Pour parler de Dieu, il existe deux chemins : l’un d’eux est la foi, fondée sur l’intervention directe, libre, inattendue, de Dieu lui-même dans l’histoire des hommes ; une intervention — on l’appelle Révélation — vérifiable expérimentalement, comme n’importe quel autre fait historique. Le second chemin pour parler de Dieu consiste à constater que sans Lui, sans Dieu, il n’est pas possible qu’existe quelque chose — le monde — dont l’existence est indiscutable. C’est le chemin que suggère l’Écriture lorsqu’elle indique que « ce qui est invisible en Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité se connaissent au moyen des œuvres » de Yahvé (Romains 1, 21). Il convient de souligner que cette voie pour parvenir à Dieu n’équivaut pas à cette autre qui tentait de partir du trouble éprouvé lorsque l’on est privé de Dieu : face à des arguments de ce genre apparaît toujours un Sartre disposé à dire que les hommes peuvent fort bien ne pas trouver de sens à leur vie, mais que tant pis pour eux ! (si les hommes ne sont pas satisfaits, qu’ils n’inventent pas de dieu ; qu’ils se tirent une balle s’ils le veulent, comme l’ont d’ailleurs fait certains disciples et lecteurs de l’auteur mentionné, persuadés de l’inutilité humaine).
Le chemin pour parler de Dieu doit être tel qu’on ne puisse le tronquer par une échappatoire de ce style : « Eh bien, tant pis pour les hommes. » On parviendra rigoureusement jusqu’à Dieu si l’on réussit à montrer que Dieu est indispensable (au sens où, en niant Dieu, il faudrait nier aussi d’autres choses — le monde — qui, pourtant, ne peuvent être mises en doute).
Il faudra conclure en affirmant Dieu, lorsqu’on constatera que sans Lui seraient impossibles des choses qui ne peuvent être impossibles, pour la simple raison qu’elles sont là. Pour parler donc de Dieu en dehors de la foi surnaturelle, il est requis d’avoir fermement établi deux principes :
— que le monde existe, sans aucune sorte de doute ; et
— que ce monde réel serait tout simplement impensable — contradictoire, impossible — sans un Dieu, du moins aussi réel que le monde lui-même.
Il faudra voir si la science contredit ces principes ; mais avant d’entrer dans les détails, il convient de détecter un certain état d’opinion : bien des personnes ont l’impression que ceux qui connaissent le mieux le monde — c’est-à-dire les scientifiques — peuvent fort bien discourir sur l’univers sans penser le moins du monde à Dieu. De fait, il ne manque pas de chercheurs qui assurent ne trouver aucune place pour Dieu dans la nature qu’ils étudient.
Il est nécessaire de souligner cette phrase : ils ne trouvent pas de place pour Dieu ; et il vaut la peine de la commenter. Certaines personnes, mal informées, soupçonnent qu’il se passe quelque chose de plus grave : elles ne craignent pas seulement que les scientifiques puissent se passer de Dieu ; elles craignent que, par leurs découvertes, ils le contredisent. Il paraît opportun de préciser que le problème n’est en aucune manière celui-là. Comme le faisait remarquer récemment le biologiste A. Santos Ruiz, « on peut affirmer catégoriquement qu’aucun fait scientifique, pleinement confirmé, n’a eu à être rejeté pour s’être trouvé en opposition avec la doctrine révélée ; ou, à l’inverse, qu’aucun de ces faits ne peut mettre en cause la foi ». Il y eut certes une époque — durant les XVIIIe et XIXe siècles — où la question se posait en ces termes : certains athées, cultivateurs des sciences, nourrissaient l’espoir de porter — par leur savoir — le « coup de grâce » à l’idée de Dieu. La vérité est qu’aujourd’hui personne de tant soit peu rigoureux n’envisage les choses de cette façon. Le célèbre anthropologue athée Lévi-Strauss reconnaissait dernièrement combien la science ne peut lui servir à justifier son athéisme. Et le biologiste Jean Rostand, athée lui aussi, confessait également il y a peu à l’écrivain Ch. Chabanis : « J’ai dit non à Dieu… », mais en dehors de sa science ; avec elle il n’est pas parvenu à démontrer que Dieu n’existe