Pouvons-nous, d’une certaine manière, vérifier que Dieu existe ?
Il paraît nécessaire d’avoir de la lucidité sur l’existence de Dieu et sur sa connaissance par l’homme, car on rencontre aujourd’hui bien des idées qui obscurcissent, et même nient, ce fait. Des certitudes que procurent la connaissance naturelle, les témoignages ou les expériences personnelles, jusqu’aux réflexions métaphysiques, comme les voies thomistes, ce sont là des extrêmes qui se rejoignent dans cet article.
La connaissance de Dieu
« Dieu notre Seigneur veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité » (1 Tm 2, 4).
Pour atteindre ce salut, il est nécessaire que les hommes connaissent Dieu : croire en l’existence de Dieu, qui récompense les bons et châtie les méchants, car
« sans la foi il est impossible de plaire à Dieu ; c’est pourquoi celui qui s’approche de Lui doit croire que Dieu existe et qu’il récompense ceux qui le cherchent » (He 11, 6).
L’histoire du salut est l’histoire même du chemin par lequel le Dieu unique et véritable, Père, Fils et Saint-Esprit, se révèle aux hommes, les réconcilie et les unit à Lui, en restaurant la scission produite par le péché.
Tout au long de l’histoire humaine, Dieu a pu être compris de manières très diverses ; il n’a même pas manqué de gens pour nier son existence. Cependant, la connaissance de l’existence divine est une conviction vivante et d’une valeur universelle à travers tous les temps ; elle est aussi une idée-force qui a profondément façonné tant la vie individuelle que l’attitude de l’homme face au monde qui l’entoure.
L’homme peut parvenir à la connaissance de Dieu de bien des manières. Toutes répondent soit à la capacité naturelle de l’intelligence humaine de connaître l’existence de Dieu, soit à la Révélation divine qui nous en offre une connaissance surnaturelle.
Connaissance naturelle de Dieu
L’existence réelle de Dieu, comme Être suprême, Principe et Fin de l’homme et de l’univers créé, et essentiellement distinct des créatures, peut être connue avec certitude par la raison naturelle, car l’intelligence de l’homme jouit de la capacité naturelle de s’élever à la connaissance de son Créateur.
Le Seigneur a voulu que toutes les créatures portassent comme imprimées ses traces et rendissent témoignage de son existence. C’est pourquoi il est possible de parvenir à la connaissance de Dieu par le moyen de la connaissance des choses créées.
Témoignage de la Sainte Écriture
a) Connaissance de Dieu par le moyen de la création
La Sainte Écriture nous rend témoignage de cette capacité naturelle de l’homme : celui-ci, par la réflexion de son intelligence, a cherché Dieu et a montré son existence. Voyons cela.
La Sainte Écriture atteste ce principe : la raison humaine peut connaître Dieu par le moyen de la création, car les choses créées sont un témoignage permanent de leur Auteur et conduisent à sa connaissance avec une portée universelle.
Dans le Livre de la Sagesse, nous trouvons deux motifs par lesquels l’homme peut parvenir à la connaissance de Dieu. L’un est la beauté qui existe dans les créatures : par la contemplation des diverses beautés créées, l’homme peut parvenir à la connaissance de Celui qui est la source de toute beauté, Dieu, Beauté suprême. L’autre motif est la puissance et la force qui existent dans la nature créée : les forces de la nature sont un reflet de la toute-puissance de Celui à qui toutes les puissances sont soumises.
« Ils sont vains par nature, tous les hommes qui ignorent Dieu et qui, à partir des biens visibles, n’ont pas été capables de connaître Celui qui est, et qui, en considérant les œuvres, n’ont pas reconnu l’Artisan ; mais ils ont tenu pour des dieux, gouvernant l’univers, le feu, ou le vent, ou l’air léger, ou la voûte étoilée, ou l’eau impétueuse, ou les luminaires du ciel. Si, séduits par leur beauté, ils les ont pris pour des dieux, qu’ils sachent combien le Seigneur de tous ces êtres l’emporte sur eux, car c’est l’Auteur même de la beauté qui les a créés. Et s’ils ont été frappés d’admiration devant leur puissance et leur force, qu’ils en concluent combien plus puissant est leur Créateur ; car de la grandeur et de la beauté des créatures on parvient, par le raisonnement, à la claire connaissance de leur Auteur. Pourtant, ceux-là ne méritent pas un si grave reproche, car peut-être ne s’égarent-ils qu’en cherchant Dieu et en voulant le trouver. Occupés à ses œuvres, ils s’efforcent de les connaître, et ils se laissent séduire par ce qu’ils voient. Tant elles se présentent belles à leurs yeux ! Mais, d’autre part, ceux-là non plus ne sont pas excusables ; car s’ils sont parvenus à acquérir tant de science et furent capables de scruter l’univers, comment n’ont-ils pas plus aisément découvert leur Seigneur ? » (Sagesse 13, 1-9).
