Les premiers chrétiens n’étaient pas seulement unis par le lien de l’amour fraternel ou par le prestige des dons charismatiques. Dès le commencement furent reconnus dans l’Église des chefs et des supérieurs auxquels incombait la direction des communautés.

Pendant le temps de la fondation de la communauté primitive de Jérusalem, les Apôtres eurent une autorité indiscutable. Après la séparation de Judas, ils complétèrent le nombre symbolique des « Douze ». Ils décidaient de toutes les questions importantes et, comme le montre le jugement sur Ananie et Saphire, avec une véritable juridiction. À Pierre revenait la direction suprême. Après son départ de Jérusalem, occasionné par la persécution d’Hérode, Jacques occupa le poste principal dans la communauté primitive et se distingua dans toutes les affaires qui se traitaient à Jérusalem (Actes 15, 13 ss.; 21, 17 ss.; Ga 1, 19; 2, 9).

Très tôt les Apôtres sentirent la nécessité de désigner des collaborateurs pour les tâches qui surgissaient dans la communauté, et pouvoir ainsi rester libres pour la prédication (Actes 6, 2 ss.; 8, 5). Furent choisis pour le Diaconat sept membres de la communauté, auxquels les Apôtres confièrent cet office au moyen de l’imposition des mains (Actes 6, 5 s.). En cette occasion, l’initiative des Apôtres s’accentue de telle manière « que l’on ne peut mettre en doute le fait que la constitution des sept dans leur ministère n’est valable que par la désignation des Apôtres ». Les sept, comme on le déduit des activités postérieures d’Étienne et de Philippe, ne devaient pas seulement servir les pauvres, mais exercer aussi le ministère de la parole. Dans la communauté primitive existaient aussi les Presbytres, comme on le déduit de leur mention occasionnelle (Actes 11, 30; 15, 2 ss.; 21, 18). Ils se chargèrent de la collecte des chrétiens d’Antioche et participèrent au concile des Apôtres (Actes 15, 2.6.22.24)

Ainsi apparaît dans la communauté primitive une hiérarchie légitime distribuée en trois degrés.

Dans les communautés chrétiennes existaient aussi des hommes auxquels avait été confiée la direction de l’Église et qui étaient revêtus d’un caractère ministériel.

1. À cause du caractère missionnaire de ces communautés, s’y distinguent avant tout les premiers hérauts du christianisme, les prophètes et les docteurs (Actes 13, 1). Dans leur mission de prêcher l’Évangile et de porter les hommes à la Foi au Christ, le don charismatique d’enseigner jouait naturellement un rôle important. Les prédicateurs ambulants étaient les commandos qui précèdent les troupes régulières. Ils étaient délégués pour une mission de caractère transitoire.

2. À côté de cette « Hiérarchie ambulante », il y avait aussi dans les communautés chrétiennes des supérieurs stables. Beaucoup de chercheurs ne tiennent pas suffisamment compte de l’influence de l’Ancien Testament. Barrer a noté que l’idée d’une constitution hiérarchique et d’une autorité était si familière que Paul ne put s’en détacher. Paul et Barnabé, lors de leur premier voyage de mission, « constituèrent dans toutes les communautés…des presbytres, et les recommandèrent au Seigneur, auquel eux aussi s’étaient confiés » (Actes 14, 23). Lors du troisième voyage, Paul fit venir à Milet les supérieurs d’Éphèse, qui sont désignés comme « Presbytres » ou « Évêques » (Actes 20, 17.28). « Évêques » et « Diacres » sont aussi nommés au début de la lettre aux Philippiens. Paul donna à ses disciples Timothée et Tite la charge et les pleins pouvoirs pour constituer des Évêques et des Diacres.