pas ; bien plus, « le problème de la foi — dit-il — je me le pose tous les jours ; il m’obsède ; c’est un problème qui revient à chaque instant… ». Bien que beaucoup l’aient tenté avec une admirable ténacité, il n’est véritablement plus possible de nourrir l’espoir d’un « coup de grâce » porté à l’idée de Dieu par la science ; certains crurent même avoir réglé le problème…, pour constater — avec le biologiste cité — que rien n’est réglé, que « jamais on n’a autant parlé de Dieu que depuis qu’il est mort » (selon le mot de ses fossoyeurs). Seules peuvent poser le thème en termes de « contradiction Dieu-science » des personnes pas trop profondes, ou pour qui la science est une sorte de puits mystérieux qui a sûrement dû démontrer des choses qu’elles ignorent. Comme il s’agit d’une crainte « fantomatique », il est préférable de la laisser de côté : il existe suffisamment de problèmes authentiques pour discuter en outre des difficultés qui pourraient surgir ; lorsqu’elles surgiront effectivement, ce sera le moment de s’en occuper. Mais ces prétendues contradictions se dissipent — comme nous le verrons — dès que l’on connaît quelle est la portée propre des sciences positives.
Le problème de Dieu, en relation avec la science, se posera aujourd’hui en tout cas au sens mentionné plus haut : à savoir que les physiciens, les biologistes, etc., ne découvrent dans leurs recherches aucune place pour Dieu. Bien que certains — peut-être par superficialité — identifient sans plus cette « absence de place » à une démonstration de l’inexistence de Dieu, il est certain qu’il ne s’agit nullement de la même chose. Le simple fait qu’un biochimiste — mettons — ne rencontre pas dans son laboratoire Dieu, ou la nécessité de recourir à Dieu, signifie fort peu de chose ; aussi peu que le fait qu’un compteur Geiger — conçu pour mesurer les radiations atomiques — ne contrôle pas, par exemple, les variations de la température atmosphérique. Ce qui serait véritablement prodigieux, ce serait qu’il détecte ces variations que capte en revanche un autre appareil — destiné à enregistrer les températures — appelé thermomètre. Mais cela exige une explication plus détaillée.
La portée d’une méthode
On a dit plus haut que, pour parvenir à Dieu à partir du monde, il faut poser deux bases : que le monde existe, et que le monde est impossible sans Dieu. Descartes fut l’un des précurseurs qui, ouvertement, mit en question l’existence du monde. Il ne serait probablement jamais venu à l’esprit de Galilée, Kepler, Newton, Torricelli, Mariotte ou Huygens — à peu près de la même époque que Descartes — de douter que les choses existent. Et pourtant, Descartes ne faisait que proclamer, comme une question théorique, quelque chose qui, d’une certaine manière, était déjà contenu dans la méthode que, pour connaître le monde, tous ces savants utilisaient en pratique. À la vérité, Descartes exagérait en se demandant, sérieusement, si le monde existait ou non ; mais par ses doutes il reflétait l’attitude qui, dans un autre ordre de choses (c’est là la différence), était déjà commune parmi les scientifiques de son temps : la méthode expérimentale.
Les scientifiques, en effet, ne nient pas que les choses soient telles qu’elles sont en elles-mêmes : ils ont simplement coutume de ne pas s’en soucier. Pour domestiquer le monde, il n’est pas nécessaire de savoir strictement ce qu’est le monde ; il suffit de savoir comment il fonctionne. L’électricien qui vient réparer les installations de ma maison ignore très probablement ce qu’est l’électricité — je crains qu’à la rigueur presque personne ne le sache avec certitude —, mais il parvient effectivement à faire fonctionner les interrupteurs et les appareils. Pour formuler la loi de la chute des corps, il n’est pas non plus indispensable de savoir en quoi consiste la gravité, ni ce qu’est cette propension mutuelle des corps : il suffit de mesurer la force avec laquelle ils s’attirent, et d’évaluer dans quelle mesure cette intensité dépend de certains facteurs.
