–Samedi dernier, le deuxième de Pâques, dans son homélie le curé nous a dit que « Jésus n’a pas marché sur les eaux du lac » ; qu’il s’agit seulement d’un récit littéraire. Et il dit la même chose chaque fois que l’Évangile rapporte quelque miracle.
–Quelle misère. Dans une interview qu’un journaliste faisait récemment au professeur Andrés Torres Queiruga, il lui a demandé : « Vous rejetez “les miracles et même la résurrection de Jésus-Christ comme miracle susceptible de preuves empiriques”. Votre pensée demeure-t-elle à l’intérieur du christianisme ? ». Réponse : « Sans aucun doute. Comme moi, pensent aujourd’hui la majorité des théologiens actualisés. »
Il faudra traiter de la réalité des miracles du Christ, afin de confirmer la foi chrétienne en eux.
La négation des miracles du Christ est relativement récente, du moins comme conviction culturelle. À partir du Siècle des Lumières, au XVIIIe, les Lumières qui suivirent, en diffusant le Libéralisme, introduisent progressivement dans les nations de l’Occident un naturalisme fermé à toute surnaturalité. Il ne nie pas nécessairement l’existence de Dieu et du surnaturel, mais il nie qu’ils puissent intervenir dans ce monde visible, hermétiquement fermé sur lui-même. Il y a au fond une négation du mystère de l’Incarnation et un certain mode de gnosticisme. La négation des miracles part, en ces siècles, d’écoles de pensée qui, bien qu’elles aient des formulations très diverses, et même contraires entre elles, en viennent à avoir un même esprit : rationalisme, déisme, agnosticisme, philosophie idéaliste, matérialiste, marxiste, etc. Tous nient les miracles. Je rappellerai ici seulement quelques noms.
–Reimarus (+1768), « Sur le but de Jésus et de ses disciples » (1778), livre posthume publié par son disciple Lessing (+1781). –Kant (+1804), « La religion dans les limites de la raison » (1793). –Strauss (+1874), la « Vie de Jésus » (1835), disciple de Schleiermacher (+1834). –Feuerbach (+1872), « L’essence du christianisme » (1848). –Renan (+1892), « Vie de Jésus » (1863). –Bultmann (+1976), « Jésus » (1926). Le modernisme, depuis la fin du XIXe jusqu’à nos jours, nie ou met en doute –ce qui revient au même– les miracles et tout ce qui, dans les Évangiles, se présente comme surnaturel. Il introduit ainsi dans le champ catholique la pensée de ces auteurs, déjà assimilés dans l’exégèse critique rationaliste et historiciste par les protestants libéraux. Ainsi le dénonçait saint Pie X, en synthétisant leurs erreurs :
« Dans beaucoup de récits, les évangélistes ont rapporté non pas tant la vérité que ce qu’ils ont cru le plus profitable pour les lecteurs, quand bien même ce serait faux. » Concrètement, « les récits de Jean ne sont pas proprement histoire, mais une contemplation mystique de l’Évangile… Le quatrième Évangile a exagéré les miracles, non seulement pour qu’ils apparaissent plus extraordinaires, mais aussi pour qu’ils deviennent plus aptes à signifier l’œuvre et la gloire du Verbe Incarné… Jean revendique pour lui-même le caractère de témoin du Christ ; mais en réalité il n’est qu’un témoin insigne de la vie chrétienne, c’est-à-dire de la vie du Christ dans l’Église à la fin du premier siècle » (1907, décret Lamentabili 14,16-18).
Jésus a fait beaucoup de miracles. Comme le dit saint Jean à la fin de son Évangile : « Jésus a fait, à la vue des disciples, beaucoup d’autres œuvres qui ne sont pas écrites dans ce livre » (Jn 20,30) ; « si on les écrivait une à une, je pense que le monde entier lui-même ne pourrait contenir les livres qu’il faudrait écrire » (21,25). Nous savons déjà que Jésus « parcourait toute la Galilée, enseignant dans leurs synagogues, proclamant l’évangile du royaume et guérissant toute maladie et toute infirmité parmi le peuple » (Mt 4,23). Et chassant les démons. Et nous savons aussi que ni ses contemporains, ni Hérode, ni ses pires ennemis, les pharisiens et les membres du Sanhédrin, ne mirent en doute les miracles de Jésus : « que faisons-nous, car cet homme opère beaucoup de miracles ? » (Jn 11,47). Il n’est donc pas excessif d’affirmer que celui qui nie aujourd’hui les miracles du Christ n’est pas chrétien. Il ne croit pas aux Évangiles, car les miracles en font partie essentielle.
