arbitre, il semble que l’on nie la grâce de Dieu, et lorsqu’on défend la grâce de Dieu, il semble que l’on détruise le libre arbitre. Mais toi, homme honnête et véridique, tu supprimes les paroles que j’ai dites et tu en mets d’autres de ton invention. J’ai bien dit que cette question était difficile à résoudre, non qu’elle fût impossible. Et bien moins ai-je affirmé, comme tu m’en accuses faussement, que si l’on défend la grâce on nie le libre arbitre, et si l’on défend le libre arbitre on nie la grâce de Dieu. Cite mes paroles textuelles et tes calomnies s’évanouissent.” »
Réplique à Julien IV, 47
Tiré des Œuvres complètes de saint Augustin XXXV. BAC 457, p. 703

Il se défend aussi lorsqu’on l’accuse de traiter de pélagien quiconque reconnaît le libre arbitre :

« Il n’est pas vrai, comme tu le dis, que “nous appelions pélagiens ou célestiens quiconque reconnaît chez l’homme le libre arbitre et affirme que Dieu est le créateur des enfants” ; nous donnons plutôt ce nom à ceux qui n’attribuent pas à la grâce divine la liberté à laquelle nous avons été appelés ; et à ceux qui refusent de reconnaître le Christ comme Sauveur des enfants ; à ceux qui n’admettent pas chez les justes la nécessité d’adresser à Dieu quelque demande de l’oraison dominicale. Ceux-là, oui, nous les appelons pélagiens et célestiens, parce qu’ils participent à leurs criminelles erreurs. »

Réplique à Julien III, 2
Tiré des Œuvres complètes de saint Augustin XXXV. BAC 457, p. 574

Ainsi rejette-t-il l’idée pélagienne de la non-nécessité de la grâce. Pour saint Augustin, c’est la grâce qui donne au libre arbitre la faculté de faire la volonté de Dieu.

« Tu dis que “je loue la continence des temps chrétiens non pour enflammer les hommes de l’amour de la virginité, mais pour condamner le mariage institué par Dieu”. Mais, pour que nul ne croie que te tourmente le soupçon d’une mauvaise interprétation de mes sentiments, tu me dis, comme voulant approuver : “Si tu exhortes sincèrement les hommes à la virginité, tu dois confesser que la vertu de chasteté peut être observée par ceux qui le veulent, de sorte que quiconque peut être saint dans le corps et dans l’esprit.” Je réponds que je l’admets, mais non en ton sens. Toi, tu attribues ce pouvoir aux seules forces du libre arbitre ; moi, je l’attribue à la volonté, aidée par la grâce de Dieu. Cependant, je demande : sur quoi l’esprit exerce-t-il son pouvoir de ne pas pécher, sinon sur un mal qui, s’il l’emporte, nous fait tomber dans le péché ? Et pour n’avoir pas à dire, avec les manichéens, que ce mal provient d’une nature mauvaise, étrangère à nous et à laquelle il se mêle, il nous reste à confesser qu’il existe en notre nature une blessure qu’il faut guérir, et dont la souillure nous rend coupables si elle n’est lavée par le sacrement de la régénération. »

Réplique à Julien V, 65
Tiré des Œuvres complètes de saint Augustin XXXV. BAC 457, p. 825

Le Magistère se prononce

Malgré cela, les textes obscurs de saint Augustin donnèrent lieu, par la suite, à une exagération de sa pensée. L’un d’eux fut un prêtre nommé Lucidus, qui dut être corrigé par le concile d’Arles en 475. Le mémoire de sa soumission est conservé :

