Miguel: José, j’aimerais que tu nous expliques pourquoi les catholiques croient que lors de la Cène, le pain et le vin se transforment littéralement en corps et en sang de Jésus.

Marlene: Et de plus, je trouve très grave qu’ils adorent ce morceau de pain comme s’il était Jésus lui-même, car c’est de l’idolâtrie.

José: Ce serait de l’idolâtrie seulement s’ils ne se transformaient pas, mais s’ils le font, à chaque Eucharistie nous recevons un don précieux et d’une valeur infinie, qui est le corps et le sang de Jésus-Christ, qui est aussi le vrai Dieu à qui l’on doit rendre adoration.[1]

Et nous le croyons parce que c’est ce que dit la Bible : Jésus, lors de la dernière Cène avec ses disciples avant la crucifixion, «prit du pain, dit la bénédiction, le rompit et le leur donna en disant : «Prenez, ceci est mon corps.» Puis, prenant une coupe et rendant grâce, il la leur donna, et ils en burent tous. Et il leur dit : «Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, répandu pour une multitude.»» (Mc 14,22-24).

C’est Jésus lui-même qui nous dit que lors de la Cène du Seigneur le pain est son corps et le vin est son sang[2].

Marlene: Je ne vois pas pourquoi ces paroles en particulier doivent être interprétées littéralement. Le Christ avait l’habitude de parler de manière symbolique au moyen de métaphores. Par exemple, il dit « Je suis la vigne » (Jn 15,5) et nous n’allons pas pour autant en conclure que le Christ est une plante. Il dit aussi qu’il est la porte des brebis (Jn 10,7) et nous ne pensons pas qu’il soit une poignée ou une serrure.

La Bible doit être prise littéralement lorsque c’est son sens, mais pas lorsqu’il s’agit d’une analogie ou d’un symbolisme, ni lorsque cela viole la logique ou les lois de Dieu.

Permettez-moi de vous donner d’autres exemples. Le psalmiste a dit : «De ses plumes [Dieu] te couvre, et sous ses ailes tu trouves refuge» (Ps 91,4). Devons-nous imaginer que Dieu est un immense oiseau ?

Lorsque Jésus a pleuré sur Jérusalem, il a dit : «Combien de fois j’ai voulu rassembler tes enfants comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et vous n’avez pas voulu !» (Lc 13,34). Sûrement qu’il ne parlait pas littéralement, bien qu’il s’identifiât comme Celui dont Moïse a écrit dans le Psaume 91.

Jésus a appelé l’humanité à croire en lui. Il a parlé à Nicodème de croire, pour que «quiconque croit en lui ne périsse pas, mais ait la vie éternelle» (Jn 3,16), et que croire en lui apporterait une nouvelle naissance. Cependant, il n’entendait pas une naissance physique, mais une naissance spirituelle, un fait que vous-mêmes, les catholiques, reconnaissez. À une femme samaritaine il a aussi parlé d’une «eau vive» et même d’une «source d’eau» jaillissant en elle jusqu’à la vie éternelle (Jn 4,10-14), mais sûrement il ne s’agissait pas d’eau physique. Il a dit aux Juifs que «de son sein couleront des fleuves d’eau vive» (Jn 7,38), mais non plus d’un ventre physique ni de fleuves réels[3].

José: Tu as raison, à de nombreuses occasions le Christ a parlé de manière symbolique, mais il y a plusieurs raisons pour lesquelles nous ne croyons pas que les paroles du Christ à ce moment-là puissent être comprises symboliquement. Permets-moi de te les expliquer.

Marlene: Allez-y.

José: Lisons comme point de départ le chapitre 6 de l’Évangile de Jean, qui raconte ce qui s’est passé après que Jésus eut multiplié les pains :

« Je suis le pain de vie. Vos pères ont mangé la manne dans le désert et ils sont morts ; voici le pain qui descend du ciel, pour qu’on le mange et qu’on ne meure pas. Je suis le pain vivant, descendu du ciel. Qui mangera ce pain vivra à jamais. Et même, le pain que je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde. »

Les Juifs alors se mirent à discuter entre eux : « Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? » Jésus leur dit alors : « En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme et ne buvez son sang, vous n’aurez pas la vie en vous. Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour. Car ma chair est vraiment une nourriture et mon sang vraiment une boisson. Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé et que je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi. Voici le pain descendu du ciel ; il n’est pas comme celui qu’ont mangé les pères et ils sont morts ; qui mange ce pain vivra à jamais. » Voilà ce qu’il dit, enseignant dans une synagogue à Capharnaüm.