Effectivement, aux sciences dites positives — physique, chimie, astronomie, etc. — il suffit habituellement de découvrir comment fonctionnent les objets, et de découvrir dans quelle mesure un facteur est solidaire des autres : pour éviter qu’un pont ne se rompe sous l’effet de la chaleur, il suffit de connaître quelle est la dilatation exacte que subissent ses matériaux à chaque augmentation de la température (il n’est pas nécessaire de savoir ce qu’est la chaleur, ni de définir le concept d’extension). Il est bien vrai que lorsqu’on découvre — en suivant le même exemple — la relation constante entre les variations d’extension d’un corps et celles de sa température, les scientifiques ont coutume de dire que ce corps a un indice de dilatation, mettons, de 7,6 ; mais cela ne signifie pas, et le scientifique ne le prétend pas, que cet indice soit quelque chose qui se trouve dans ce corps à la manière dont j’ai, par exemple, une montre, ni à la manière dont j’ai une rage de dents, ou dont j’ai les cheveux châtains. Non ; cet indice signifie un quotient — exact, s’il est bien calculé (car il peut aussi être mal calculé) — entre deux aspects, le volume et la température, comparés par le scientifique. On peut affirmer la même chose de bien d’autres réalités dont parlent les chercheurs. La « masse inerte » d’un corps, par exemple, est aussi un quotient entre deux aspects mesurables choisis par le scientifique : la quantité de force qu’il faut lui communiquer pour qu’il s’accélère dans telle ou telle mesure. Mais aucun scientifique ne dira que ce corps a une masse déterminée, au
sens où l’on affirme qu’il a, par exemple, une forme sphérique. Le scientifique, pour ses expériences, ne se privera pas de sommeil à définir ce qu’est en soi la masse dans un corps : il aura plutôt conscience que c’est lui, le scientifique lui-même, qui a décidé d’appeler masse le quotient constant entre deux mesures de ce corps.
Il est également vrai que les scientifiques ont coutume de fournir des modèles imaginatifs de ces notions avec lesquelles ils travaillent (bien qu’ils le fassent moins ces derniers temps, car ils ont constaté que l’imagination gêne souvent la compréhension d’un concept, puisqu’elle le représente comme s’il était une chose). S’ils constatent, par exemple, que la lumière produit un certain type d’impacts sur les objets, ou qu’elle se propage d’une certaine manière, ils diront que la lumière est un ensemble de corpuscules, ou d’ondes (ou même de corpuscules avec onde, à la manière de petits cœurs qui battent)…, ou ils ne diront rien. Mais cela ne signifie pas que la lumière soit un amas de corpuscules, ou d’ondes, ni que la lumière agisse comme si elle était l’une de ces choses. Lorsque Max Planck représente les électrons de l’atome tournant à divers niveaux, il ne prétend pas dire que l’atome est ainsi ; il fournit seulement un modèle adapté au fait que l’énergie procède par sauts : comme s’il y avait des orbites de différentes hauteurs. Ce « modèle » se modifiera à mesure que de nouveaux faits seront constatés. Parfois, on parvient même à un même résultat pratique en partant de « modèles » différents. Deux psychiatres, avec deux « images » diverses du psychisme humain, peuvent conduire un patient à la santé (en utilisant, bien entendu, des thérapeutiques différentes, adaptées à l’« image » que chaque médecin possède) : bien entendu, ces modèles ne sont pas l’esprit humain.