De la grâce et de la prédestination

Votre correction est un salut public et votre sentence est un remède. C’est pourquoi, moi aussi, je tiens pour le remède suprême d’excuser les erreurs passées en les accusant, et de me purifier par une salutaire confession. C’est pourquoi, conformément aux récents décrets du vénérable Concile, je condamne avec vous cette opinion qui dit qu’il ne faut pas joindre à la grâce divine le travail de l’obéissance humaine ; qui dit qu’après la chute du premier homme le libre arbitre de la volonté fut totalement éteint ; qui dit que le Christ notre Seigneur et Sauveur n’a pas souffert la mort pour le salut de tous ; qui dit que la prescience de Dieu pousse violemment l’homme à la mort, ou que ceux qui périssent périssent par la volonté de Dieu ; qui dit qu’après avoir légitimement reçu le baptême, quiconque pèche meurt en Adam ; qui dit que les uns sont destinés à la mort et les autres prédestinés à la vie ; qui dit que, d’Adam jusqu’au Christ, nul parmi les gentils ne fut sauvé en vue de la venue du Christ par la grâce de Dieu, c’est-à-dire par la loi de la nature, et qu’ils perdirent le libre arbitre dans le premier père ; qui dit que les patriarches et les prophètes et les plus grands saints vécurent dans le paradis avant même le temps de la rédemption. Tout cela, je le condamne comme impie et rempli de sacrilèges. Mais j’affirme la grâce de Dieu de telle manière que j’ajoute toujours à la grâce l’effort et l’application de l’homme, et je proclame que la liberté de la volonté humaine n’est pas éteinte, mais atténuée et affaiblie, de sorte que celui qui a été sauvé est en danger, et que celui qui s’est perdu aurait pu être sauvé.

Je confesse également que le Christ, Dieu et Sauveur, quant aux richesses de sa bonté, a offert pour tous le prix de sa mort et ne veut que personne ne périsse, lui qui est le Sauveur de tous, surtout des fidèles, riche envers tous ceux qui l’invoquent [Rom. 10, 12]… Mais maintenant, par l’autorité des saints témoignages qui se trouvent en abondance dans les divines Écritures, par la doctrine des anciens, mise en lumière par la raison, je confesse volontiers que le Christ est venu aussi pour les hommes perdus qui, contre sa volonté, se sont perdus. Il n’est pas permis, en effet, de limiter les richesses de son immense bonté et les bienfaits divins à ceux-là seuls qui semblent s’être sauvés. Car si nous disons que le Christ n’a apporté de remèdes que pour ceux qui ont été rachetés, il semblera que nous absolvions les non-rachetés, ceux qui, c’est certain, doivent être châtiés pour avoir méprisé la rédemption. J’affirme aussi que se sont sauvés, selon la raison et l’ordre des siècles, les uns par la loi de la grâce, d’autres par la loi de Moïse, d’autres par la loi de la nature, que Dieu écrivit dans les cœurs de tous, dans l’espérance de la venue du Christ ; cependant, depuis le commencement du monde, ils ne furent délivrés du lien originel que par l’intercession du sang sacré. Je professe également que les feux éternels et les flammes infernales sont préparés pour les fautes capitales, car c’est avec raison que la sentence divine suit les fautes humaines persistantes ; sentence dans laquelle tombent ceux qui ne croient pas de tout leur cœur ces choses. Priez pour moi, saints seigneurs et pères apostoliques.

Moi, Lucidus, prêtre, j’ai signé de ma propre main cette lettre, et ce qui y est affirmé, je l’affirme, et ce qui y est condamné, je le condamne.
CONCILE D’ARLES, 475
Du mémoire de soumission de Lucidus, prêtre
Tiré de l’Enchiridion Symbolorum

Ici déjà se trouvaient établis quatre points fondamentaux de la droite doctrine de la prédestination :

1. Le libre arbitre coopère avec la grâce, mais le libre arbitre sans la grâce ne peut rien.
2. Le Christ est mort pour tous les hommes et non pour quelques élus.
3. Le libre arbitre est affaibli mais non éteint.
4. Ceux qui se damnent ne le font pas par la volonté de Dieu.

Par la suite, au IIe concile d’Orange, contre les semipélagiens, la droite doctrine de la prédestination est réaffirmée.