Après l’avoir entendu, beaucoup de ses disciples dirent : « Elle est dure, cette parole ! Qui peut l’écouter ? » Mais, sachant en lui-même que ses disciples murmuraient à ce propos, Jésus leur dit : « Cela vous scandalise ? Et quand vous verrez le Fils de l’homme monter là où il était auparavant ?… C’est l’esprit qui vivifie ; la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et elles sont vie. Mais il en est parmi vous qui ne croient pas. » Jésus savait en effet dès le commencement qui étaient ceux qui ne croyaient pas et qui était celui qui le livrerait. Et il disait : « Voilà pourquoi je vous ai dit que nul ne peut venir à moi, si cela ne lui est donné par le Père. » Dès lors, beaucoup de ses disciples se retirèrent et n’allaient plus avec lui. Jésus dit alors aux Douze : « Voulez-vous partir, vous aussi ? » Simon-Pierre lui répondit : « Seigneur, à qui irons-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. » (Jn 6,48-68)

Je sais qu’en lisant ce texte vous comprenez que lorsque Jésus parle de manger et de boire son sang, il se réfère à avoir la foi en Lui et à se nourrir de la Parole de Dieu[4]. Selon cette façon de comprendre, Jésus, en se disant pain de vie, parlait aussi métaphoriquement, comme lorsqu’il disait qu’il était la vigne (Jn 15,1.4.5) ou la porte des brebis (Jn 10,7), cependant cette interprétation pose plusieurs problèmes.

Premièrement: Si Jésus parlait ici symboliquement, il utiliserait ce qu’on appelle une «métaphore». Comme tu le sais, une métaphore est une figure de style qui consiste à identifier un terme réel avec un terme symbolique entre lesquels il existe une relation de ressemblance ou d’analogie. Lorsque Jésus dit par exemple qu’il est la vigne, on compare l’élément réel (Jésus lui-même) avec un élément symbolique (la vigne), et lorsqu’il dit «la porte des brebis», on fait de même (Jésus est l’élément réel et la «porte» le symbolique). La même structure est suivie dans : je suis la lumière du monde, vous êtes le sel de la terre, je suis le pain de vie, etc.

Les métaphores doivent toujours avoir cette structure pour prendre du sens : un élément symbolique est toujours accompagné d’un élément réel. En revanche, il y a une partie du texte où cela ne se produit pas et où Jésus donne le sens à la métaphore qu’il venait d’utiliser :

«le PAIN que je donnerai, C’EST MA CHAIR pour la vie du monde» (Jn 6,51)

Ici le pain comme élément symbolique ne pourrait symboliser (si l’on peut dire) un autre élément symbolique, mais seulement un élément réel ; et si le pain est le symbolique, lequel est le réel ? Évidemment sa chair, sinon l’énoncé serait dépourvu de sens.

Imaginez que Jésus eût dit dans les exemples déjà cités : «La porte des brebis est la vigne», ou «la vigne est la lumière du monde», on ne comprendrait pas à quoi il se réfère, car on utiliserait deux éléments symboliques et l’élément réel est absent.

Donc, ce que Jésus a fait là, c’est de donner un sens à la métaphore qu’il venait d’utiliser : «Je suis le pain de vie» (Jn 6,48). L’élément réel est Jésus et le pain de vie l’élément symbolique. Puis Jésus explique exactement ce à quoi se réfère le pain qu’il donnera : «le pain que je donnerai c’est ma chair» (v. 51). Il est assez significatif que pour expliquer le sens réel du pain qu’il nous donnera, il ne dit pas «le pain que je vous donnerai c’est la foi», ce qui aurait lié à l’élément symbolique (le pain) une signification réelle (la foi), mais dit «ma chair». Autrement dit, compris à sa manière, nous devrions conclure que le pain symbolise la chair qui à son tour symbolise… quoi ?