Il faudrait indubitablement nuancer beaucoup la portée des exemples indiqués. Mais, en simplifiant les choses, on comprend ce que l’on voulait dire en affirmant que les scientifiques, en pratique, se désintéressent de ce que sont les choses ; souvent, ils ne peuvent même pas les observer directement, mais interprètent des symboles fournis par les instruments de contrôle et de mesure qu’ils utilisent (nous sommes habitués à voir à la télévision des films en milieu médical ; et nous savons tous que lorsque, dans la salle d’opération, le petit point lumineux — pi, pi, pi… — cesse de produire cette ligne oscillante qui se projette sur l’écran du cardioscope, pour devenir une droite continue, le cœur du patient a cessé de battre ;
Il semble que le thème de l’athéisme soit fort éloigné de tout cela. Mais il n’en est rien. Ces considérations — assez triviales, du reste — sur la méthode expérimentale aident à comprendre pourquoi l’analyse scientifique du monde ne trouve peut-être aucune place pour Dieu. Pour parvenir à Dieu indépendamment de la foi, il faut être sûrs qu’il y a des choses, et que les choses sont impensables sans Dieu. On remarque que, bien qu’ils ne nient pas l’existence des objets étudiés, les physiciens, par exemple, ont affaire à un ensemble de notions qui, assurément, n’existent pas au même sens où nous disons qu’existe le chat de mon voisin, ou le voisin lui-même en personne.
Cela pour ce qui concerne le premier des réquisits pour affirmer l’existence de Dieu. Mais, de plus, cette particularité même de la méthode scientifique explique que les chercheurs n’aient pas besoin de recourir à Dieu lorsqu’ils analysent le monde à leur manière (une manière fort profitable, assurément). Bien plus, il faudra dire qu’il est impossible de découvrir Dieu dans cette analyse des choses. Ce qui se passe, c’est qu’une telle manière d’examiner les choses n’est pas la seule possible. C’est une bonne manière, et très efficace, par exemple, pour utiliser le monde (tirer parti de ses forces afin d’améliorer le chauffage, d’accroître la vitesse dans les communications, ou de guérir les hépatites). Mais ce n’est nullement la manière exclusive d’étudier la nature. L’analyse scientifique positive ne constitue en aucune façon une analyse exhaustive, totale, la seule possible, des choses. Et c’est là que réside l’erreur de ceux qui pensent pouvoir être athées parce que, dans la science positive, il n’y aurait pas de place pour Dieu. Cela n’est plus de la science : cela est du « scientisme », une nouvelle forme d’idolâtrie fétichiste (« nouvelle », du XVIIIe siècle).
Comme si Dieu n’existait pas
D’une manière générale, on peut dire que, par principe, les sciences positives s’en tiennent aux faits que l’on peut vérifier expérimentalement (dans la nature ou au laboratoire). Par définition, elles bornent leur domaine au terrain de l’expérimentable. Cela ne signifie pas que ces sciences se limitent à décrire des phénomènes : elles recherchent aussi les « pourquoi » de ces faits. Mais elles ne cherchent que des causes qui soient aussi expérimentales que les faits mêmes dont elles s’interrogent sur l’origine. Devant la dilatation, par exemple, d’une barre métallique, le scientifique cherchera, parmi les facteurs que l’on peut expérimenter dans l’entourage de ce corps, auquel il faut attribuer un tel phénomène : au passage d’un courant électrique, à l’exposition à l’air libre, à l’incidence de la lumière, à l’augmentation de la température… Tant qu’il ne parviendra pas à individualiser avec certitude l’une, ou plusieurs, de ces conditions, parfaitement vérifiables (aussi vérifiables que la dilatation elle-même), dont dépend ce fait — la dilatation —, le scientifique ne peut tenir le problème pour résolu. Il n’est pas légitime qu’il dise : « cette augmentation de taille est due à un facteur — dilatofactia — invérifiable ». S’il dit cela, il reconnaît simplement son échec en tant que chercheur : pour des faits vérifiables, il doit chercher, comme cause, d’autres faits également expérimentables. C’est cela qui, entre autres, lui permettra de reproduire ensuite le phénomène — la dilatation, dans ce cas — par le simple procédé de provoquer intentionnellement le fait qui déclenchait le processus (dans l’exemple qui nous occupe, il suffira d’augmenter la température).
