1. À l’aide de ce qui a été dit dans les pages précédentes, il conviendra d’essayer de lire, d’interpréter quelques textes de saint Paul concernant particulièrement la prédestination.

Ces questions de la grâce sont très mystérieuses, très profondes. Si nous oubliions, lorsqu’il en est question, que Dieu est un Dieu d’amour, si nous en parlions sans les situer dans cette atmosphère de la bonté divine qui prémunit les cœurs, nous pourrions dire des choses qui paraîtraient, théologiquement —disons plutôt, verbalement, littéralement— exactes, mais qui seraient en réalité défigurées, mensongères, capables d’égarer. En vérité, seuls les grands saints, les grands amoureux de Dieu, peuvent parler de ces choses sans les altérer.

Rappelons-nous d’abord que, dans le mot prédestination, comme dans le mot prescience, le préfixe « pré » signifie une antériorité de dignité et d’excellence, non une antériorité chronologique qui ferait songer à une scène préparée à l’avance. La prédestination est une assignation d’amour venue d’en haut ; elle est une suprême destination divine en voie de réalisation ; elle est une suprême courtoisie de l’Amour, non point refusée, mais accueillie et ensuite accomplie.

2. La doctrine de la prédestination est une doctrine scripturaire, révélée. Nous devons l’accepter sans aucun doute. Mais comment la comprendre ? D’une manière catholique, ou d’une manière luthérienne ou calviniste, qui est une aberration et sur laquelle nous reviendrons ?

Le mot prédestination est de saint Paul. Il écrit au chapitre I, 3 de l’Épître aux Éphésiens : « Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, qui, dans le Christ, nous a bénis de toute bénédiction spirituelle dans les cieux ; car en Lui Il nous a élus avant la fondation du monde, pour que nous soyons saints et immaculés en sa présence, et Il nous a prédestinés dans la charité à l’adoption de ses fils par Jésus-Christ, selon le bon plaisir de sa volonté. »

Peu après, au chapitre II, 4, on lit : « Mais Dieu, qui est riche en miséricorde, à cause du grand amour dont Il nous a aimés, alors que nous étions morts par nos fautes, nous a rendus à la vie avec le Christ —c’est par grâce que vous êtes sauvés— et Il nous a ressuscités et fait asseoir avec Lui dans les cieux, dans le Christ Jésus, afin de montrer aux siècles à venir la richesse surabondante de sa grâce, par sa bonté envers nous dans le Christ Jésus. » L’Apôtre voit là, par anticipation, les élus rassemblés dans les cieux autour du Christ, et qui diront : Merci, ô Dieu, de nous avoir prédestinés, prévenus par votre amour. Le « oui » suprême que j’ai prononcé, c’est Vous qui nous avez mus à le dire. À Vous soit rendue la gloire !

Le mot prédestination se trouvait déjà dans l’Épître aux Romains : « Et ceux qu’Il a prédestinés, Il les a aussi appelés ; et ceux qu’Il a appelés, Il les a aussi justifiés ; et ceux qu’Il a justifiés, Il les a aussi glorifiés » (Rm VIII, 30). Ici encore l’Apôtre voit par anticipation les élus rassemblés dans les cieux et considère comment Dieu les y a conduits : d’abord Il les a appelés et prévenus par des grâces qu’ils auraient pu rejeter, quand même elles eussent pu être invincibles ; s’ils les ont accueillies, c’est par une motion divine, car nos « oui » nous viennent toujours de Dieu : « Ta perte vient de toi, ô Israël ; de moi seul vient ton secours. » N’ayant pas rejeté ce premier appel, ils sont passés à la justification par une nouvelle motion divine ; et ceux enfin qu’Il a justifiés, Dieu les introduit dans les cieux : telle est la suprême prévenance par laquelle Dieu permet que nous mourions en son amour.