Puis Jésus insiste encore et encore sur la nécessité de manger sa chair et de boire son sang pour avoir la vie éternelle[5]:

« En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme et ne buvez pas son sang, vous n’avez pas la vie en vous. » (v. 53)

« Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et moi, je le ressusciterai au dernier jour. » (v. 54)

« Car ma chair est une vraie nourriture, et mon sang une vraie boisson. » (v. 55)

« Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi en lui. » (v. 56)

« … celui qui me mange vivra, lui aussi, par moi. » (v. 57)

« Qui mange ce pain vivra éternellement. » (v. 58)

Deuxièmement: Lorsque Jésus parlait symboliquement, soit le sens était si évident qu’il était clair pour son auditoire, soit s’il ne l’était pas, il l’expliquait et le clarifiait au moins à ses disciples. Reprenons les exemples que vous-mêmes avez mentionnés. Lorsque Jésus s’entretient avec Nicodème et lui dit qu’il faut naître de nouveau pour entrer dans le royaume des cieux (Jn 3,3), Nicodème le comprend mal, pensant qu’il s’agit de naître de nouveau physiquement, et Jésus lui précise : «celui qui ne naît pas d’eau et d’Esprit ne peut entrer dans le royaume de Dieu» (Jn 3,5). En une autre occasion, Jésus dit à ses disciples : «J’ai une nourriture à manger que vous ne connaissez pas» (Jn 4,32), et lorsqu’ils ne comprennent pas, il leur explique : «Ma nourriture, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre» (Jn 4,34). Lorsque Jésus dit à ses disciples «Gardez-vous bien du levain des pharisiens et des sadducéens» (Mt 16,6) et qu’ils le comprennent mal en l’interprétant littéralement, il leur précise : «Comment ne comprenez-vous pas que ce n’est pas des pains que je vous ai parlé ? Gardez-vous du levain des pharisiens et des sadducéens.» Alors ils comprirent qu’il ne leur avait pas dit de se garder du levain des pains, mais de l’enseignement des pharisiens et des sadducéens (Mt 16,11-12). De même, il leur explique le sens des paraboles quand ils ne les comprenaient pas (Mc 4,13-20 ; Mt 14,18-23). Ici, cependant, il se passe quelque chose de différent : ils le comprennent littéralement et Jésus ne leur dit pas qu’il parle symboliquement, bien que certains de ses disciples cessent de le suivre (Jn 6,66). Jésus ne les aurait pas laissés partir pour un malentendu.

Miguel: Attends un instant, je crois que si, il leur a bien précisé qu’il parlait symboliquement, puisqu’il leur dit : «C’est l’Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie.» (Jn 6,63)

José: Dire que les paroles qu’il a dites sont esprit et vie, n’est pas équivalent à dire qu’il parle symboliquement. Ce que Jésus fait là, c’est rejeter que ses paroles soient interprétées à la manière capharnaïte, comme s’il s’agissait de manger son corps comme on mange un mouton à table, à la manière cannibale, et c’est pourquoi il précise «C’est l’Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien».

Il ne s’agit pas de comprendre ses paroles comme les pharisiens les ont comprises. Nous devons distinguer entre son corps naturel et son corps sacramentel. Le Christ est présent réellement, mais non selon son mode naturel d’être, dans lequel il a vécu sur cette terre, souffert et est mort, mais selon un mode d’être sacramentel. Cette distinction est d’une importance capitale pour une compréhension profonde de l’Eucharistie et ne serait clarifiée que plus tard lorsque lors de la dernière Cène Jésus prendrait le pain et dirait «Ceci est mon corps». C’est là que le discours prendrait son plein sens et que les apôtres comprendraient que ce qu’ils recevaient n’était pas une nourriture ordinaire, mais une vraie nourriture et une vraie boisson, mais non la chair du corps naturel qu’il avait en ce moment.[6]

Et voici un autre fait intéressant : quand Jésus leur dit «C’est l’Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien», même ses propres disciples n’ont pas compris qu’il voulait dire qu’il parlait symboliquement, sinon ils n’auraient pas abandonné sa compagnie à ce moment-là.

Troisièmement: Une autre preuve que Jésus ne parlait pas symboliquement, c’est qu’en sens métaphorique, manger la chair de quelqu’un et boire son sang signifient, selon le langage biblique, « persécuter sanglantement » ou « détruire » une personne[7]. Les exemples abondent : «Quand des malfaisants s’avancent contre moi pour dévorer ma chair, ce sont mes adversaires et mes ennemis qui trébuchent et tombent» (Ps 27,2) ; «Je ferai manger à tes oppresseurs leur propre chair, comme de vin nouveau ils s’enivreront de leur propre sang. Et toute chair saura que moi, Yahvé, je suis ton Sauveur, et que ton Rédempteur est le Puissant de Jacob» (Is 49,26) ; «Vous qui dévorez la chair de mon peuple et en arrachez la peau de dessus leurs os, qui brisez leurs os et les hachez en morceaux, comme ce qu’on met dans la marmite, comme de la viande dans le chaudron. Alors ils crieront vers Yahvé, mais il ne leur répondra pas : il leur cachera sa face en ce temps-là, à cause des crimes qu’ils ont commis» (Mi 3,3-4).