Cela étant : il faut bien établir que cette manière d’analyser les choses ne peut en aucune façon conduire jusqu’à Dieu. S’il s’agit d’une méthode qui, par définition, n’accepte que des causes expérimentables — que l’on peut même provoquer volontairement — et fait abstraction de toute autre cause possible, il est clair que, par leur nature même, ces sciences sont « aveugles » à Dieu ; ce qui ne signifie pas que Dieu n’existe pas. Ces sciences ne servent pas à établir, mais pas davantage à récuser, cette seconde constatation — nécessaire au moment de démontrer que Dieu existe — selon laquelle le monde est impensable sans Dieu. Ce sont des sciences qui peuvent, et doivent, penser le monde comme s’il n’y avait pas de Dieu. Mais cela ne signifie rien. Ces savoirs ne saisissent que des causes qui sont des faits visibles, à l’œil nu ou au moyen d’appareils ; mais Dieu n’est pas visible. Donc ces sciences sont définitivement incompétentes pour dire quoi que ce soit sur Dieu : ni en faveur, ni contre. Prétendre qu’un biologiste, un physicien ou un paléontologue découvrent Dieu dans leurs expériences de laboratoire serait aussi sot que d’essayer de saisir le passage d’un courant électrique en utilisant un manomètre de ceux qui servent à mesurer la
pression d’un gaz (par exemple, de l’air contenu dans les pneus d’une automobile). Avec son manomètre, l’employé d’une station-service ne peut affirmer, ni nier, qu’un courant passe à travers un câble ; si, en appliquant son manomètre à une prise, il remarquait une oscillation de l’aiguille, on pourrait assurer — sans aucune sorte de doute — que ce qui provoque cette oscillation n’est pas de l’électricité. De la même manière, avec un bistouri ou un microscope, on ne peut voir l’âme. Si quelque médecin disait sur un ton railleur qu’il n’avait pas trouvé l’âme, ses paroles ne renfermeraient qu’une sottise ; et il faudrait l’avertir que si, un beau jour, il découvrait quelque chose — là, sur la platine de son microscope — et qu’il ne sût de quoi il s’agit, il pourra au moins avoir d’avance une certitude : il aura rencontré n’importe quoi, sauf l’âme. Il conviendrait également de l’avertir qu’il existe d’autres manières de regarder le monde, en dehors de celle qui consiste à l’observer à travers un microscope ; ou les rayons X ; ou le carbone 14 ; ou la méthode mathématique. (On peut parvenir à démontrer, par exemple, qu’une mère aime son enfant, ou qu’elle le déteste : mais, assurément, cela ne peut se démontrer au moyen d’équations algébriques, ni au moyen d’un oscillographe à rayons cathodiques, ou d’un baromètre. Les mathématiques et les appareils indiqués sont extrêmement utiles, mais ils ne servent pas à mesurer l’amour ; encore bien moins à dire que n’existe pas cela que nous appelons amour, ni non plus à dire qu’il existe.)
C’est ce qui se passe avec les sciences positives à l’égard de Dieu : par leur nature même, elles sont inadéquates pour parler de Lui. Par conséquent, il ne serait pas légitime que, au cours de son analyse scientifique, un chercheur dise avoir trouvé Dieu comme la cause du phénomène qu’il étudie ; ce serait ce que l’on appelle communément un deus ex machina, ce qui signifie simplement un subterfuge, un alibi, pour dissimuler l’échec ou la paresse d’un mauvais physicien, ou d’un mauvais biologiste, qui n’a pas trouvé la cause « expérimentable » qu’il cherchait, et qui tente de se justifier. Bien entendu, aurait également recours à un deus ex machina, tout aussi antiscientifique, celui qui attribuerait ces phénomènes — dont il cherche la cause sans la trouver — à quelque facteur pareillement inexpérimenté, comme peuvent l’être le hasard ou la chance. La science positive ne peut avoir affaire qu’à des faits vérifiables : si elle n’a pas encore découvert ces faits, elle devra continuer à chercher. Mais il ne vaut pas de déclarer la question réglée par le simple expédient d’en appeler à Dieu, ou à tout autre principe « invisible », par exemple l’âme spirituelle ; encore moins au « hasard » qui, en fin de compte, ne signifie rien d’autre que la méconnaissance de la cause que l’on cherche.