3. Lorsque vous relirez ces textes, vous ne serez pas troublés si vous les situez dans la perspective que je vous indique. Vous vous souviendrez que, si quelqu’un n’est pas prédestiné, c’est parce qu’il a dit non —et non pas seulement par un unique refus, comme les anges déchus—, car la grâce divine visite à maintes reprises et force même nos cœurs. Combien de fois ? Les Apôtres demandèrent un jour à Jésus : « Seigneur, combien de fois pardonnerai-je à mon frère s’il pèche contre moi ? Jusqu’à sept fois ? » Jésus leur dit : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois » (Mt XVIII, 21-22). Voilà ce que Jésus attend des hommes, tout misérables et rebelles à la miséricorde qu’ils soient. En un autre discours, Jésus dira : « Quel est celui d’entre vous qui, si son fils lui demande du pain, lui donnera une pierre ? ou, s’il lui demande un poisson, lui donnera un serpent ? Si donc vous, qui êtes mauvais, savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père qui est dans les cieux donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui les lui demandent ! » (Mt VII, 9-11 ; cf. Lc XI, 11-13). Alors Dieu, Lui aussi, me pardonnera soixante-dix fois sept fois ; Il reviendra frapper à la porte de mon âme. Cependant, si je veux refuser, je le puis ; j’ai la faculté terrible de dire non à Dieu, de dire un non définitif qui fixera mon destin pour l’éternité. Je puis Lui dire : je ne veux rien savoir de ton amour ; je veux demeurer moi-même ; être moi-même non en Vous, mais contre Vous ; être à jamais comme une épine dans votre Cœur. Voilà l’épouvantable refus de l’enfer.

Ce qui pourrait peut-être être ici une cause de confusion, c’est la parabole si émouvante de Lazare et du mauvais riche (Lc XVI, 19), où l’on voit le mauvais riche supplier : Père Abraham, permets que Lazare aille avertir mes frères, afin qu’ils changent de vie ! Mais Abraham répond : Ils ont Moïse et les prophètes ; qu’ils les écoutent. S’ils ne les écoutent pas, quand même quelqu’un ressusciterait d’entre les morts, ils ne l’écouteraient pas non plus. L’intention de la parabole, comme vous le voyez, est d’enseigner qu’il faut écouter maintenant, tandis qu’il est temps ; après, il sera déjà trop tard. Mais on se tromperait en pensant qu’en enfer les damnés ont les sentiments de charité que la parabole prête au mauvais riche. Si un damné pouvait dire : « Ô Seigneur, permets-moi d’aller annoncer aux autres ce qu’est Ton amour, afin qu’ils ne se damnent pas comme moi », il introduirait l’amour dans l’enfer, et l’enfer serait détruit. (Il faut toujours discerner l’intention avec laquelle une parabole est dite —intention que l’évangéliste signale—, sans quoi elle serait dénaturée et risquerait d’égarer. Que l’on se rappelle la parabole de l’intendant infidèle, dont tant de chrétiens peu intelligents se scandalisent.)

Ainsi donc, si quelqu’un ne se trouve pas parmi les prédestinés, ce sera par quelque refus dont il est l’auteur, et il ne cessera pas d’en être responsable. Il persistera dans son refus, dans sa haine —et cela même constituera son tourment—, mais sans désavouer son premier choix. Saint Thomas nous donne une comparaison : supposez un homme qui hait son ennemi. Il voudrait le tuer : Si je le rencontre, pense-t-il, je le tuerai. Mais il rencontre un empêchement ; peut-être est-il en prison. Ah, se dira-t-il, quand je sortirai de prison ! Il vit et se nourrit de sa haine. On lui dira : Ne vois-tu pas que ta haine te rend malheureux ? C’est vrai, répondra-t-il, mais malgré tout je veux me venger. Nous savons bien tous, du reste, qu’il nous est possible d’entretenir en nous des sentiments qui nous torturent. Eh bien, cet exemple n’est qu’une image de ce que sera le refus perpétuel des damnés —refus qui est cause qu’ils ne se trouvent pas parmi les prédestinés. Voilà la doctrine catholique.

Ce que nous avons dit plus haut de la prescience divine nous permet de préciser davantage cette doctrine. Ne disons pas : « Dieu ne prédestine pas, Dieu abandonne, Dieu réprouve ceux dont Il sait d’avance qu’ils refuseront ou refuseraient ses prévenances. » Ce que nous disons, c’est : « Dieu ne prédestine pas, Dieu abandonne, Dieu réprouve ceux qu’Il voit, de toute éternité, prendre eux-mêmes la première initiative du refus définitif de ses prévenances. » Il tient compte, depuis toujours, de leur libre refus, pour établir son plan immuable et éternel.