« Nous croyons aussi, selon la foi catholique, qu’après la grâce reçue par le baptême, tous les baptisés peuvent et doivent, avec l’aide et la coopération du Christ, pourvu qu’ils veuillent travailler fidèlement, accomplir ce qui appartient au salut de l’âme. Mais que certains aient été prédestinés au mal par la puissance divine, non seulement nous ne le croyons pas, mais, s’il en est qui osent croire un si grand mal, nous prononçons contre eux l’anathème avec toute détestation.

Nous professons et croyons aussi salutairement que, en toute bonne œuvre, ce n’est pas nous qui commençons pour être ensuite aidés par la miséricorde de Dieu, mais que c’est lui qui nous inspire d’abord — sans qu’aucun bon mérite ne précède de notre part — la foi et l’amour de lui, afin que nous cherchions fidèlement le sacrement du baptême, et qu’après le baptême, avec son aide, nous puissions accomplir ce qui lui plaît. C’est pourquoi il faut croire en toute évidence que la si merveilleuse foi du larron que le Seigneur appela à la patrie du paradis [Lc 23, 43], et celle du centurion Corneille, à qui fut envoyé un ange [Ac 10, 3], et celle de Zachée, qui mérita d’héberger le Seigneur lui-même [Lc 19, 6], ne leur vint pas de la nature, mais fut un don de la libéralité divine. »
IIe CONCILE D’ORANGE, 529
Confirmé par Boniface II (contre les semipélagiens)
Tiré de l’Enchiridion Symbolorum

Pape Adrien Ier

Le pape Adrien Ier corrige de nouveau ces mêmes erreurs dans une lettre aux évêques d’Espagne

« Au sujet de ce que certains d’entre eux disent — que la prédestination à la vie ou à la mort est au pouvoir de Dieu et non au nôtre —, ceux-ci répliquent : “Pourquoi nous efforcer de bien vivre, si cela est au pouvoir de Dieu ?” ; et les autres, à leur tour : “Pourquoi prier Dieu de ne pas être vaincus dans la tentation, si cela est en notre pouvoir, par la liberté du libre arbitre ?” Car, en réalité, ils ne sont capables ni de donner ni de recevoir aucune raison, ignorant la sentence du bienheureux Fulgence… [contre un certain pélagien] :

« Ainsi Dieu prépara les œuvres de miséricorde et de justice dans l’éternité de son immutabilité… il prépara donc les mérites pour les hommes qui devaient être justifiés ; il prépara aussi les récompenses pour leur glorification ; mais aux méchants il ne prépara ni volontés mauvaises ni œuvres mauvaises, mais il leur prépara de justes et éternels supplices. Telle est l’éternelle prédestination des œuvres futures de Dieu, et de même que nous savons qu’elle nous a toujours été inculquée par la doctrine apostolique, de même nous la prêchons avec confiance… »
De la Lettre Institutio universalis, aux évêques d’Espagne, de l’an 785
Tiré de l’Enchiridion Symbolorum

Par la suite, le concile de Quierzy dut de nouveau se prononcer contre les prédestinatiens (qui prêchaient la double prédestination) :

De la rédemption et de la grâce

Chap. 1. Le Dieu tout-puissant créa l’homme droit, sans péché, avec le libre arbitre, et le plaça dans le paradis, et voulut qu’il demeurât dans la sainteté de la justice. L’homme, faisant mauvais usage de son libre arbitre, pécha et tomba, et devint une “masse de perdition” de tout le genre humain. Mais Dieu, bon et juste, choisit, selon sa prescience, de cette même masse de perdition, ceux que, par sa grâce, il prédestina à la vie [Rom. 8, 29 ss. ; Ép. 1, 11], et il leur prédestina la vie éternelle ; quant aux autres, cependant, qu’il laissa par le jugement de la justice dans la masse de perdition, il sut par sa prescience qu’ils devaient périr, mais il ne les prédestina pas à périr ; toutefois, parce qu’il est juste, il leur prédestina une peine éternelle. Et c’est pourquoi nous disons qu’il n’y a qu’une seule prédestination de Dieu, qui appartient soit au don de la grâce, soit à la rétribution de la justice.