Si Jésus avait parlé là symboliquement, il aurait choisi la figure la plus confuse pour se faire comprendre, car le manger symboliquement signifiait vouloir le détruire et l’exterminer. Rien ne pouvait être plus contradictoire que de l’entendre dire que pour avoir la vie éternelle il fallait vouloir le détruire. Cependant Jésus a insisté et les disciples ont dû accepter son enseignement même s’ils ne le comprenaient pas pleinement en ce moment : «Jésus dit alors aux Douze : «Est-ce que vous aussi, vous voulez partir ?» Simon-Pierre lui répondit : «Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle.»» (Jn 6,67-68).

Marlene: Il est clair que Jésus se présentait lui-même comme le Pain de vie et encourageait ses disciples à manger sa chair en Jean 6. Mais je ne crois pas que nous devions conclure que Jésus enseignait ce que vous, les catholiques, avez compris comme la transsubstantiation. Quand Jésus prononça ce discours, la Cène du Seigneur n’avait pas encore été instituée. Jésus n’a pas institué la Cène du Seigneur avant bien plus tard, au point que c’est raconté sept chapitres plus loin, au chapitre 13 de l’Évangile de Jean. Par conséquent, lire la Cène du Seigneur dans Jean 6 est injustifié[8]. Comme on l’a suggéré plus haut, il est préférable de comprendre ce passage à la lumière de venir à Jésus, dans la foi, pour le salut. Lorsqu’on le reçoit comme Sauveur, en lui faisant pleinement confiance, on «mange sa chair» et on «boit son sang». Son corps a été brisé (dans sa mort) et son sang a été versé pour pourvoir à notre salut. Comme le dit la Bible : «Ainsi donc, chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne» (1 Co 11,26).

José: Que Jésus ait donné son discours avant d’instituer la Cène du Seigneur n’implique pas que les deux choses ne soient pas liées ; au contraire, il est des plus naturel qu’il ait préparé ses disciples à comprendre ce qu’il allait faire. Lorsqu’ils le verraient prendre le pain et le vin et l’entendraient dire que c’était son corps et son sang, ils pourraient se rappeler du discours et comprendre qu’il ne s’agissait pas d’un simple symbole. Saint Paul le dit lui-même : «La coupe de bénédiction que nous bénissons, n’est-elle pas une communion au sang du Christ ? Le pain que nous rompons, n’est-il pas une communion au corps du Christ ?» (1 Co 10,16-17). C’est saint Paul lui-même qui met en relation la Cène du Seigneur avec le fait de manger le corps et boire le sang.

Plus loin, lorsque saint Paul continue de parler de la Cène du Seigneur, il parle de la grande responsabilité de ceux qui s’approchent pour participer à l’eucharistie sans les dispositions convenables, ne faisant pas de distinction entre le corps du Christ et une nourriture ordinaire, transformant ainsi en « pain de mort » ce qui est en soi « pain de vie ». Il dit ainsi : «Ainsi donc, quiconque mange le pain ou boit la coupe du Seigneur indignement, se rend coupable envers le Corps et le Sang du Seigneur. Que chacun donc s’éprouve soi-même, et qu’ainsi il mange de ce pain et boive de cette coupe ; car celui qui mange et boit sans discerner le Corps, mange et boit son propre jugement. Voilà pourquoi il y a parmi vous beaucoup de malades et d’infirmes, et que bon nombre sont morts.» (1 Co 11,27-29). Ces avertissements sévères ne se comprennent pas si l’on prenait indignement un symbole, au point d’en arriver à être reconnu coupable du corps et du sang du Seigneur et d’être châtié par des maladies et même par la mort.

Et non seulement les apôtres l’ont compris ainsi, mais tous les chrétiens de façon unanime pendant 16 siècles. Par exemple, saint Ignace d’Antioche, disciple de saint Pierre et de saint Paul, condamne sévèrement en l’an 107 les gnostiques qui croyaient que le Christ n’avait pas de corps véritable et niaient donc sa présence réelle dans l’Eucharistie, ce à quoi il répond : «Ils s’abstiennent de l’Eucharistie et de la prière, parce qu’ils ne confessent pas que l’Eucharistie est la chair de notre Sauveur Jésus-Christ, qui a souffert pour nos péchés et que le Père, dans sa bonté, a ressuscitée. Ainsi, ceux qui contredisent le don de Dieu meurent dans leurs disputes. Combien il leur vaudrait mieux célébrer l’Eucharistie, afin qu’ils ressuscitent aussi ! » Les témoignages supplémentaires abondent dans d’autres textes chrétiens primitifs, comme la Didaché, les œuvres de saint Justin, saint Irénée, Tertullien, Clément d’Alexandrie, saint Hippolyte, Origène, saint Cyprien, etc.[9][10]