4. La doctrine erronée exposée par Luther et par Calvin dans son Institution chrétienne enseigne que, de même que certains sont prédestinés au ciel, d’autres le sont à l’enfer, auquel ils n’échapperont jamais. C’est la thèse de la double prédestination : l’une au ciel, qui est certaine, à condition qu’on ne l’entende pas comme Luther et Calvin (pour qui, comme nous l’avons vu, la bonne action vient uniquement de Dieu et non de Dieu à travers l’homme) ; l’autre à l’enfer. Comme vous le voyez, il y a une double erreur : on fausse la prédestination au ciel et l’on introduit cette notion de prédestination à l’enfer qui est la pire aberration. Les protestants actuels, du reste, ne défendent plus Calvin sur ce point ; Karl Barth déclare franchement qu’il ne peut trouver chez saint Paul cette prédestination à l’enfer. (Toutefois, du point de vue doctrinal, certains critiques ont vu dans la thèse de la double prédestination la clef de voûte de l’Institution chrétienne.)

5. Nous allons examiner à présent quelques textes qui, mal lus, peuvent être interprétés à la manière de Calvin —particulièrement au chapitre IX de l’Épître aux Romains. Je choisis à dessein ces points névralgiques pour vous montrer la façon de les tirer au clair. Mais doit-on, véritablement, traiter de ces questions ? N’est-il pas imprudent de le faire ?

Je crois qu’il faut procéder différemment selon les cas : je me trouve devant une personne que tourmente le problème de la prédestination. Elle se demande : Serai-je sauvé ? Si je suis prédestiné, je suis assuré, quoi que je fasse, de mon salut ; et si je ne le suis pas, tout le bien que je pourrai faire sera inutile. Que répondrai-je à de telles difficultés ? Mon rôle consistera d’abord à deviner le sens de la question. Il s’agit, peut-être, d’une question spéculative, d’une question de vérité révélée, de Théologie. En ce cas, ma réponse sera sans doute un mystère, mais non une contradiction. Vous savez que le mystère est adorable ; il est la nuit de Dieu, dont se nourrissent le métaphysicien, le théologien, le saint ; tandis que la contradiction, au contraire, est odieuse ; elle est la nuit de l’incohérence et du mal. Mais ce pourra être une question tourmentante, la question d’une âme qui traverse une épreuve intérieure par laquelle Dieu veut la clouer à la croix. Alors je n’essaierai pas de donner des explications. Elles seraient déplacées. Je dirai : Supporte pour l’instant cette épreuve, porte-la dans la nuit en faisant de grands actes de foi, et quelque chose de très mystérieux va s’opérer en toi. Plus tard, un jour, quand se sera accompli ce que Dieu cherchait en travaillant ton âme, tu viendras à moi et nous reparlerons de l’affaire, et la réponse que je te donnerai se manifestera à toi dans sa vérité. Mais pour le moment tu es abattu ; c’est que Dieu exige de toi un acte d’abandon total. N’essaie pas de t’y dérober. Si je me mettais à argumenter avec toi, je trahirais mon rôle d’« ange » chargé de t’assister, de te montrer le chemin.

Ce que nous disons maintenant à propos de la prédestination peut valoir en d’autres circonstances. Si un problème spéculatif se pose, efforcez-vous de le tirer au clair. Vous ne pourrez pas toujours avoir des réponses à tout, mais l’Église, elle, les a, et vous pourrez vous en informer. Mais il y a aussi le plan de la conduite de Dieu à l’égard des âmes. Je pense à une certaine personne pour qui la pierre d’achoppement était la souffrance des animaux. Aucune des réponses qu’on essayait de lui donner ne la satisfaisait. Elle n’était pas en état de les comprendre. Il ne lui restait qu’à porter cette inquiétude comme une croix. Et c’était précisément ce que Dieu, sans doute, attendait d’elle. Pour la question de la prédestination, les saints ont su trouver des réponses qui résolvent le problème, non point théoriquement, mais concrètement, dans la nuit de l’amour. Par exemple : « Seigneur, si votre justice doit un jour me condamner, je désire être condamné, parce que je sais qu’elle est adorable. » Ou : « Seigneur, si je ne devais pas vous aimer plus tard dans l’éternité, qu’au moins je vous aime ici, durant le temps présent. » Ou : « Ô mon Dieu, Tu sais que je ne puis supporter l’enfer ; et je sais que je ne suis pas digne du Paradis. Quelle ruse emploierai-je ? Ton pardon ! » C’est ainsi que Dieu les apaise. Le démon disait à sainte Thérèse : « À quoi bon te donner tant de peine ? Le sort en est jeté ! » En femme d’esprit, elle répondit : « Alors ce n’était pas la peine que tu te déranges pour me le dire. » Le démon comprit alors : lui aussi avait de l’esprit.