b) Connaissance de Dieu par les degrés de perfection
Plus dures encore sont les paroles de saint Paul dans l’Épître aux Romains. Il y met en évidence que l’incrédulité produit la dégradation de l’homme, chose évidente, puisque celui qui ne veut pas reconnaître Dieu tombe dans une vie immorale. Ce reproche serait injuste si l’homme n’était pas capable de connaître Dieu par son intelligence. Mais il n’en est pas ainsi, car les perfections divines se rendent visibles à l’intelligence humaine par la connaissance que nous en donnent les choses créées. Les degrés de perfection que l’homme connaît dans la nature reflètent la perfection absolue d’un Dieu unique et personnel, que tous les hommes sont appelés à adorer et à suivre.
« La colère de Dieu se révèle du haut du ciel contre l’impiété et l’injustice des hommes qui retiennent la vérité captive dans l’injustice ; car ce qui peut se connaître de Dieu est manifeste en eux : Dieu le leur a manifesté. En effet, les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, sont devenues visibles depuis la création du monde par la connaissance que nous en donnent les créatures, de sorte qu’ils sont inexcusables ; car, ayant connu Dieu, ils ne l’ont pas glorifié comme Dieu et ne lui ont pas rendu grâces, mais ils se sont égarés dans de vains raisonnements, et leur cœur insensé s’est rempli de ténèbres : se vantant d’être sages, ils sont devenus stupides, et ils ont changé la gloire du Dieu incorruptible contre une représentation en forme d’homme corruptible, d’oiseaux, de quadrupèdes et de reptiles. C’est pourquoi Dieu les a livrés aux convoitises de leur cœur, jusqu’à une impureté telle qu’ils ont déshonoré entre eux leurs propres corps, eux qui ont changé la vérité de Dieu contre le mensonge, et ont adoré et servi la créature au lieu du Créateur, qui est béni dans les siècles. Amen » (Rm 1, 18-25 ; cf. Ac 14, 14-18 ; 17, 22-30).
Selon ce texte, celui qui ne reconnaît pas Dieu le fait par sa propre faute, car il ne s’agit pas seulement de ne pas percevoir l’invisible de Dieu dans les choses visibles, mais d’une révolte du cœur qui ne reconnaît pas Dieu comme Seigneur et lui refuse la domination sur l’homme et sur les choses. Par une telle attitude, l’homme se dégrade, il n’est plus capable de reconnaître sa place dans un monde devenu désordonné et chaotique, et il ne parvient pas à découvrir la dimension divine qui affleure en toutes choses.
c) Le témoignage de la conscience
Dans la Sainte Écriture, nous trouvons également un autre moyen par lequel l’homme peut connaître Dieu : il s’agit de sa conscience, laquelle atteste aussi bien l’existence de Dieu que la loi naturelle que Dieu a inscrite dans le cœur de tout homme.
« Lorsque les païens, qui n’ont pas la Loi, accomplissent les prescriptions de la Loi guidés par la raison naturelle, n’ayant pas la Loi, ils sont à eux-mêmes leur propre loi — c’est-à-dire qu’ils agissent selon leur conscience —. Et par là ils montrent que les préceptes de la Loi sont écrits dans leurs cœurs, leur conscience en rendant témoignage par les jugements qui, tour à tour, tantôt les accusent, tantôt les défendent » (Rm 2, 14-15).
Ceux qui n’ont pas reçu la Révélation de Dieu connaissent par leur raison naturelle les principes essentiels qui informent la loi naturelle. Au plus intime de son cœur, tout homme porte gravée une loi morale naturelle, qui participe de la loi éternelle de Dieu.
Preuves de l’existence de Dieu
C’est une sentence proche de la foi que celle qui affirme la possibilité de démontrer l’existence de Dieu par le moyen du principe de causalité (cf. Pie X, « Serment antimoderniste », DS 3538 [2145]).