3. Il ne faut pas s’étonner que saint Paul dans ses lettres traite peu de l’organisation intérieure de ses communautés ; dans ses lettres, ce qui intéresse l’Apôtre, ce sont avant tout les affaires religieuses des chrétiens qu’il connaît, la plupart du temps même personnellement, et non pas tant la détermination des divers ministères parmi les chrétiens. Au commencement, tandis que l’esprit d’unité fraternelle était dans toute sa vigueur, ces offices et ministères passaient plus inaperçus face aux dons charismatiques (1 Co 12, 28). Mais saint Paul, même dans ses premières lettres, reconnaît les ministères ecclésiastiques. Dans la première lettre aux Thessaloniciens (5, 12) et dans la lettre aux Romains (12, 8), il traite des supérieurs en général. Il exhorte les Thessaloniciens à traiter « avec révérence et amour dans leur ministère ceux qui travaillent parmi eux et les président dans le Seigneur ». Il exhorte la communauté de Corinthe à montrer des égards « envers la maison de Stéphanas, prémices de l’Achaïe, qui se sont dévoués au service des saints » (1 Co 16, 15). Il s’exprime toujours avec clarté et attribue à Dieu l’ordre sacré des tâches et des ministères au sein de la communauté (Éphésiens 4, 11). Les supérieurs d’Éphèse, que Paul, à son retour du troisième voyage de mission, fait venir à Milet, sont exhortés par lui comme « pasteurs de la communauté établis par l’Esprit Saint » (Actes 20, 28) et sont appelés presbytres et évêques (Actes 20, 17.28). Dans sa lettre aux Philippiens (1, 1), il nomme expressément les évêques et les diacres. Dans les lettres pastorales, enfin, Paul charge ses disciples Timothée et Tite de nommer des évêques et des diacres (Tt 1, 5; 2 Tm 2, 3) et traite en détail des devoirs et des exigences de ces offices et du respect qui leur est dû (1 Tm 3, 1-13; 5, 17; Tt 1, 5-9).

4. Les charges dans la communauté étaient conférées, dès le commencement, dans un acte de culte au moyen de l’imposition des mains (Actes 6, 6; 13, 3; 14, 23; 1 Tm 4, 14; 5, 22; 2 Tm 1, 6). Cela démontre que l’on ne voulait pas laisser le gouvernement à la libre inspiration du Pneuma, mais que l’on aspirait à un ordre ferme. La question des charismes dans le christianisme primitif n’est pas encore tout à fait éclaircie. Il y avait des charismes de différentes sortes. On comptait parmi eux les grâces extraordinaires (glossolalie, guérisons miraculeuses, discernement des esprits), mais aussi les grâces nécessaires pour rendre capables les « Apôtres, Prophètes, Évangélistes, Pasteurs » (Éphésiens 4, 11) d’accomplir leur mission. Il n’existait aucune opposition entre charisme et autorité. Les charismatiques étaient requis pour les services de la communauté ; en particulier, la prédication de l’Évangile était confiée à ceux qui étaient dotés du don des langues. À son tour, on reconnaissait que les chefs de la communauté étaient remplis de la force de l’Esprit (Actes 20, 28). Paul, en Rm 12, 6-8, compte le service parmi les dons de grâce et, en 1 Tm 4, 14, il appelle charisme l’office qui a été conféré à Timothée par l’imposition des mains.

Il est important de noter que la naissance des ministères et des charges de gouvernement dans l’Église ne coïncide pas avec la réflexion à leur sujet. Il faut reconnaître que les noms des divers offices devaient d’abord être forgés et que ce n’est que peu à peu qu’ils parvenaient à circonscrire leur signification. Au commencement, le vocabulaire pour les diverses charges ou offices n’était pas développé, ou seulement d’une manière imparfaite. Ce n’est pas seulement Paul qui a parlé le premier des « supérieurs » en général He 13, 17, et dans le Pasteur d’Hermas on emploie encore l’indéterminé « ceux qui dirigent », et Justin, dans la description d’une réunion liturgique, parle presque 150 fois de « celui qui préside » d’une manière seulement générale. Mais précisément le fait que l’on ne désignât pas les offices du Nouveau Testament par les titres sacrés qui existaient auparavant montre qu’on les considérait comme quelque chose de nouveau, comme une fonction née de la mission donnée par le Christ.

Le mot Diacre semble avoir été le premier à recevoir sa signification précise. Étant un terme qui exprimait une relation peu concrète, il avait la flexibilité suffisante pour pouvoir recevoir un nouveau contenu de signification. Les mots : diakoneuo, diakonía, diákonos furent employés pour signifier aussi le service de la table, le soin de la subsistance et, en général, tout service ; avec cette signification ils furent aussi employés dans le Nouveau Testament (Lc 10, 40; Mc 1, 31; Ac 6, 1 s.; 11, 29; 12, 25; Rm 15, 31). Mais peu à peu ils furent utilisés pour signifier les actes de service dans la communauté chrétienne (1 Th 3, 2; 2 Co 11, 23; Ep 6, 21; Col 1, 7). Dans les « lettres pastorales », le mot diákonos signifie déjà un office déterminé, à savoir celui qui est chargé de servir dans le culte divin et dans la prédication (1 Tm 3, 8.12).