6. Venons-en maintenant au thème du rejet des Juifs, tel qu’il est traité dans l’Épître aux Romains, chapitres IX et XI. « Car le salut vient des Juifs », avait dit Jésus à la Samaritaine. Dieu avait préparé ce peuple —privilégié entre tous les peuples du monde— comme un berceau pour l’Incarnation. Les privilèges, je l’ai déjà dit, ne sont pas le principal. Le principal, c’est l’amour que Dieu dispense à tous à cause de la mort du Christ sur la croix, et que chacun est libre d’accueillir ou de rejeter. Mais, enfin, le salut messianique, l’honneur d’annoncer et de recevoir le Messie, fut offert d’abord aux Juifs. Et voici que, lorsque le Messie vient, les Juifs dans leur ensemble le méconnaissent, ils passent à côté. Que fera Dieu ? Il pourrait dire : N’ont-ils pas accepté mes prévenances ? Je les garderai pour moi. Mais Dieu ne fait jamais cela. Lorsque le don de son amour est refusé par une âme ou par un peuple, Il le transfère à d’autres âmes ou à d’autres peuples. Il ne ferme pas les portes du festin : à la place des premiers invités, Il envoie chercher les pauvres, les estropiés, les aveugles (Lc XIV, 21). À la place des Juifs, c’est l’immensité des païens qui est appelée. Ainsi la faute des Juifs devient le salut des païens. « Par leur faux pas le salut est venu aux païens…, leur amoindrissement est la richesse des païens » (Rm XI, 11-12). Et quand les païens qui ont accueilli cette lumière commenceront à tiédir, Dieu fera revenir les Juifs. La masse d’Israël —ce qui ne veut pas dire tous les Juifs, mais l’ensemble des Juifs—, remplie d’envie en voyant que d’autres peuples lui ont été préférés, entrera enfin dans l’Église. Et les conversions du judaïsme, qui au cours des temps ont lieu constamment, montrent le chemin par lequel, un jour, viendra la multitude des Juifs. « Car je ne veux pas, frères, que vous ignoriez ce mystère, de peur que vous ne vous complaisiez en vous-mêmes : l’endurcissement d’une partie d’Israël durera jusqu’à ce que soit entrée la plénitude des nations ; et ainsi tout Israël sera sauvé » (Rm XI, 25-26). C’est alors que l’Apôtre s’écrie : « Ô profondeur de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses jugements sont insondables et ses voies impénétrables ! » (Rm XI, 33).

7. Saint Paul s’afflige cependant de ce qu’Israël ait, dans son ensemble, refusé ce Messie né en son sein : « J’éprouve une grande tristesse et une douleur continuelle en mon cœur ; car je souhaiterais d’être moi-même anathème, séparé du Christ, pour mes frères, mes parents selon la chair, les Israélites, à qui appartiennent l’adoption, et la gloire, et les alliances, et la législation, et le culte, et les promesses ; à qui sont les patriarches, et de qui, selon la chair, est issu le Christ, qui est au-dessus de toutes choses, Dieu béni dans les siècles. Amen » (IX, 2-5).

Mais alors, demande l’Apôtre, Dieu a-t-il manqué à sa parole, puisqu’il avait promis à Abraham toute une postérité ? Non ; car l’Église, à son origine, était entièrement composée de Juifs, avec la Vierge, et Siméon, et Anne, et les apôtres, et jamais elle ne sera aussi belle qu’elle le fut en ces moments-là. La promesse de Dieu n’a pas failli, car il y a eu un « reste » —c’est le mot technique— qui est demeuré fidèle lorsque la masse s’est égarée.