Chap. 2. La liberté du libre arbitre, que nous avons perdue dans le premier homme, nous l’avons recouvrée par le Christ notre Seigneur ; et nous avons le libre arbitre pour le bien, prévenu et aidé par la grâce ; et nous avons le libre arbitre pour le mal, abandonné par la grâce. Mais nous avons le libre arbitre, parce qu’il a été libéré par la grâce et que, par la grâce, il a été guéri de sa corruption.

Chap. 3. Le Dieu tout-puissant veut que tous les hommes sans exception soient sauvés [1 Tm 2, 4], bien que tous ne soient pas sauvés. Or, que certains soient sauvés, c’est le don de celui qui sauve ; mais que certains se perdent, c’est le mérite de ceux qui se perdent.

Chap. 4. De même qu’il n’y a, n’y eut ni n’y aura aucun homme dont la nature n’ait été assumée en lui, de même il n’y a, n’y eut ni n’y aura aucun homme pour qui le Christ Jésus notre Seigneur n’ait souffert, bien que tous ne soient pas rachetés par le mystère de sa passion. Or, que tous ne soient pas rachetés par le mystère de sa passion ne regarde pas la grandeur et l’abondance du prix, mais la part des infidèles et de ceux qui ne croient pas de cette foi qui opère par la charité [Ga 5, 6] ; car le breuvage du salut humain, composé de notre faiblesse et de la vertu divine, a certes en lui-même la vertu de profiter à tous, mais s’il n’est pas bu, il ne guérit pas.
CONCILE DE QUIERZY, 853
(Contre Gottschalk et les prédestinatiens)
Tiré de l’Enchiridion Symbolorum

Le canon 3 du troisième concile de Valence se maintient dans la même ligne :

« Can. 2. Nous tenons fidèlement que “Dieu connaît d’avance et connut de toute éternité aussi bien les biens que les bons devaient faire que les maux que les méchants devaient commettre”, car nous avons la parole de l’Écriture qui dit : Dieu éternel, toi qui connais ce qui est caché et qui sais tout avant que cela n’arrive [Dn 13, 42] ; et il nous plaît de tenir que “il connut absolument d’avance que les bons seraient bons par sa grâce et que, par la même grâce, ils recevraient les récompenses éternelles ; et il prévit que les méchants seraient méchants par leur propre malice et qu’il les condamnerait à un châtiment éternel par sa justice”, comme selon le Psalmiste : Car à Dieu appartient la puissance, et au Seigneur la miséricorde, pour rendre à chacun selon ses œuvres [Ps 61, 12 s.] ; et comme l’enseigne la doctrine de l’Apôtre : La vie éternelle à ceux qui, selon la patience dans la bonne œuvre, cherchent la gloire, l’honneur et l’incorruptibilité ; la colère et l’indignation à ceux qui sont, au contraire, d’un esprit de dispute et n’acceptent pas la vérité, mais croient à l’iniquité ; tribulation et angoisse sur toute âme d’homme qui fait le mal [Rom. 2, 7 ss.]. Et dans le même sens ailleurs : Lors de la révélation — dit-il — de notre Seigneur Jésus Christ du ciel avec les anges de sa puissance, dans une flamme de feu qui tirera vengeance de ceux qui ne connaissent pas Dieu ni n’obéissent à l’Évangile de notre Seigneur Jésus Christ, lesquels subiront des peines éternelles pour leur ruine… lorsqu’il viendra pour être glorifié dans ses saints et se montrer admirable en tous ceux qui ont cru [2 Th 1, 7 ss.]. Et l’on ne doit pas croire que la prescience de Dieu ait imposé à aucun méchant l’absolue nécessité de ne pouvoir être autre chose, mais bien qu’il devait être, par sa propre volonté, ce que Dieu, qui sait tout avant que cela n’arrive, prévit par son omnipotente et immuable majesté. “Et nous ne croyons pas que quiconque soit condamné par un jugement préalable, mais par le mérite de sa propre iniquité”, “ni que les méchants eux-mêmes se soient perdus parce qu’ils ne purent être bons, mais parce qu’ils ne voulurent pas être bons et que, par leur faute, ils demeurèrent dans la masse de damnation, soit par la faute originelle, soit aussi par la faute actuelle”. »