Saint Marc. Des 666 versets, 209 (quelque 31 %) se rapportent à des miracles. Et cette proportion augmente si nous nous arrêtons aux dix premiers chapitres, ceux qui vont jusqu’au début de sa Passion : de 425 versets, 209 (47 %) décrivent des miracles. René Latourelle commente cette donnée en disant que « l’évangile de Marc sans les miracles serait comme le Hamlet de Shakespeare sans le prince » (Milagros de Jesús y teología del milagro, Sígueme, Salamanque 1990, 68).
Saint Jean. Son Évangile aussi, et dans une clé très théologique, prête une attention spéciale à la force épiphanique des miracles opérés par Jésus. L’exégète protestant Charles Dodd, dans son ouvrage The Interpretation of the Fourth Gospel (1953), divise en deux parties l’Évangile de Jean, le livre des signes, les douze premiers chapitres, et le livre de la passion. Très peu nombreux sont les miracles rapportés par l’Apôtre évangéliste, si nous le comparons aux Synoptiques, mais il les décrit et les atteste presque tous avec beaucoup de soin, d’une manière minutieuse, notariale, comme dans la résurrection de Lazare. Son intention rédactionnelle est patente : les paroles formidables de Jésus et ses faits miraculeux s’illuminent et s’autorisent mutuellement. Jésus se dit « pain vivant descendu du ciel » et « vraie nourriture » après avoir multiplié les pains (Jn 6) ; il se confesse « lumière du monde » après avoir donné la vue à un aveugle de naissance (9) ; il se proclame « résurrection et vie des hommes » après avoir ressuscité un mort de quatre jours (11). Si l’on nie les miracles rapportés par saint Jean, son Évangile se trouve pratiquement éliminé. Et il en va de même avec les autres Évangiles.
Les Évangiles unissent inséparablement dans le Christ les paroles et les œuvres. C’est une norme en vigueur dans toutes les Écritures : « La révélation se réalise par des œuvres et des paroles intrinsèquement liées : les œuvres que Dieu accomplit dans l’histoire du salut manifestent et confirment la doctrine et les réalités que les paroles signifient ; et à leur tour, les paroles proclament les œuvres et expliquent leur mystère » (Vat. II, Dei Verbum 2).
Dans les Évangiles, les paroles de Jésus sont inconcevables et aussi inintelligibles et incroyables si elles ne sont pas illuminées et garanties par ses œuvres. La pleine épiphanie de Dieu parmi les hommes se fait à la manière biblique, en paroles et en œuvres. C’est pourquoi « Jésus de Nazareth fut un homme prophète, puissant en œuvres et en paroles devant Dieu et devant tout le peuple » (Lc 24,19). Les Évangiles rapportent les paroles et les miracles de Jésus tels qu’ils furent « vus et entendus » par ses témoins choisis. Nier la véracité historique des miracles équivaut à nier la véracité historique des paroles du Christ.
Les miracles sont des motifs fondamentaux pour parvenir à la foi. Les Apôtres ont sans doute une certaine foi au Christ dès le commencement, quand ils quittent tout et le suivent. Mais il nous est dit qu’après son premier miracle, celui accompli à Cana, « il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui » (Jn 2,11). Son deuxième miracle en Galilée eut le même effet : « Ton fils vit… et il crut, lui et toute sa maison » (4,53). Des événements semblables (miracle > foi) sont rapportés continuellement dans les Évangiles. Quand Jésus marche sur les eaux, monte dans la barque, le vent se calme, et « ceux qui s’y trouvaient se prosternèrent devant lui en disant : vraiment, tu es le Fils de Dieu » (Mt 14,33).
–Jésus reproche parfois au peuple son incrédulité : « si vous ne voyez des signes et des prodiges, vous ne croyez point » (Jn 4,48). Mais en même temps il allègue ses miracles comme motifs pour croire en lui : « je vous ai parlé, et vous ne croyez pas. Les œuvres que je fais au nom de mon Père, celles-là rendent témoignage de moi… Si je ne fais pas les œuvres de mon Père, ne me croyez pas ; mais si je les fais, quand même vous ne me croiriez pas, croyez aux œuvres, afin que vous compreniez que le Père est en moi et moi dans le Père » (Jn 10,25.37-38).