Faisons un résumé des faits : le Christ donne un discours où il se présente comme «le pain de vie» et nous précise que le pain qu’il nous donnera est sa chair. Puis il insiste encore et encore sur la nécessité de manger sa chair et de boire son sang pour avoir la vie éternelle. Les premiers chrétiens comprennent qu’en recevant le pain et le vin consacrés ils ont communion avec le corps et le sang du Seigneur (1 Co 10,16-17), et que manger indignement de ce pain c’est se rendre coupable envers son corps et son sang (1 Co 11,27-29). Tous les chrétiens ont cru unanimement à la Présence réelle pendant 16 siècles, jusqu’à l’arrivée d’Ulrich Zwingli qui, n’ayant pas connu les apôtres ni la communauté primitive parce qu’il est né seize siècles plus tard, finit par s’opposer à Martin Luther et lança la première vague de divisions au sein du protestantisme, simplement parce qu’il suppose, d’après son interprétation personnelle, que tous les chrétiens se sont trompés pendant des siècles. Il défend et diffuse paradoxalement la position qu’ont adoptée les hérétiques gnostiques du Ier siècle, qui n’étaient même pas chrétiens mais des païens. Malheureusement, c’est la position qu’ont adoptée la majorité des Églises évangéliques aujourd’hui, et elles pensent qu’elles se fondent uniquement sur la Bible.