C’est au début du IIe siècle, et en Occident peut-être un peu plus tard, que l’on commença à donner au mot « episcopus » (évêque) le sens précis d’aujourd’hui.

Caractère hiérarchique de l’Autorité dans l’Église primitive

Plus importante que la question de la forme extérieure de l’autorité dans l’Église est la recherche sur son fondement et sa légitimation. L’essence intime d’une communauté dépend moins de la personne qui exerce l’autorité dans la communauté que du fondement avec lequel elle l’exerce.

Ceux qui défendent l’idée d’une église démocratique affirment que les charges de gouvernement dans l’Église primitive, pour autant qu’on puisse en parler à ses débuts, n’avaient à remplir qu’une fonction d’ordre. L’autorité ecclésiastique naquit, selon eux, des services indispensables à la vie et à l’activité commune d’une communauté. Par conséquent, ses fonctions doivent se comprendre à partir de catégories sociales, et ses pouvoirs doivent se déduire de la volonté de la communauté. Cette autorité, selon eux, ne s’appuie pas sur le droit divin, ne procède pas d’« en haut », mais d’« en bas » ; elle est démocratique, non hiérarchique. Cette conception de l’autorité ecclésiastique est en contradiction avec les données que nous offrent les sources. Bien que celles-ci ne renseignent que fort peu sur l’organisation des communautés chrétiennes primitives, une chose s’en déduit clairement : que l’Église primitive, dans ses traits fondamentaux, avait un caractère hiérarchique, c’est-à-dire que les pouvoirs sur lesquels elle s’appuyait, les exigences qu’elle présentait, les grâces qu’elle offrait, étaient attribués à une ordonnance ou promesse de Dieu.

Les Apôtres exerçaient leur ministère fondés sur l’autorité de Dieu. Cela se voit expressément dans l’élection du successeur de Judas. Ils confient au sort la décision entre Barsabbas et Matthias pour connaître « lequel de ces deux le Seigneur a choisi » (Ac 1, 21 ss.). La conscience d’être appelés par Dieu (Actes 4, 7; 4, 29; 20, 24), auquel il faut toujours obéir plutôt qu’aux hommes (Actes 4, 19), leur donne la force de faire face aux obstacles intérieurs et extérieurs. Avant l’élection des sept diacres (Actes 6, 1 ss.), les Apôtres convoquent la communauté pour qu’ils délibèrent et proposent des hommes aptes au nouveau ministère. Mais la constitution dans la charge et la remise des pouvoirs nécessaires ne se fait que par le moyen des Apôtres et précisément avec l’imposition des mains (1 Tm 4, 14; 2 Tm 1, 6; Cf. Actes 6, 6). L’imposition des mains sur la tête apparaît bien des fois dans l’histoire des religions comme moyen ou symbole pour conférer à un autre force et pouvoir. Dans l’Ancien Testament, l’imposition des mains était aussi usuelle dans le rite des sacrifices (Lv 1, 4; 16, 21; 24, 14), dans la consécration des lévites (Nb 8, 10), et plus tard dans l’admission au grade de docteur de la Loi.

Le premier décret, connu de nous, de l’autorité de l’Église a aussi un style hiérarchique. La forme du décret des Apôtres imite la formule des décrets de l’antique polis. Mais il s’en différencie en ce qu’il ne fonde pas son autorité sur le peuple, mais sur Dieu : « il a paru bon à l’Esprit Saint et à nous… » (Actes 15, 28).

La même « conscience de mission » remplit Paul dans tout son travail. Il se considère comme un envoyé, qui doit accomplir une mission élevée, comme un héraut, qui doit annoncer le message de joie ; il exerce l’office d’Apôtre au nom et en l’autorité de Dieu.