–Les Apôtres, aussitôt après la Pentecôte, en prêchant l’Évangile, montrent les miracles du Christ comme des motifs de crédibilité réellement convaincants. « Hommes israélites, écoutez ces paroles : Jésus de Nazareth, homme accrédité par Dieu auprès de vous par des miracles, des prodiges et des signes que Dieu fit par lui au milieu de vous, comme vous-mêmes le savez »… (Ac 2,22 ; cf. 10,37-39).
Et que l’on tienne compte de ce qu’avant l’an 70, quand se produit la destruction de Jérusalem –il ne reste pas pierre sur pierre–, les Évangiles synoptiques diffusent déjà les faits miraculeux de Jésus, donnant parfois des détails bien circonstanciés et localisés (Naïm, etc.) de l’événement. En ces années-là vivent encore beaucoup de témoins oculaires des miracles rapportés, et aussi beaucoup d’autres juifs qui auraient pu nier la véracité des récits, si ceux-ci ne rendaient compte de faits réellement advenus. Les Apôtres, saint Pierre, saint Jean avec une insistance spéciale, assurent avec toute fermeté qu’ils rendent témoignage de ce qu’ils ont “vu et entendu” (Ac 4,20 ; Jn 19,35 ; 1Jn 1,1-3 ; cf. 5,32 ; Catéchisme 126 et 515).
Par ailleurs, quand le Seigneur envoie les Apôtres prêcher l’Évangile, eux aussi accomplissent leur mission par des paroles et des miracles, tout comme Jésus : « ils s’en allèrent, prêchant partout, le Seigneur coopérant avec eux et confirmant leur parole par les signes qui les accompagnaient » (Mc 16,20).
L’Église croit aux miracles et enseigne qu’ils sont des motifs de crédibilité. Elle sait que dans la vie de Jésus ses paroles les plus « incroyables » –je suis antérieur à Abraham, Seigneur du sabbat, Lumière du monde, Pain d’immortalité– se rendent « croyables » au moyen de ses miracles, faits prodigieux qui sont de formidables « motifs de crédibilité ». Le Concile Vatican II affirme que le Christ « a appuyé et confirmé sa prédication par des miracles afin d’exciter et de fortifier la foi des auditeurs » (Dignitatis humanae 11). « Les miracles de Jésus confirment que le royaume est déjà arrivé sur la terre [comme lui-même argumentait] : “si je chasse les démons par le doigt de Dieu, sans aucun doute le royaume de Dieu est arrivé jusqu’à vous” (Lc 11,20 ; cf. Mt 12,28) » (Lumen gentium 5 ; cf. 58 ; Dei Verbum 4).
Le Concile Vatican I, dans la constitution Dei Filius (1870), enseigne : « afin que l’hommage de notre foi fût conforme à la raison [Rm 12,1], Dieu voulut qu’aux secours intérieurs de l’Esprit Saint se joignissent des arguments extérieurs de sa révélation, à savoir des faits divins et, avant tout, les miracles et les prophéties qui, montrant en coïncidence lumineuse la toute-puissance et la science infinie de Dieu, sont des signes très certains et accommodés à l’intelligence de tous, de la révélation divine » (Denz 3009). C’est pourquoi, « si quelqu’un dit qu’aucun miracle ne peut se produire et que, par conséquent, tous les récits à leur sujet, même ceux contenus dans la sainte Écriture, doivent être relégués parmi les fables ou mythes, ou que les miracles ne peuvent jamais être connus avec certitude et qu’avec eux on ne prouve pas légitimement l’origine divine de la religion chrétienne, qu’il soit anathème » (3034).
Le Catéchisme de l’Église : « Les miracles fortifient la foi en Celui qui fait les œuvres de son Père : elles témoignent qu’il est le Fils de Dieu » (n. 548). Il est évident que si le Christ devait conduire les hommes à la connaissance de sa divinité, il était nécessaire qu’il fît des miracles. Et il en fit un grand nombre. « À travers ses gestes, ses miracles et ses paroles, il s’est révélé que “en lui [Jésus] réside toute la plénitude de la Divinité corporellement” (Col 2,9). Son humanité apparaît ainsi comme le “sacrement”, c’est-à-dire le signe et l’instrument de sa divinité et du salut qu’il apporte avec lui : ce qu’il y avait de visible dans sa vie terrestre conduit au mystère invisible de sa filiation divine et de sa mission rédemptrice » (n. 515).