Et Paul explique ici (Rm IX, 6-8) que ceux qui sont de la postérité d’Abraham ne sont pas tous enfants d’Abraham. Il y a l’Israël de la chair (ce sont ceux qui descendent par voie de génération d’Abraham) et puis l’Israël de la Promesse, qui sont ceux qui, parmi les descendants d’Abraham, ont l’esprit d’Abraham. Et il y a les païens, à qui la grâce sera offerte et qui s’uniront à ces derniers ; ils font partie de l’Israël de la Promesse, de l’Israël de l’esprit —non par voie de génération et de descendance charnelle, mais par voie de la génération spirituelle donnée dans le baptême.

8. Nous arrivons maintenant au passage capital. Saint Paul commence par dire : Peut-on faire des reproches à Dieu de ce qu’il va choisir un autre peuple à la place de celui qu’il avait d’abord choisi et qui n’a pas accepté son don ? Non, déclare l’Apôtre, car Dieu, sans injustice, choisit qui bon lui semble et rejette qui bon lui semble. Pour comprendre le sens de sa réponse, je voudrais faire une distinction ; elle deviendra la clef de ce chapitre IX.

Il y a deux sortes de vocations, de destinations, d’appels : des vocations concernant le temps présent et que nous pourrions appeler temporelles, dans lesquelles le choix de Dieu est entièrement libre ; et des vocations de destination concernant la vie éternelle, dans lesquelles Dieu n’est pas libre de donner ou de ne pas donner la grâce qui, si elle n’est pas rejetée, nous conduira jusqu’à la Patrie : Dieu n’est pas libre parce qu’il est lié par son amour.

Alors, poursuivant cette distinction, reprocherai-je à Dieu de ne m’avoir pas fait poète comme Dante, ou de ne m’avoir pas donné le génie de Pascal ? de m’avoir fait naître chez tel peuple ou à telle époque de l’histoire ? dans tel milieu social, avec telle complexion, en tel état de santé ? de ne m’avoir pas donné, comme aux Apôtres, la grâce de prédire l’avenir ou de faire des miracles ? Il est entièrement libre ; il n’a pas à rendre de comptes. Mais s’il s’agit de la vie éternelle, alors non, Dieu n’est pas libre ; il doit me donner des grâces telles que, si je venais à perdre mon salut, ce soit par ma faute. Vous voyez la différence. Si je suis victime d’un accident, si je meurs alors que je croyais avoir encore droit à la vie, je ne pourrai pas dire à Dieu : cela n’est pas juste. À cet égard, saint Paul déclarera : Si le potier fait une cruche ordinaire et une cruche splendide, la cruche ordinaire pourra-t-elle porter réclamation au potier ? S’il convient qu’il y ait des ustensiles ordinaires et aussi des œuvres d’art, que voulez-vous que dise l’argile ? Il en ira de même pour les vocations temporelles des divers peuples, et aussi pour leur « vocation prophétique » : Pourquoi Israël fut-il le dépositaire du message qui annonçait le Messie ? Pourquoi lui et non les autres peuples ? Là-dessus, il n’y a rien à dire.

C’est donc Israël seul qui a reçu la vocation prophétique concernant le Messie. Cela veut-il dire que les autres peuples ont été abandonnés par Dieu ? Non ; Dieu leur envoyait des grâces secrètes, non pour qu’ils fussent porteurs du message messianique, mais pour les orienter vers le salut éternel, à l’égard duquel aucune âme, en aucun peuple, n’était oubliée. Il y a donc, comme vous le voyez, deux registres, deux plans. Dans un plan —celui des dons et destinations temporels, et aussi celui des grâces charismatiques—, Dieu est entièrement libre : il choisit qui bon lui semble et rejette qui bon lui semble, sans qu’il y ait en lui d’injustice. Dans l’autre plan —celui des grâces de salut—, Dieu est sans doute libre de donner à ses enfants des grâces diverses et inégales : deux talents à l’un, cinq à l’autre (parabole des talents) ; mais il n’est pas libre de priver aucune âme de ce qui lui est nécessaire : il est obligé par sa justice et par son amour de donner à chacune d’elles ces grâces qui, si elles ne sont pas refusées, les conduiront jusqu’au seuil de la Patrie.