Dès l’époque patristique elle-même, les théologiens ont élaboré une diversité d’arguments démontrant l’existence de Dieu. Il en est ainsi parce que la proposition « Dieu existe », du point de vue de la connaissance humaine, est une proposition médiate, qui requiert une démonstration rationnelle, bien que cette proposition soit en elle-même immédiate, du fait qu’elle se réfère à l’Être absolu et incausé.
Comme on le voit, les argumentations démontrant l’existence de Dieu, sous l’angle de sa connaissance rationnelle ou naturelle, relèvent du domaine philosophique, et, plus précisément, de cette partie de la métaphysique appelée métaphysique théologique ou théologie naturelle ; celle-ci a pour objet la connaissance de l’Être absolu, de la Cause Incausée de tous les êtres existants ou possibles.
Expérience personnelle de Dieu
Mais tous les hommes, concrètement, n’ont pas besoin de recourir à une réflexion intellectuelle pour parvenir à la conviction que Dieu existe comme Être suprême et différent du monde, à qui l’on doit soumission et adoration.
S’agissant d’un présupposé qui éclaire la vie entière de l’homme et le sens du monde, il est logique que l’immense majorité ne se demande pas de façon réflexe comment on peut démontrer l’existence de ce Dieu en qui elle croit déjà. Pour l’homme, la conviction de l’existence de Dieu est aussi naturelle que la lumière du jour ou les étoiles de la nuit, car ce n’est pas en vain que l’homme est sorti des mains divines. Image de Dieu, l’homme conserve cette conviction divine non comme quelque chose d’étranger et d’ajouté par la pression de la culture, mais comme quelque chose qui lui est propre, comme le fondement radical de son être, comme la lumière qui explique le dynamisme de sa vie, et comme l’amour dans lequel il trouve sa plénitude. C’est là quelque chose de vécu comme par instinct ; c’est, de plus, quelque chose de si sublime et de si intime qu’il est difficile de l’exprimer avec justesse.
À cela il faut ajouter l’expérience personnelle de Dieu qu’ont eue beaucoup d’hommes tout au long de l’histoire. Eux-mêmes ont décrit leurs expériences avec une telle précision qu’on ne saurait les attribuer à une pure fiction ou à une invention poétique, mais à une véritable rencontre personnelle avec Dieu.
Ainsi, par exemple, dans son désir d’approfondir la vie intérieure, Newman se convertit au catholicisme par la prière et l’étude. Claudel est ému dans son esprit en entendant le chant du Magnificat un soir de Noël ; et il confesse :
« Qu’elles sont heureuses, les personnes qui croient ! Mais… si c’était vrai… C’est vrai ! Dieu existe, il est là ! C’est quelqu’un, c’est un être aussi personnel que moi ! Il m’aime. Il m’appelle » (Lessort, P. : « Claudel vu par lui-même », p. 54).
Il existe aussi d’autres expériences personnelles de Dieu, qui se manifestent comme une action propre et surnaturelle de Dieu à l’intérieur de l’homme. Dans la Sainte Écriture, nous trouvons, par exemple, ce type d’intervention divine dans la conversion de saint Paul :
« Il entendit une voix qui lui disait : ‘Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ?’ Il répondit : ‘Qui êtes-vous, Seigneur ?’ Et Lui : ‘Je suis Jésus, que tu persécutes. Mais lève-toi, entre dans la ville, et l’on te dira ce que tu dois faire.’ » (Ac 9, 4-6 ; cf. 22, 5-8 ; 26, 10-18 ; Ga 1, 12-17).