L’exégèse démythisante, cependant, a pénétré non peu dans le champ catholique. La défiance envers l’historicité des paroles et des faits du Christ, tels qu’ils sont écrits dans les Évangiles, affecte beaucoup d’exégètes et de théologiens catholiques. La Commission Épiscopale pour la Doctrine de la Foi a dénoncé cette erreur, par exemple, dans la Note (18-VI-2008) qu’elle publia sur le livre de José Antonio Pagola, Jesús. Aproximación histórica (PPC, Madrid 2007). La défiance systématique envers l’historicité des Évangiles conduit d’elle-même à la négation de leur historicité. La rupture entre l’investigation historique de Jésus et la foi en lui, c’est-à-dire l’interprétation de la Sainte Écriture en marge de la Tradition vivante de l’Église, peuvent conduire à « un usage arbitraire des évangiles, incompatible avec la foi » (Note 20). Dans plusieurs articles de ce blogue (76-79) j’ai étudié avec quelque attention ces aspects de l’œuvre de Pagola. Mais voyons quelques autres exemples.
J’ai sous la main le Comentario al Nuevo Testamento réalisé par plusieurs auteurs (Casa de la Biblia, Ed. Atenas-PPC, Madrid 1995, 745 p.). Et à propos de la scène évangélique à laquelle je faisais allusion au début, Jésus marchant sur le lac (Jn 6,16-21), je consulte l’exégèse que lui consacre le professeur Felipe Fernández Ramos en commentant l’Évangile selon saint Jean (263-339). Il commence par nier ouvertement que l’auteur du quatrième évangile soit saint Jean l’apôtre : « …son auteur n’a pas pu être Jean le Zébédée… Bien plus, nous croyons que son auteur n’appartient pas au cercle des Douze » (269). Et les miracles qu’il rapporte du Christ, du moins certains d’entre eux, ne doivent pas être compris comme des faits historiques, non plus que les événements post-pascals.
Jésus marche sur les eaux. « Quant à l’historicité, le fait est plus théologique qu’historique. Cela signifie que la marche sur les eaux n’a pas eu lieu de la façon que nous racontent les évangiles » (288). Un fait qui n’a pas eu lieu de la façon racontée dans les Évangiles est un fait qui ne s’est pas produit, qui n’a eu d’existence ni de la façon narrée, ni d’aucune autre façon. Les faits théologiques, autant que je sache, n’existent pas. Les seuls faits réels sont toujours historiques, c’est-à-dire des événements advenus.
Et puisque j’ai le livre en main, je jette un coup d’œil à d’autres miracles de la vie de Jésus.
La résurrection de Lazare. Il s’agit d’« une parabole en action… De toute façon, il doit rester clair que la validité du signe et de son contenu ne se voient pas remises en question par son historicité » ; ou, pour être plus exact, par sa non-historicité. Apparemment, que le fait se produise ou non réellement n’affecte en rien sa signification. « Le dernier des signes narrés… devait être un tableau d’une beauté et d’un attrait exceptionnels. L’évangéliste a atteint son objectif. Il nous a offert un audiovisuel si captivant… Rester dans la matérialité du fait signifierait l’appauvrissement radical de celui-ci » (303-304). Le fait, donc, le prétendu miracle, que cela soit clair, est le moindre ; l’important est la signification que le narrateur veut exprimer à travers le fait narré. Quoique, en réalité, on le pense, il soit très difficile d’expliquer la signification que peut avoir un fait qui n’est pas advenu.
La résurrection du Christ et ses apparitions aux disciples reçoivent dans cet ouvrage le même traitement exégétique. La résurrection : « les choses ne se sont pas passées ainsi. Nous sommes dans le monde de la représentation » (329). Les apparitions, dans lesquelles les disciples voient, entendent, touchent Jésus, mangent avec lui : « le contact physique avec Jésus n’a pas pu avoir lieu. Ce serait une antinomie. De même qu’il n’est pas possible qu’il réalise les autres actions corporelles qui lui sont attribuées, comme manger, se promener, préparer le repas au bord du lac, offrir les trous des mains et du côté pour être touchés… Ce type d’actions ou de manifestations appartient au terrain littéraire et est purement fonctionnel ; on y recourt pour souligner l’identité du Ressuscité, du Christ de la foi, avec le Crucifié, avec le Jésus de l’histoire » (330). Selon cette interprétation, il s’agit de récits de faits très significatifs, mais qui ne sont pas historiques, puisqu’ils ne se sont produits d’aucune manière : ni comme ils sont rapportés par les Évangiles ni d’aucune autre manière. Ce sont des faits simplement impossibles, et donc ils n’ont pu être réels.