« Can. 3. Mais aussi, au sujet de la prédestination de Dieu, il a plu et il plaît fidèlement, selon l’autorité apostolique qui dit : Le potier n’a-t-il pas pouvoir sur l’argile, pour faire de la même pâte un vase d’honneur et un autre d’ignominie ? [Rom. 9, 21], passage où il ajoute aussitôt : Et si Dieu, voulant manifester sa colère et faire connaître sa puissance, a supporté avec beaucoup de patience les vases de colère préparés pour la ruine, afin de manifester les richesses de sa grâce sur les vases de miséricorde qu’il a préparés pour la gloire [Rom. 9, 22 s.] : nous confessons avec confiance la prédestination des élus à la vie et la prédestination des impies à la mort ; toutefois, dans l’élection de ceux qui doivent être sauvés, la miséricorde de Dieu précède le bon mérite ; dans la condamnation, en revanche, de ceux qui doivent périr, le mauvais mérite précède le juste jugement de Dieu. “Mais par la prédestination Dieu n’a établi que ce que lui-même devait faire, soit par gratuite miséricorde, soit par juste jugement”, selon l’Écriture qui dit : Celui qui a fait ce qui devait être [Is 45, 11 ; LXX] ; mais chez les méchants il connut d’avance leur malice, parce qu’elle vient d’eux, mais il ne la prédestina pas, parce qu’elle ne vient pas de lui. La peine qui suit le mauvais mérite, en tant que Dieu qui prévoit tout, celle-là, oui, il la connut d’avance et la prédestina, car juste est Celui en qui, comme dit saint Augustin, la sentence sur toutes choses est aussi fixe que sa prescience est certaine. Ici convient bien, certes, la parole du sage : Les jugements sont préparés pour les moqueurs, et les marteaux qui frappent les corps des insensés [Pr 19, 29]. Sur cette immobilité de la prescience de la prédestination de Dieu, par laquelle en lui l’avenir est déjà un fait, on comprend bien aussi ce qui est dit dans l’Ecclésiaste : J’ai connu que toutes les œuvres que Dieu a faites subsistent à jamais ; nous ne pouvons rien ajouter ni retrancher à ce que Dieu a fait [Qo 3, 14]. Mais que certains aient été prédestinés au mal par la puissance divine — c’est-à-dire comme s’ils ne pouvaient être autre chose — non seulement nous ne le croyons pas, mais, s’il en est qui veuillent croire un si grand mal, contre eux, comme le Synode d’Orange, nous disons anathème avec toute détestation. »

Malgré cela, le canon 4 de ce concile s’opposa aux canons du concile de Quierzy : « Can. 4. De même, au sujet de la rédemption par le sang du Christ, en raison de l’erreur excessive qui a surgi sur cette matière — au point que certains, comme leurs écrits l’indiquent, définissent qu’il fut répandu même pour ces impies qui, depuis le commencement du monde jusqu’à la passion du Seigneur, sont morts dans leur impiété et ont été châtiés de la damnation éternelle. » Mais il voit cette expiation comme limitée du point de vue de la prescience divine. C’est-à-dire que Dieu, de toute éternité, sait ce qui adviendra. Ainsi, malgré le conflit entre ces deux conciles locaux, l’Église a maintenu constante sa position en faveur de la volonté salvifique universelle de Dieu, qui veut que tous les hommes soient sauvés, tandis que celui qui se damne le fait par son propre arbitre et non par la volonté de Dieu. Dieu prévoit sa damnation, il ne l’impose pas ; et c’est pourquoi la prédestination doit être comprise dans la perspective que « Dieu veut que ceci serve à cela, mais Dieu ne veut pas ceci. »

Réformateurs

La prédestination dans la réforme protestante

Par la suite, Guillaume d’Ockham comprit que l’œuvre de Dieu était insondable au point qu’il peut condamner le bon et sauver le méchant, pensée qui prit beaucoup de vigueur au sein de la Réforme. Très probablement sa pensée influença les réformateurs protestants (spécialement Calvin et Zwingli) au point que les hérésies de la doctrine de la prédestination se virent non seulement ressuscitées mais amplifiées.