9. Je crois vous avoir donné la distinction qui permet de comprendre le chapitre IX. Lisons-le d’abord selon le plan des vocations concernant le temps présent et les dons charismatiques. C’est le plan auquel saint Paul se réfère d’abord. « Et ce n’est pas que la parole de Dieu ait failli. Car tous ceux qui descendent d’Israël ne sont pas Israël, ni tous les descendants d’Abraham ses enfants ; mais : C’est par Isaac que sera nommée ta descendance. C’est-à-dire : ce ne sont pas les enfants de la chair qui sont enfants de Dieu, mais les enfants de la promesse qui sont comptés comme postérité. Les termes de la promesse sont ceux-ci : Vers ce temps-là je viendrai, et Sara aura un fils » (Rm IX, 6-9). Abraham avait un fils d’Agar, la servante, tandis que Sara, sa femme, demeurait stérile. Mais l’ange vient et annonce : Sara aura un fils l’an prochain. Nous avons dès lors deux fils : Ismaël, le fils de la chair, et Isaac, le fils de la promesse. À qui ira la descendance ? Sera-ce à Ismaël, dont l’Islam croit descendre ? Non, mais à Isaac, le fils de la promesse. Par lui se transmettra le message prophétique. Cela ne signifie pas qu’Ismaël soit rejeté par Dieu quant aux choses du salut éternel, mais qu’il n’est pas choisi pour porte-parole du message prophétique.

Plus tard se produit une nouvelle disjonction : Rébecca conçut deux fils d’Isaac, notre père. C’étaient des jumeaux : Ésaü et Jacob. Lequel des deux sera le porteur de la promesse prophétique ? Là encore Dieu est entièrement libre : « Eh bien, alors qu’ils n’étaient pas encore nés et n’avaient encore fait ni bien ni mal —afin que le dessein de Dieu selon l’élection, non par les œuvres mais par Celui qui appelle, demeurât— il lui fut dit : L’aîné servira le cadet, selon qu’il est écrit : J’ai aimé Jacob plus qu’Ésaü » (IX, 10-13). « J’ai aimé Jacob », comme porteur de la promesse ; « plus qu’Ésaü », que j’ai laissé de côté, non quant à la vie éternelle, mais quant à la promesse. « Que dirons-nous donc ? Y a-t-il de l’injustice en Dieu ? Non ; car Il dit à Moïse : Je ferai miséricorde à qui je fais miséricorde, et j’aurai compassion de qui j’ai compassion. Ainsi donc, cela ne dépend ni de celui qui veut ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde. Car l’Écriture dit au Pharaon : Je t’ai suscité précisément pour ceci : pour montrer en toi ma puissance et pour que mon nom soit annoncé par toute la terre » (IX, 14-18).

Comment comprendre ce passage ? Moïse est envoyé par Dieu au Pharaon pour lui dire : Laisse partir mon peuple. Mais le Pharaon ne veut pas comprendre. S’il avait été plus intelligent, il aurait répondu : Va-t’en avec ton peuple. Il serait entré, en ce cas, dans les desseins de Dieu ; il aurait participé, dans une certaine mesure, à la vocation du peuple porteur de la promesse. Mais, contrariant sa volonté, Israël partira, et lui enverra ses troupes à sa poursuite. Le Pharaon se trompe quant au plan de la grande politique : son erreur n’exige pas nécessairement qu’il soit condamné, mais la gloire de Dieu se manifestera malgré lui ; Moïse et son peuple traverseront la mer dans laquelle les armées du Pharaon périront.

Je poursuis ma lecture, toujours sur le premier plan : « Ainsi donc, Il fait miséricorde à qui Il veut et Il endurcit qui Il veut » (IX, 18). C’est-à-dire qu’Il abandonne à l’incompréhension qui bon lui semble. Le Pharaon se trompe sur le plan de la grande politique. Cyrus, au contraire, sera plus clairvoyant : il délivrera Israël de la captivité et le rendra à ses foyers pour la reconstruction du Temple ; il fera la politique de Dieu. C’est pourquoi il est loué dans l’Écriture.

« Mais tu me diras : Alors, pourquoi blâme-t-il encore ? Car qui peut résister à sa volonté ? Ô homme, qui es-tu, toi, pour demander des comptes à Dieu ? Le vase dit-il donc au potier : Pourquoi m’as-tu fait ainsi ? Ou bien le potier n’a-t-il pas le pouvoir de faire, de la même argile, un vase d’honneur et un vase vil ? Or, si Dieu, voulant montrer sa colère et faire connaître sa puissance, a supporté avec une grande longanimité des vases de colère, mûrs pour la perdition, et au contraire a voulu faire éclater la richesse de sa gloire sur des vases de miséricorde, qu’il a d’avance préparés pour la gloire » (IX, 19-23).