Dans la vie de beaucoup de saints, on rencontre également ces interventions divines, qui attestent non seulement l’existence de Dieu, mais aussi son amour pour les hommes, qu’il appelle à Lui. Qu’il suffise, comme exemple, de l’expérience de saint Augustin :
« Et voici que j’entends, de la maison voisine, une voix — je ne sais si c’était celle d’un garçon ou d’une fille — qui disait en chantant et répétait maintes fois : ‘Tolle, lege ; tolle, lege !’ Aussitôt, changeant de visage, je me mis à chercher avec la plus grande attention s’il y avait quelque jeu où les enfants eussent coutume de chanter quelque chose de semblable ; mais je ne me souvenais de l’avoir jamais entendu nulle part. Réprimant alors l’élan de mes larmes, je me levai, n’interprétant rien d’autre sinon que Dieu m’ordonnait d’ouvrir le livre et de lire le premier chapitre que je trouverais. Car j’avais entendu dire d’Antoine que, par la lecture évangélique sur laquelle il était tombé par hasard, il avait été averti, comme si l’on disait pour lui ce qu’il y lisait : ‘Va, vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel ; puis viens, suis-moi’ (Mt 19, 21) ; et, par cet oracle, il s’était aussitôt converti à Vous. Je revins donc en toute hâte à l’endroit où était assis Alypius, car c’est là que j’avais posé le codex de l’Apôtre en me levant ; je le saisis, l’ouvris et lus en silence le premier chapitre qui s’offrit à mes yeux : ‘Non dans les excès de table et les ivrogneries, non dans les impudicités et les débauches, non dans les querelles et l’envie ; mais revêtez-vous de notre Seigneur Jésus-Christ, et ne prenez pas soin de la chair pour en satisfaire les convoitises’ (Rm 13, 13-14). Je ne voulus pas en lire davantage, et ce ne fut pas nécessaire ; car à peine cette phrase lue, comme si une lumière de sécurité s’était répandue dans mon cœur, toutes les ténèbres du doute se dissipèrent » (saint Augustin, « Confessions », VIII, 12 [29]).
Les cinq voies
La réflexion métaphysique sur la connaissance de Dieu, en tant que fondement ou cause première des êtres finis, va du connu à l’inconnu, du sensible au spirituel, des effets à la cause suprême. C’est pourquoi on l’appelle connaissance dérivée ou a posteriori. Ce mode de connaître coïncide avec le témoignage de la Sainte Écriture, que nous avons vu précédemment.
La connaissance dérivée ou a posteriori répond à la structure de l’intelligence humaine. L’homme connaît avec facilité les choses sensibles et concrètes, qu’il perçoit de manière immédiate : cette pierre, cet arbre ; de même, le vent qui emporte cette pierre et la croissance de cet arbre. À partir de cette connaissance immédiate, l’intelligence de l’homme est capable d’abstraire mentalement les essences de ces choses sensibles : les concepts de pierre, d’arbre, de mouvement, de vie, etc., et d’acquérir une connaissance nouvelle d’une valeur universelle.
En se fondant sur cette connaissance dérivée, saint Thomas d’Aquin a systématisé les classiques « cinq voies » pour démontrer l’existence de Dieu. Ces preuves constituent la démonstration la plus simple, et à la fois la plus profonde, de l’existence divine, et elles ont acquis un grand prestige. Nous ne ferons pas référence aux autres preuves philosophiques.
La structure de chacune des cinq voies est la suivante (cf. « Somme théol. », I, q. 2, a. 3) :
1) Point de départ : il consiste à consigner un fait d’expérience certain : l’existence du mouvement, la subordination des causes efficientes, la contingence des êtres sensibles, les divers degrés de perfection qui existent dans les êtres et leur ordination à une fin.
2) Premier degré de la voie : il consiste à démontrer que les faits consignés sont nécessairement des effets ; c’est-à-dire quelque chose de causé. Une fois assuré le caractère d’effet, la raison s’élève à démontrer l’existence d’une cause en vertu du principe de causalité.
3) Deuxième degré de la voie : il consiste à affirmer que, dans une subordination de causes de l’être, il ne peut y avoir de procès à l’infini, mais qu’il est absolument nécessaire de parvenir à une cause première, dont dépendent toutes les autres. Penser à une série infinie de causes ne fait que différer indéfiniment le problème, sans en chercher la solution ; cela revient à prolonger le lit du fleuve, sans jamais parvenir à sa source. Si la source n’existe pas, l’eau du fleuve n’existe pas non plus.
4) Terme final de la voie : cette cause première est ce que nous appelons Dieu. Donc Dieu existe.
a) Première voie : elle se fonde sur le mouvement
1) Il est indéniable, et nos sens l’attestent, qu’il y a des choses qui se meuvent, c’est-à-dire qui changent. Il ne s’agit pas seulement du mouvement au sens physique (le déplacement), mais au sens métaphysique, c’est-à-dire comme passage de la puissance à l’acte (changements d’une condition à une autre, d’un être à un autre, etc.).