La « conscience de mission » s’exprime dans presque toutes ses lettres : il est « appelé par la volonté de Dieu à être Apôtre de Jésus-Christ » (1 Co 1, 1), « mis à part pour l’Évangile » (Rm 1, 1), « constitué Apôtre non de la part des hommes, ni par l’intermédiaire d’un homme, mais par Jésus-Christ et par Dieu le Père » (Ga 1, 1), « Apôtre du Christ Jésus par ordre de Dieu…et du Christ Jésus » (1 Tm 1, 1). Du Christ procèdent sa mission et son droit « de soumettre tous les hommes et tous les peuples à l’obéissance de la foi » (Rm 1, 5) et de « rendre captive toute pensée pour la faire serve du Christ » (2 Co 10, 5). Son pouvoir se fonde sur l’autorité divine : « nous sommes ambassadeurs du Christ, c’est Dieu lui-même qui exhorte par notre moyen » (2 Co 5, 20).

Mais ce n’est pas seulement l’autorité de l’Apôtre qui vient de Dieu, mais aussi celle de ses successeurs et de ceux qui exercent quelque ministère de gouvernement. Dans son discours d’adieu à Milet, Paul confie aux presbytres-évêques d’Éphèse le soin du troupeau qui leur est remis et leur rappelle que l’« Esprit Saint les a établis pour régir l’Église de Dieu » (Actes 20, 28). Dans le même sens, il admoneste Timothée : « fais revivre la grâce de Dieu qui réside en toi en vertu de l’imposition de mes mains » (2 Tm 1, 6). La constitution des presbytres faite par Timothée et Tite n’était pas « une dernière répercussion de l’autorité apostolique spéciale et unique dans le temps », mais un témoignage que la mission des Apôtres ne devait pas s’éteindre, mais devait se transmettre dans l’Église par une succession ininterrompue.

On peut donc apprécier dans l’Église primitive la ligne hiérarchique que le Seigneur a tracée dans le grand discours de mission. Tout pouvoir vient du Père ; le Père l’a donné au Fils ; celui-ci l’a transmis aux Apôtres, pour que ceux-ci le transmettent de nouveau à d’autres. La mission et le pouvoir, les ministères et les grâces proviennent d’en haut. Dans l’Église de Jésus, il n’existe pas une autorité démocratique, mais un pouvoir hiérarchique.

L’autorité chrétienne est une mission et une charge qui vient d’en haut. De là se déduisent ses caractéristiques fondamentales. Elle est don de Dieu, pouvoir octroyé par Dieu et, pour cela, d’une autorité singulière. Elle ne souffre aucune limitation (Actes 4, 19.29 s.; 2 Tm 2, 9) et n’est responsable que devant Dieu (1 Co 4, 3 s.). Mais elle est aussi une autorité « reçue », qui oblige à l’humble reconnaissance. Toute vanité et arrogance au sujet de sa propre autorité est impropre aux autorités ecclésiastiques. Tous sont des « serviteurs, par lesquels on parvient à la foi » (1 Co 3, 5), des « collaborateurs de Dieu » (1 Co 3, 9), des « serviteurs du Christ et administrateurs des mystères de Dieu » (1 Co 4, 1).

L’autorité ecclésiastique est don et, en même temps, mission. « D’un administrateur on exige qu’il soit fidèle » (1 Co 4, 2). Il est obligé au service et se caractérise, précisément pour cela, comme un ministère de service (Actes 20, 24; Rm 11, 12; 12, 7). Le sens du service doit se manifester tant dans la fidèle obéissance à Dieu que dans le dévouement serviable envers les hommes. Paul appelle ses collaborateurs « serviteurs », « serviteurs de Dieu » (1 Th 2, 3), « serviteurs du Christ », et lui-même se désigne précisément comme « serviteur du Christ » (Rm 1, 1; Ph 1, 1; Tt 1,1). Le service doit s’accréditer dans l’aide aux frères de la communauté, spécialement dans le service de la Parole (Actes 6, 2-4; 20, 24), de l’Eucharistie (Actes 2, 46; 20, 11) et dans le soin pastoral (Ep 4, 12-16). Mais l’obligation et l’autorisation de ce service procèdent seulement de la mission et de la charge du Christ (Rm 10, 14, 17).