En circonstances normales, les choses doivent se produire pour la science comme s’il n’y avait pas de Dieu, comme s’il n’intervenait pas d’autres causes que les causes contrôlables. (Dieu peut, il est vrai, intervenir directement, altérant ainsi l’action naturelle des causes qui produisent un fait ; c’est ce que l’on appelle « miracle ». Par exemple, qu’un corps solide, d’une densité totale supérieure à celle de l’eau, surnage dans un fleuve. Dans ce cas exceptionnel, que pourrait dire un scientifique qui observerait le phénomène ? Si l’on connaît parfaitement les causes de ce fait : la densité du corps et du liquide dans lequel il flotte ; si elles sont contrôlées sans aucune sorte de doute, le scientifique qui observe l’anomalie signalera seulement qu’un tel phénomène est inexplicable par des causes naturelles ; des causes qui, en matière de flottaison ou d’enfoncement, sont parfaitement connues.)
Mais lorsqu’on parle de « Dieu-et-les-sciences », on ne parle pas de cas exceptionnels, miraculeux : ceux-ci se situeraient sur le chemin surnaturel, celui de la foi, pour parvenir à Dieu ; non sur le chemin qui cherche Dieu à partir de la réalité et du fonctionnement ordinaires du monde. Il est ici question de la nature dans ses processus normaux, tels que les étudie chaque jour un scientifique. C’est dans cette dimension que l’on dit que, pour le « chercheur positif », les événements se produisent, par définition, comme si Dieu n’existait pas. Et c’est ainsi qu’il doit s’efforcer de les expliquer.
Mais cela ne signifie nullement que Dieu n’existe pas : les sciences sont incompétentes pour affirmer comme pour nier son existence. Si, par leur propre nature, elles sont incapables de se référer à Dieu, le scientifique ne peut pas non plus, au nom de la science, dire qu’il n’y a pas de Dieu. Ce serait comme si, enthousiasmé par son manomètre, le garçon de la station-service assurait que l’électricité n’existe pas. S’il le dit, il ne pourra assurément pas invoquer, à l’appui de sa thèse, l’autorité du manomètre, car celui-ci est un appareil fabriqué seulement pour mesurer des pressions de gaz, non pour statuer sur ce qu’il y a, ou n’y a pas, dans le monde. Outre les manomètres, il existe d’autres appareils (galvanomètres, ampèremètres, voltmètres, etc.) qui, eux, décèlent l’électricité ; parmi eux se trouvent les doigts qui, à partir d’une certaine intensité, l’éprouvent aussi. De fait, les employés de station-service, outre des manomètres, ont des doigts, et les scientifiques, outre qu’ils sont des chercheurs, sont aussi des hommes. Celui qui applique le manomètre à un endroit où passe un courant électrique, même si l’aiguille de l’appareil ne bouge pas, ressentira très probablement la décharge, et commencera à soupçonner qu’— en dehors de celles du gaz comprimé — il existe d’autres forces que son manomètre ne détecte pas. C’est ce qui a coutume d’arriver à bon nombre de scientifiques. La méthode expérimentale sert à connaître des réalités expérimentables ; mais elle ne sert pas à dire que seule existe la méthode expérimentale. De même qu’il peut y avoir d’autres appareils que les manomètres, il peut fort bien y avoir d’autres manières d’étudier le monde, outre l’expérimentation positive. Kepler, Newton, Linné, Volta, Faye, Pasteur, Fabre, Lecomte du Noüy, Heisenberg, von Braun, Jordan…, en cultivant leurs sciences, ont remarqué eux aussi que, en dehors des questions physiques, biologiques ou chimiques qu’ils étudiaient, se posaient à eux — sur les mêmes objets — des questions qui n’étaient ni physiques, ni biologiques, ni chimiques ; une série de questions bien réelles, aussi réelles qu’une décharge électrique ; mais leurs sciences positives ne pouvaient répondre à ces questions. Certains d’entre eux, outre leurs recherches dans leurs spécialités, s’efforcèrent aussi de parcourir cet autre chemin qui s’ouvrit à eux à l’occasion de l’expérimentation ; et bon nombre d’entre eux parvinrent à Dieu (non certes par la voie expérimentale, mais par d’autres voies tout aussi valables). C’est ce que proclamait Faraday : « La notion de Dieu et le respect envers Lui parviennent à mon esprit par des chemins aussi sûrs que ceux qui nous conduisent aux vérités d’ordre physique. »