2) Or, tout ce qui se meut, change, se transforme ou se modifie est mû par un autre, car rien ne se meut sinon en tant qu’il est en puissance à l’égard de ce vers quoi il se meut. En revanche, mouvoir requiert d’être en acte, car mouvoir n’est autre chose que faire passer quelque chose de la puissance à l’acte, et cela ne peut le faire que ce qui est en acte. Par exemple, le feu fait qu’un morceau de bois — qui n’est chaud qu’en puissance — devienne chaud en acte. Mais il n’est pas possible qu’une même chose soit, à la fois, en puissance et en acte à l’égard de la même chose, mais seulement à l’égard de choses diverses. Il est impossible qu’une même chose soit, sous le même rapport et de la même manière, moteur et mobile, comme il est impossible qu’elle se meuve elle-même. Par conséquent, tout ce qui se meut est mû par un autre.
3) Mais si ce qui meut un autre est, à son tour, mû, il est nécessaire qu’un troisième le meuve, et celui-ci par un autre. Or on ne peut aller indéfiniment, car il n’y aurait alors pas de premier moteur et, par conséquent, il n’y aurait aucun moteur, car les moteurs intermédiaires ne meuvent qu’en vertu du mouvement qu’ils reçoivent du premier, de même qu’un bâton ne meut rien s’il n’est mû par la main.
Par conséquent, il est nécessaire de parvenir à un premier moteur qui ne soit mû par personne.
4) Ce premier moteur, qui n’est mû par personne, est ce que tous entendent par Dieu. Donc Dieu existe.
b) Deuxième voie : elle se fonde sur la causalité efficiente
1) L’expérience nous atteste qu’il y a, dans le monde sensible, un ordre déterminé entre les causes efficientes, car elles sont essentiellement subordonnées entre elles pour la production d’un effet commun.
2) Or, il ne se donne pas, et il n’est pas non plus possible, qu’une chose soit cause d’elle-même, ni dans l’ordre de l’être ni dans celui de l’opération, car en tel cas elle devrait être antérieure à elle-même, ce qui est impossible.
3) Or cette série de causes efficientes, essentiellement subordonnées entre elles, ne peut se prolonger indéfiniment, car, chaque fois qu’il y a des causes efficientes subordonnées, la première est cause de l’intermédiaire, et celle-ci cause de la dernière. Chacune de ces causes agit sous l’influx des causes qui la précèdent. Et ainsi nous avons que, la cause étant supprimée, son effet est supprimé. Par conséquent, s’il n’existait pas de cause première, il n’existerait pas non plus d’intermédiaire, ni de dernière. Si donc la série des causes efficientes se prolongeait indéfiniment, il n’y aurait pas de cause efficiente première et, partant, il n’y aurait pas d’effet dernier, ni de cause efficiente intermédiaire, chose manifestement fausse.
Par conséquent, il est nécessaire qu’existe une cause efficiente première.
4) Cette cause efficiente première, qui n’est causée par aucune autre, à laquelle toutes les autres causes sont subordonnées ; c’est-à-dire cette cause efficiente Incausée, est appelée par tous Dieu. Donc Dieu existe.
c) Troisième voie : elle se fonde sur la contingence des êtres
1) Il est évident que nous trouvons dans la nature des êtres qui peuvent exister ou ne pas exister, car nous voyons des êtres qui viennent à l’existence par génération et des êtres qui se détruisent par corruption ; c’est-à-dire des êtres qui n’ont pas en eux-mêmes la raison de leur existence, mais qui sont conditionnés par d’autres êtres, et, par conséquent, il y a possibilité qu’ils existent et qu’ils n’existent pas. Ces êtres reçoivent le nom d’êtres contingents.
2) Or, il est impossible que les êtres contingents aient toujours existé, car ce qui a la possibilité de ne pas être, il fut un temps où il ne fut pas. C’est-à-dire que les êtres contingents, qui ont la possibilité d’exister et de ne pas exister, reçoivent l’existence, non par eux-mêmes, mais par un autre être qui existe déjà. Ainsi donc, les êtres contingents sont, par essence, effet, des êtres qui réclament une cause, des êtres qui ont un jour commencé d’exister, causés par un autre.
Mais, comme on l’a déjà démontré auparavant (deuxième voie), il est impossible et absurde qu’il y ait une série infinie d’êtres contingents, c’est-à-dire de causes subordonnées, car il est impossible qu’il n’existe que des effets.
Par conséquent, les êtres contingents exigent l’existence d’un être qui n’ait pas commencé d’exister ; un être non causé, qui existe par lui-même ; un être qui a toujours existé. Cet être est appelé être nécessaire.