Pardonnez-moi, mais quand j’entends dire ce que Dieu peut et ne peut pas faire dans ce monde créé, me revient à la mémoire ce que dit le Psaume : « celui qui habite dans les cieux sourit, le Seigneur se moque d’eux. Puis il leur parle avec colère, il les épouvante par sa fureur » (2,2-3).
Si les faits miraculeux de Jésus-Christ doivent être compris non pas à partir de leur objectivité historique –niée ou mise en doute–, mais en regardant seulement leur sens et leur signification, alors aussi les paroles du Christ que nous lisons dans les Évangiles devront être comprises dans un sens non réel, mais purement symbolique et allégorique : « je suis antérieur à Abraham », « nul ne vient au Père si ce n’est par moi », « je suis le chemin, la vérité et la vie », « mon corps est vraie nourriture », etc. Par conséquent ces paroles ne sont pas le roc ferme sur lequel la foi de l’Église puisse se fonder. Et faisant un pas de plus : pourquoi ne pas nier aussi l’historicité des paroles, si l’on nie l’historicité des faits ?… Il ne manquera pas quelques-uns qui pourraient me répondre : « c’est qu’en effet, nous nions non seulement l’historicité des miracles de Jésus, mais aussi celle de ses paroles ».
Jésus-Christ a-t-il marché sur les eaux ? Le récit de ce miracle, nous le trouvons avant l’an 70, année de la ruine totale de Jérusalem, dans l’évangile de saint Matthieu (14,22-23) et dans celui de saint Marc (6,45-52) ; et à la fin du siècle il est confirmé par l’évangile de saint Jean dans le fragment déjà cité (6,16-21).
–Matthieu. La barque de Pierre navigue très éloignée du rivage, et la mer déchaînée la met en péril. Il fait nuit, « à la quatrième veille », entre 3 et 6 heures. « Jésus vint vers eux en marchant sur la mer », ce qui n’est possible que pour Yahvé (Jb 9,8 ; Ha 3,15 ; Ps 76,20 ; Is 43,16 ; Sg 14,1-4). Les disciples, « en voyant » Jésus marcher sur les eaux, disent que « c’est un fantôme », et « de peur ils poussent des cris ». Jésus les rassure par des paroles qui l’identifient à Yahvé : « C’est moi, ne craignez point ». Tous s’agenouillent et confessent : « Vraiment tu es le Fils de Dieu ».
–Marc. La barque, à « la quatrième veille », est déjà au milieu de la mer, et le vent est contraire. « En le voyant marcher sur la mer, ils crurent que c’était un fantôme et se mirent à crier, car tous le virent et furent effrayés », sans l’avoir reconnu. Comme chez Matthieu, la scène se produit « aussitôt » après la multiplication des pains. En cette phase de la vie publique de Jésus, les disciples avaient besoin de ces miracles. « Il monta avec eux dans la barque et le vent cessa. Ils étaient au comble de la stupeur, car ils n’avaient pas compris au sujet des pains, parce que leur esprit était obtus ».
–Jean. Il fait déjà « nuit noire », ils se sont beaucoup éloignés du rivage, le vent souffle fort et le lac se soulève. « Ils voient Jésus, qui s’approche de la barque en marchant sur la mer, et ils furent effrayés ». Ils ne le reconnaissent pas. Et lui s’identifie : « C’est moi ; ne craignez point ». Le « Je suis » de l’évangile de saint Jean exprime une souveraineté absolue, un pouvoir illimité, que seul Yahvé possède sur tout le créé, aussi sur les eaux de la mer. La mer, dans son mouvement continu, puissant, menaçant, signifie souvent dans la Bible le chaos, la force du Malin (Is 57,20 ; Jr 5,22 ; Jude 1,13). De la mer surgit la Bête qui, renforcée par le Dragon infernal, séduit et domine le monde (Ap 13,1). Quand le Christ reviendra enfin et établira un ciel nouveau et une terre nouvelle, « la mer ne sera plus » (21,1) : il n’y aura plus de place pour le mal… Et les disciples « virent Jésus qui marchait sur la mer et s’approchait de la barque ».