Le concile de Trente se prononça contre ces doctrines

Chap. 12. Il faut éviter la présomption téméraire de la prédestination

Nul non plus, tant qu’il vit dans cette condition mortelle, ne doit présumer à tel point du mystère caché de la divine prédestination qu’il tienne pour certain de se trouver indubitablement au nombre des prédestinés [Can. 15], comme s’il était vrai que celui qui est justifié ou ne peut plus pécher [Can. 28], ou, s’il pèche, doit se promettre un repentir certain. En effet, si ce n’est par une révélation spéciale, on ne peut savoir qui Dieu a choisis pour lui [Can. 16].
Concile de Trente, SESSION VI (13 janvier 1547), Décret sur la justification
Tiré de l’Enchiridion Symbolorum

Ce n’est que quelque temps plus tard que, au sein des rangs protestants, un théologien nommé Jacobus Arminius prêcha que le libre vouloir humain peut exister sans limiter la puissance de Dieu ni contredire la Bible, s’opposant aux doctrines calvinistes qui mettaient l’accent sur la prédestination.

Arminius, qui étudia à Genève auprès du théologien évangélique français Théodore de Bèze, retourna dans sa Hollande natale et fut professeur de théologie (1603-1609) à l’Université de Leyde. Il affirmait que la prédestination était biblique et vraie, c’est-à-dire que Dieu avait destiné certaines personnes au ciel et d’autres à l’enfer, comme l’indique la référence de Jésus aux “brebis et boucs”. Mais il se concentrait sur l’amour de Dieu plutôt que sur sa puissance au moment de choisir, processus par lequel Dieu choisit ceux destinés au paradis.

Après la mort d’Arminius, un groupe de ministres qui sympathisaient avec ses vues développa une théologie systématique et rationnelle fondée sur ses enseignements. Dans leur déclaration, une protestation publiée en 1610, les arminiens affirmaient que l’élection était conditionnée par la foi, que la grâce pouvait être rejetée, que l’œuvre du Christ était destinée à toutes les personnes, et qu’il était possible que les croyants tombent en disgrâce.

Au Synode de Dordrecht (Dort) (1618-1619), les calvinistes les plus rigoureux l’emportèrent sur le groupe des arminiens et condamnèrent ceux qui étaient en désaccord avec leur théorie. Le Synode de Dordrecht déclara que l’œuvre du Christ était destinée seulement à ceux qui étaient élus pour le salut, que les personnes qui croyaient ne pouvaient perdre la grâce, et que l’élection de Dieu ne dépendait d’aucune condition.

Les évangéliques arminiens furent alors totalement interdits en Hollande par le reste des évangéliques calvinistes jusqu’en 1630, et à partir de là non sans réserves jusqu’en 1795. Néanmoins, la tradition arminienne se maintint aux Pays-Bas jusqu’à la fin du XXe siècle.

Le théologien britannique John Wesley étudia et affirma l’œuvre d’Arminius dans son mouvement méthodiste au cours du XVIIIe siècle en Angleterre. Pour le peuple, l’arminianisme se résume dans l’idée qu’il n’existe pas de prédestination et que les gens sont libres de suivre ou de rejeter l’Évangile.

Actuellement, au sein du protestantisme, il existe différentes nuances entre ces positions opposées, mais elles demeurent en substance aussi âpres qu’au temps de la Réforme, bien que le calvinisme ait perdu la force qu’il eut jadis.

Auteur : José Miguel Arráiz