3) Mais l’être nécessaire, ou bien tient son existence de lui-même, ou bien l’a reçue d’un autre être nécessaire supérieur. Dans cette seconde hypothèse, si l’être nécessaire a reçu son existence d’un autre être nécessaire supérieur, il est impossible d’admettre une série indéfinie d’êtres nécessaires. Il est donc indispensable d’admettre l’existence d’un être nécessaire qui existe par lui-même et qui n’ait pas hors de lui la cause de sa nécessité, mais qui soit cause des autres êtres.
4) Cet être nécessaire, qui ne tient pas son existence d’un autre, mais qui existe par lui-même, en vertu de sa propre nature, est celui que tous appellent Dieu. Donc Dieu existe.
d) Quatrième voie : elle considère les degrés de perfection qui existent dans les êtres
1) Nous voyons dans les êtres que les uns sont plus ou moins bons, plus ou moins vrais et nobles que les autres ; et il en va de même des diverses qualités. Ainsi, par exemple, nul ne doute que l’homme soit plus parfait que l’animal ; l’animal, plus parfait que le végétal ; et celui-ci plus parfait que le minéral. On doit dire la même chose de la bonté, de la vérité, de la noblesse et d’autres perfections semblables, lesquelles sont réalisées dans tous les êtres selon une diversité de degrés, en vertu de laquelle certains êtres sont plus parfaits que d’autres.
2) Mais la diversité de degrés qui se donne dans ces perfections, c’est-à-dire les choses plus ou moins bonnes, plus ou moins vraies, plus ou moins belles, etc., suppose l’existence du maximum ; elles réclament un être excellent au plus haut point, souverainement vrai, souverainement beau, etc. En d’autres termes, ces degrés de perfection sont quelque chose de causé par un autre, lequel, s’il possède ces perfections à un degré limité, les aura, à son tour, causées par un autre.
3) Mais comme il est impossible d’admettre une série infinie de causes limitées, causées, dans ce processus d’ascension nous parvenons à une cause première où toutes ces perfections se trouvent au degré suprême et dans toute leur plénitude. Il doit donc exister quelque chose qui soit souverainement vrai, souverainement noble, souverainement beau et souverainement bon, et par là même étant ou être suprême, car ce qui est vérité maximale est entité maximale.
Or, celui qui possède une perfection pure au degré maximal, ou par essence, est cause de cette perfection en tous ceux qui la possèdent à un degré inférieur, ou par participation. En outre, il ne peut y avoir qu’un unique être, une unique perfection subsistant en elle-même, une unique perfection dans toute sa plénitude et sa totalité.
4) Par conséquent, il existe quelque chose qui est, pour toutes choses, cause de leur être, de leur bonté, de leur beauté et de toutes leurs perfections, car il s’agit de l’Être souverain, de la Vérité souveraine, de la souveraine Bonté ; et cet être, nous l’appelons tous Dieu. Donc Dieu existe.
e) Cinquième voie : elle se tire du gouvernement du monde
1) Nous voyons que des choses dépourvues de connaissance, comme les corps naturels, agissent en vue d’une fin, ainsi qu’on le vérifie en observant qu’elles agissent toujours, ou presque toujours, de la même manière pour obtenir ce qui leur convient le mieux, c’est-à-dire leur pleine évolution et leur développement, ou la conservation de leur espèce, ou l’ordre dynamique du cosmos, etc. ; d’où l’on comprend qu’elles ne vont pas à leur fin en agissant au hasard, sans cap ni orientation, mais intentionnellement.
2) Or, les êtres dépourvus de connaissance ne peuvent tendre à leurs fins respectives si un être intelligent, qui connaisse cette fin, ne les dirige, à la manière dont l’archer dirige la flèche.
3) Cette intelligence ordonnatrice ne peut être ordonnée par une série indéfinie d’intelligences, mais il faut parvenir à un être intelligent suprême, qui consiste en son acte même de comprendre, un acte de comprendre infini, subsistant et unique ; c’est-à-dire qui est l’origine et le fondement de toutes les autres intelligences qui connaissent et dirigent vers leurs propres fins les choses dépourvues de connaissance.
4) Donc il existe un Être intelligent suprême qui dirige toutes les choses naturelles vers leurs fins respectives, et cet Être, nous l’appelons Dieu. Donc Dieu existe.
Source : revue Arbil