L’historicité de la scène est certaine. Elle est certaine parce que l’affirme « l’Évangile, la parole [de Dieu], le message de la vérité » (Col 1,5). Mais beaucoup d’autres arguments peuvent aider à croire en ce miracle. –Les témoignages sont multiples et concordants. –L’homme Jésus, marchant sur les eaux, est inimaginable pour le monothéisme juif : seul Yahvé peut le faire. –Les apôtres jouent un rôle lamentable : ils ne reconnaissent pas Jésus, ils croient voir un fantôme, ils se remplissent de panique, ils poussent des cris incontrôlés, ils ne comprennent rien. Jamais un chroniqueur n’aurait osé raconter cela d’eux si ce n’était la vérité advenue. Il les aurait décrits simplement comme des disciples lucides, pleins de joie et d’enthousiasme. –Le départ de nuit dans la barque et la brusque tempête sont des épisodes connaturels à la vie des disciples. –Au cours du ministère public de Jésus, la scène se produit dans la transition entre la prédication du Royaume et la révélation croissante de son identité personnelle. –Si l’Église avait inventé l’événement, elle aurait pris plus de soin à mettre d’accord les narrateurs sur certains petits détails discordants.
Jésus a marché sur les eaux de la mer. L’événement est historique. Le passage de Dieu parmi les hommes est dans le Christ tantôt humble et simple, tantôt fascinans et tremendum. Comme il se doit. Le Seigneur domine sur toute la création, aussi sur le pouvoir obscur et malin de la mer déchaînée. Les miracles, c’est-à-dire les faits comme celui-ci, dont les Apôtres et les évangélistes rendent témoignage parce qu’« ils l’ont vu et entendu », donnent un motif rationnel à notre foi et la confirment.
L’exégèse qui nie les miracles ou les met en doute –ce qui revient au même–, bien qu’elle ait été réprouvée maintes fois par l’Église, s’est tellement généralisée parmi les exégètes catholiques qu’elle en est venue à être prêchée et enseignée fréquemment dans les paroisses, les catéchèses et les groupes. De fait, un Commentaire comme celui que j’ai cité, qui a sans doute d’autres aspects très précieux, ne suscite plus ni alarmes ni résistances. Des ouvrages comme celui-ci se diffusent largement et paisiblement à travers les maisons d’édition et les librairies catholiques, sans que presque personne ne les dénonce. Les professeurs qui, pendant de nombreuses années, enseignent ces erreurs demeurent dans leurs chaires parce que leurs Évêques ou Supérieurs religieux ne les retirent pas. Et très peu sont les professeurs catholiques orthodoxes qui contestent publiquement les œuvres de ces auteurs. L’arrogance des « théologiens actualisés », qui brandissent scientifiquement l’exégèse critique et historique libérale, a produit chez beaucoup de professeurs catholiques une crainte paralysante de paraître dépassés et surannés, plongés dans le « shéol » de la véritable exégèse, fidèle au Magistère. Ils sont restés sans voix.
Appel aux curés et catéchistes qui, sur certains sujets, enseignent contre la doctrine de l’Église. En la présence du Seigneur, arrêtez-vous à penser à ce que vous faites, concrètement, quand vous niez un miracle. Comme disait saint Pierre, « je sais que vous avez agi ainsi par ignorance » (Ac 3,17), sans mauvaise intention, par une mauvaise docilité aux modes idéologiques, qui se présentent comme le dernier cri de la vérité. Mais, en la présence du Seigneur, regardez ce que vous faites : ne soyez plus « comme des enfants, qui flottent et se laissent emporter à tout vent de doctrine par la tromperie des hommes, qui, pour tromper, emploient astucieusement les artifices de l’erreur » (Ep 4,14). Recevez l’enseignement de l’Église, Mater et Magistra, car elle seule conduit à la foi adulte, à la condition d’« hommes parfaits, à la mesure de la plénitude du Christ » (4,13). Connaissez la malice de ce que vous faites et ses conséquences :
Celui qui nie un miracle de l’Évangile, comme la marche de Jésus sur les eaux, nie ou s’autorise à nier tous les autres. Pourquoi pas ?… Et qu’ils se rappellent ce qu’enseigne l’Église : « si quelqu’un dit qu’aucun miracle ne peut se produire », que ceux de l’Évangile doivent être compris comme de simples récits littéraires, ou qu’« ils ne peuvent jamais être connus avec certitude », qu’il soit anathème (Vatican I : Denz 3034). Ayez pitié des gens qui vous ont été confiés, et ayez pitié de vous-mêmes.
Auteur : P. José María Iraburu