Notes

  1. Le christianisme évangélique accepte la divinité du Christ tout comme nous, les catholiques. Il existe cependant des dénominations protestantes qui se disent évangéliques et qui ne le font pas, mais on peut les considérer comme une exception car elles forment une petite minorité. Évidemment, pour ces derniers ces arguments ne seront pas convaincants, car s’ils n’adorent pas Jésus-Christ, ils adoreront encore moins son corps et son sang. En dialoguant avec ces personnes, il faudrait d’abord leur expliquer la foi catholique concernant la doctrine de la Trinité, afin qu’elles puissent comprendre ce qui est expliqué ici.
  2. La première controverse entre protestants dans l’interprétation de ces textes opposa Martin Luther (qui comprenait les paroles du Christ « Ceci est mon corps et ceci est mon sang » au sens littéral et défendait la présence réelle) et Ulrich Zwingli (qui ne croyait qu’à une présence spirituelle). En 1529 se tint le Colloque de Marbourg, où les deux réformateurs tentèrent de parvenir à un accord et de maintenir l’unité doctrinale, mais ils échouèrent lamentablement (on peut consulter en détail les arguments utilisés par les deux parties dans l’ouvrage de Ricardo García-Villoslada, Martín Lutero, tome II, en lucha contra Roma, Biblioteca de Autores Cristianos, deuxième édition, Madrid 1976, p. 304-322). Près de sa mort, Luther publie une claire confession de foi eucharistique où il proclame fermement sa croyance dans les paroles du Christ : Ceci est mon corps et ceci est mon sang, entendues littéralement, et en même temps il fulmina de violents anathèmes, qualifiant d’hérétiques et de falsificateurs ceux qui faussaient leur sens littéral, avec des invectives très dures : « Cette bouche blasphématoire ne sera jamais avec moi, si Dieu le veut ; je ne lui adresserai pas un seul mot ; je ne veux ni lui parler, ni le voir, ni l’entendre. Que lui ou sa maudite bande de fanatiques zwingliens et autres semblables me louent ou me blâment, cela m’importe autant que si me louaient ou me blâmaient les Juifs, les Turcs, le pape ou le diable lui-même. Et, puisque je me trouve à un pas de la mort, je veux donner ce témoignage de ma foi devant le tribunal de mon Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, déclarant que les fanatiques et ennemis du sacrement, Karlstadt, Zwingli, Œcolampade, Schwenckfeld et leurs disciples de Zurich, ou d’où qu’ils soient, je les ai condamnés en toute sévérité et je les ai évités, conformément au commandement de l’Apôtre : L’homme hérétique, après un premier et un second avertissement, évite-le » (Martin Luther, Kurzes Bekenntnis vom heiligen Sakrament : WA 54,141-67). Aujourd’hui, les luthériens continuent de croire en la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie, mais, à la différence des catholiques, ils croient en la consubstantiation (permanence du pain et du vin conjointement avec le corps et le sang du Christ), tandis que les catholiques et les orthodoxes croyons en la transsubstantiation (conversion totale de l’hostie et du vin en corps, sang, âme et divinité de notre Seigneur Jésus-Christ. Bien que le pain et le vin conservent leur aspect et leur saveur d’origine (accidents), nous croyons qu’ils sont réellement le Corps et le Sang du Seigneur cachés sous l’apparence du pain et du vin). Les calvinistes croient en une présence seulement spirituelle, et la grande majorité des dénominations chrétiennes évangéliques ne croient en aucune présence, mais tiennent le pain et le vin pour de simples symboles, et la Cène du Seigneur pour un simple mémorial.
  3. Ces arguments, je les ai tirés de l’article Transsubstantiation, miracle ou fraude ?, de l’apologète évangélique de dénomination baptiste Daniel Sapia, qui est essentiellement le même argument utilisé par Zwingli contre Luther lors du Colloque de Marbourg déjà mentionné, et le même qu’utilise la branche des dénominations évangéliques qui, à la différence des luthériens, ne croient pas en la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie.
  4. Les frères évangéliques affirment que, puisque Jésus commence le discours en disant « Celui qui croit a la vie éternelle » (Jn 6,47), lorsqu’il parle de manger sa chair et de boire son sang pour avoir la vie éternelle, il se réfère aussi à croire en Lui.
  5. Le sens naturel des paroles met aussi en relief la présence réelle, de même que les expressions réalistes qu’emploie Jésus : « vraie nourriture » et « vraie boisson ».
  6. Comme l’explique saint Thomas, en ce qui concerne le Christ, son être naturel et son être sacramentel ne sont pas la même chose (Thomas d’Aquin, Somme théologique III, q. 76, art. 6). Le mode d’être sacramentel du Christ est plus proche du mode glorieux qu’il a obtenu par sa résurrection que du mode historique, bien qu’il ne coïncide pas avec lui. Car le mode d’existence glorieux est caractérisé, surtout, par le fait de n’être pas soumis aux lois de l’espace et du temps (pour une explication spécialisée, il est recommandé de consulter Michael Schmaus, Manual de Teología Dogmática, tome IV, Ediciones Rialp, Madrid 1961, p. 312s).
  7. Un article intitulé « Quel est le sacrement catholique de la Sainte Eucharistie ? », publié par le site d’apologétique évangélique GotQuestion.org, tente de démontrer que manger et boire, dans la culture juive, se comprenait comme lire et comprendre les alliances de Dieu ; ainsi, lorsque Jésus parlait de manger sa chair et de boire son sang, ce qu’il voulait dire c’est qu’il fallait croire en Lui. Ils citent pour cela le livre de l’Ecclésiastique ou Siracide, qui ne figure pas dans leurs bibles et qu’ils considèrent comme apocryphe : « Ceux qui me mangent auront encore faim, ceux qui me boivent auront encore soif. Qui m’obéit n’aura pas à en rougir, et ceux qui travaillent avec moi ne pécheront pas. » (Ecclésiastique 24,21-22). Or, il n’y est question ni de manger la chair de quelqu’un ni de boire son sang, expression qui apparaît en revanche, symboliquement, dans plusieurs textes bibliques au sens de persécuter, exterminer et détruire quelqu’un (on a déjà cité à ce sujet le Psaume 27,2 ; Isaïe 49,26 ; Michée 3,3-4).
  8. Cet argument est tiré littéralement du site d’apologétique évangélique GotQuestion.org, dans son article « Quel est le sacrement catholique de la Sainte Eucharistie ? ».
  9. Ignace d’Antioche, Lettre aux Smyrniotes 7,1 [Daniel Ruiz Bueno, Padres Apostólicos, Biblioteca de Autores Cristianos 65, cinquième édition, Madrid 1985, p. 492].
  10. Pour un résumé des écrits chrétiens primitifs sur la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie, je suggère de consulter mon autre livre : Compendio de Apologética Católica, Editorial Lulu, deuxième édition, Venezuela 2014, p. 364s. Pour une compilation plus complète et spécialisée, on recommande l’ouvrage : Textos Eucarísticos Primitivos, tomes I et II, par Jesús Solano, Biblioteca de Autores Cristianos.