Bien que certains savants ne se soient pas posé ces questions — réelles, de type « supraphysique » —, il ne serait pas légitime de rejeter par principe de telles interrogations, et leurs réponses possibles, au nom d’une « physique » qui est incompétente pour dire quoi que ce soit dans des domaines qui lui sont étrangers. Formulons deux hypothèses, contradictoires entre elles : « Dans le monde, il y a autre chose que des réactions chimiques », « dans le monde, il n’y a que des réactions chimiques ». Voilà deux affirmations, dont l’une est forcément vraie et l’autre fausse. Laquelle ? Il faudra le voir. Mais, en tout cas, la chimie ne sert pas à le trancher. Devant cette alternative, on pourra retenir la première ou la seconde affirmation : or, on ne le fera pas par des arguments chimiques, puisqu’il ne s’agit pas d’affirmations chimiques.
La science comme fétiche
Nous avons vu que la science positive n’est pas apte à démonter ces deux principes qui permettaient de démontrer l’existence de Dieu. Un scientifique pourra être athée, mais en dehors de sa science ; à l’intérieur de sa science, il ne trouve pas de place pour Dieu, mais cela est logique. Il convient cependant de signaler que, surtout aux XVIIIe et XIXe siècles, il y eut quelques chercheurs qui, invoquant l’« absence » de Dieu dans leurs microscopes, tentèrent de « fonder » l’athéisme. Or, pour établir ainsi la négation de Dieu, ils durent formuler, de leur côté, deux autres principes qui ne sont en aucune façon « scientifico-positifs » : tenir pour acquis qu’il n’y a rien qui ne soit expérimentable ; et affirmer que la science expérimentale a une valeur absolue. Cela équivaut à faire, pour des motifs extra-scientifiques, une profession de foi scientiste (« profession de foi », puisque la science elle-même n’a pas autorité pour l’assurer : de même que le manomètre n’a pas autorité pour témoigner qu’il n’y a rien d’autre que des pressions de gaz).
Se répétait ainsi le mécanisme de toutes les idolâtries : manquer de Dieu, et le remplacer par un fétiche (en ce cas, fruit de l’ingéniosité humaine), auquel on attribuait une valeur d’« absolu ». La « religion positiviste » d’Auguste Comte (1798-1857) est à la fois touchante et comique : avec ses rites quotidiens, son calendrier et ses prières, le tout officié par le père du positivisme qui — au nom de la science — pensait avoir pulvérisé la Religion. De toute manière, il n’est pas fréquent qu’aujourd’hui un scientifique tombe dans ce fétichisme scientiste : ils ont coutume d’être plus conscients des limites de leur savoir, et ils comprennent généralement que la recherche positive ne confère pas l’autorité de parler, affirmativement ou négativement, de Dieu (ni d’autres sujets également étrangers à l’expérimentation : art, amour, etc.). Si l’on a mentionné ici ce type d’idolâtrie, c’est parce que, néanmoins, apparaît sporadiquement quelque scientifique qui ressuscite des positions typiques du siècle passé.
Un exemple de ceux-ci peut être le biologiste français J. Monod qui — abandonnant le champ de sa compétence, c’est-à-dire la biologie — a coutume de formuler des professions de foi athée, du type : « La vie surgit par hasard. » Ce qu’il y a de plus curieux, c’est qu’il a coutume de réclamer, pour des affirmations de ce genre, le même crédit que méritent ses enseignements.
Auteur : José Miguel Pero Sanz
Source : Encuentra.com