« Montrer sa colère » veut dire : laisser de côté. Le message passera par un autre canal, comme Il le dit dans Osée : Celui qui n’est pas mon peuple, je l’appellerai mon peuple, et celle qui n’est pas ma bien-aimée, ma bien-aimée. Et là où il leur avait été dit : « Vous n’êtes pas mon peuple », là ils seront appelés fils du Dieu vivant. Et Isaïe s’écrie au sujet d’Israël : « Quand même le nombre des fils d’Israël serait comme le sable de la mer, seul un reste sera sauvé ; car le Seigneur exécutera sur la terre un jugement consommé et décisif » (IX, 25-28).

10. Nous avons lu ces textes selon le plan des vocations concernant le temps présent. Essayons maintenant de considérer certains passages selon le plan de la vocation concernant le salut dans la vie éternelle. Ce n’est pas le plan auquel saint Paul se réfère directement, mais il peut parfois être sous-jacent à sa pensée.

Commençons par le texte : « J’ai aimé Jacob plus qu’Ésaü » (IX, 13). Si son sens était : j’ai aimé la personne de Jacob et lui ai donné le salut éternel ; j’ai haï la personne d’Ésaü et lui ai donné la réprobation éternelle —nous dirions : de toute éternité Dieu sait que de Lui procède l’initiative suprême du dernier acte d’amour de Jacob ; Jacob est sauvé par la bonté divine. De toute éternité Dieu voit que la première initiative du rejet d’Ésaü procède d’Ésaü ; Ésaü est condamné par suite de ce libre rejet, malgré les prévenances de la bonté divine et pour avoir anéanti ces prévenances. Il faut distinguer clairement la manière dont Jacob est sauvé (c’est par la bonté divine) et la manière dont Ésaü est rejeté (c’est par sa mauvaise volonté). Ne pas faire cette distinction —dire que Dieu a la première initiative de la perte d’Ésaü comme il a la première initiative du salut de Jacob, que Dieu est la cause de la perte d’Ésaü comme il est la cause du salut de Jacob— c’est l’aberration de Calvin.

Deuxième texte : « Je ferai miséricorde à qui je fais miséricorde, et j’aurai compassion de qui j’ai compassion » (IX, 15). Voyez ici, sur le plan de la vocation au salut, la leçon catholique : Supposons un homme que Dieu a prévenu de son amour et qui pèche, refuse librement cet amour, saccage en lui la grâce. Dieu peut lui dire : « Désormais je t’abandonne à ton péché » —est-ce juste ou non ? Il répondra : C’est juste. Mais Dieu peut dire : « En justice, je devrais t’abandonner, comme je le fais pour d’autres ; néanmoins, cette fois encore, par pure miséricorde, par pure compassion, je reviens te chercher. » Voyons maintenant la leçon calviniste : Le péché originel a détruit notre libre arbitre. Dieu choisit quelques-uns d’entre nous pour les sauver ; il a compassion de qui il a compassion. Les autres sont prédestinés à l’enfer. Et si vous protestez en disant qu’il est inique que des hommes privés de liberté soient jetés en enfer, Calvin vous fera front et vous répondra que, puisque Dieu le fait, ce n’est pas une iniquité, mais un mystère qu’il faut adorer.

Troisième texte : « Car l’Écriture dit au Pharaon : Je t’ai suscité précisément pour ceci : pour montrer en toi ma puissance et pour faire connaître mon nom par toute la terre. Ainsi donc, Il fait miséricorde à qui Il veut et Il endurcit qui Il veut » (IX, 17-18). Sur le plan du salut éternel, endurcir quelqu’un veut dire, selon la leçon catholique : laisser se développer les conséquences des actes qu’il a volontairement accomplis. J’ai commis tel péché qui, normalement, va en engendrer tel ou tel autre ; si Dieu n’intervient pas par pure miséricorde pour rompre cet enchaînement de mes péchés, s’il m’abandonne à ma propre logique, on dira que je me suis endurci ; je descendrai librement la pente qui va de péché en péché. Est-ce en ce sens que le Pharaon fut endurci ? Fut-il personnellement condamné ? Comment le saurons-nous ? Dans la leçon calviniste, endurcir veut dire précipiter de plus en plus dans le péché par une action punitive volontaire de Dieu.

Quatrième texte : « Mais tu me diras : Alors, pourquoi blâme-t-il encore ? Car qui peut résister à sa volonté ? Ô homme ! qui es-tu, toi, pour demander des comptes à Dieu ? Le vase dit-il donc au potier : Pourquoi m’as-tu fait ainsi ? Ou bien le potier n’a-t-il pas le pouvoir de faire, de la même argile, un vase d’honneur et un vase vil ? » (IX, 19-21). Selon la leçon catholique, Dieu est obligé de donner la grâce à tous, mais il n’est pas obligé à l’égalité des grâces. Il donne à ses serviteurs un, deux ou cinq talents, à chacun selon sa capacité (Mt XXV, 15) ; et cette diversité contribuera à la splendeur du paradis. Mais il est obligé par son amour de donner à chacun de nous des grâces telles que, si nous n’entrons pas dans la Patrie, nous nous reconnaissions comme seuls responsables.

Cinquième texte : « Or, si Dieu, voulant montrer sa colère et faire connaître sa puissance, a supporté avec une grande longanimité des vases de colère, mûrs pour la perdition, et au contraire a voulu faire éclater la richesse de sa gloire sur des vases de miséricorde, qu’il a d’avance préparés pour la gloire » (IX, 22-23). Dieu peut abandonner le pécheur dans son péché et dans la dialectique de son péché : en ce cas il supporte « avec une grande longanimité les vases de colère, mûrs pour la perdition ». Pourquoi les supporte-t-il ? Peut-être, à la dernière heure, viendra-t-il une fois encore les visiter dans sa bonté. Mais Dieu peut aussi tirer immédiatement le pécheur de son péché ; et en ce cas il fera « éclater la richesse de sa gloire sur les vases de sa miséricorde ». Pierre et Judas renient Jésus ; Jésus pouvait abandonner dans leur péché l’un et l’autre ; ce serait juste. Il regarde Pierre ; ce regard émeut Pierre : voilà la miséricorde.

Selon la leçon calviniste, Dieu supporte avec une grande patience les vases de colère destinés à la perdition, comme il le fait pour les vases destinés à la gloire. C’est la perspective de la double prédestination.

11. L’idée de la prédestination ne doit jamais conduire au fatalisme, ni nous faire dire : À quoi bon ? tout est-il inutile ? Vous vous tromperiez alors quant à la foi et quant à la Théologie. Que penser du paysan qui dirait : Dieu sait d’avance si je moissonnerai l’été prochain ; pourquoi donc semer à l’automne ? Nous lui répondrions : sans doute Dieu voit de toute éternité si tu moissonneras ou non, de même qu’il voit de toute éternité que Marie-Madeleine entrera dans les cieux, parce que de toute éternité il voit qu’elle se convertira. Et lorsqu’il s’agit de notre rejet, il en tient compte de toute éternité en établissant son plan invariable.

Mais la pensée de la prédestination peut devenir une tentation de désespoir que le démon cherchera à introduire en nous. Si Dieu permet cette tentation, ce ne sera pas pour que nous y tombions, mais pour que nous fassions de grands actes d’espérance dans la nuit. À toutes les âmes, à tout moment, peuvent se présenter des tentations sur un point de foi —ou d’espérance, par exemple celui qui dit : je crois à la vie bienheureuse pour les autres, mais non pour moi, qui suis trop pécheur—, ou encore sur le point de l’amour. Les grands mystiques, saint Jean de la Croix, Marie de l’Incarnation, sont ceux qui ont le mieux parlé de ces épreuves. Si nous rencontrions des âmes ainsi tentées, il conviendrait de leur répondre simplement : Dieu est au-dedans de votre cœur et y creuse mystérieusement son sillon. Cela vous met à l’agonie, mais quelque chose de profond se prépare, et les actes de foi et d’espérance que vous faites ainsi dans la nuit sont peut-être les plus précieux de votre vie. Au ciel vous serez « consolés éternellement, parce qu’ici-bas vous avez été désolés inconsolablement ».

Nihil Obstat : Dr Antonio Zaldúa Uriarte
Imprimatur : Bilbao, 14 septembre 1962. PABLO, Évêque de Bilbao
Source : Entretiens sur la grâce, par le Cardinal Charles Journet