L’autorité ecclésiastique reçut déjà pendant le premier siècle chrétien sa forme déterminée. Ses degrés et ses caractéristiques concrètes apparaissent déjà d’une manière claire et sûre. Et il est digne de remarque que la conscience de son caractère essentiellement hiérarchique se reconnaît et s’exprime d’une manière claire et accentuée. Ainsi l’attestent d’une manière évidente tant la lettre de saint Clément de Rome à l’Église de Corinthe que les lettres de saint Ignace d’Antioche.

Saint Clément, dans sa lettre aux Corinthiens, n’exprime pas clairement quelles étaient les plaintes qui s’élevaient contre les supérieurs de cette communauté. Ce qui l’intéresse, avant tout, c’est la grande importance de l’affaire, bien que seuls quelques-uns se fussent rebellés contre les supérieurs. Le noyau de sa lettre est constitué par les explications des chapitres 40-44 : l’Église et son organisation sont une institution divine. L’autorité des supérieurs provient de Dieu par le moyen du Christ et des Apôtres. Les supérieurs sont dans la ligne hiérarchique : le Christ est envoyé par Dieu ; le Christ est, par conséquent, de Dieu, et les Apôtres sont du Christ. Tout est arrivé dans l’ordre et la volonté de Dieu. En prêchant dans les territoires et les villes, et en baptisant ceux qui écoutaient la volonté de Dieu, les Apôtres constituaient les prémices (de leur prédication) comme évêques et diacres des futurs croyants, après les avoir éprouvés dans l’Esprit. Et ensuite ils donnèrent à ceux-ci l’ordre que, s’ils mouraient, d’autres hommes de mœurs éprouvées prissent leur ministère. Les supérieurs ne reçoivent pas leur autorité de la communauté, et celle-ci ne peut pas non plus la leur enlever. Le sacrifice et le culte à Dieu doivent se réaliser selon l’ordonnance du Seigneur. Il a déterminé dans sa volonté suprême où et par le moyen de qui il doit être accompli.

Saint Ignace d’Antioche exposa aussi avec vigueur l’essence hiérarchique de l’autorité ecclésiastique. Ignace exige l’obéissance à l’évêque et pose toujours comme fondement de celle-ci la mission divine de l’évêque : « Car tout homme que le maître de la maison envoie pour exercer l’administration, nous devons le recevoir comme celui-là même qui l’envoie ». « L’Évêque préside à la place de Dieu ». « C’est à lui qu’il faut obéir, comme le Christ a obéi à son Père ». L’autorité de l’évêque ne dépend donc ni de sa personne, ni de ses qualités, et il ne peut être méprisé parce qu’il est jeune. L’évêque ne dépend pas non plus de la communauté ; « comme évêque, il n’a au-dessus de lui que Dieu le Père et le Seigneur Jésus-Christ ».

Lorsque les gnostiques, au IIe siècle, combattirent le caractère unique et absolu de la révélation chrétienne et la nécessité de la succession apostolique, cette doctrine fut généralement rejetée et niée, comme une attaque contre le fondement essentiel de l’Église. Même des membres des sectes hérétiques étaient conscients qu’une autorité hiérarchique procédant des Apôtres appartenait à l’essence de l’Église chrétienne. Ainsi, le schismatique Hippolyte s’appuie sur le fondement hiérarchique de l’autorité ecclésiastique, de même que l’hérétique Novatien, qui se fit ordonner et ordonna lui-même des évêques.

Les disputes avec le Gnosticisme et la réflexion théologique amenèrent à souligner l’importance essentielle de l’autorité ecclésiastique, c’est-à-dire la nécessité d’une succession apostolique ininterrompue. Le Christ est la source vitale du salut surnaturel et de la Grâce, qui est communiquée par l’Église ; Il est le porte-parole de la révélation divine dans le monde, qui par le moyen de l’Église doit parvenir à tous. Si l’Église veut remplir cette mission, elle doit demeurer dans une union vitale avec le Christ. Celle-ci consiste en ce que le pouvoir et la mission du Christ, son message et sa Grâce se perpétuent dans l’Église. « L’Esprit Saint, qui régit l’Église — dit Hippolyte —, confond les hérétiques. Les Apôtres l’ont reçu et l’ont transmis aux vrais croyants. Nous, leurs successeurs, nous participons à sa Grâce, à son pouvoir suprême et à son magistère ». Tertullien a fait valoir spécialement la nécessité de la succession ininterrompue de l’épiscopat : « Qu’ils consultent la liste de leurs évêques, pour voir s’ils se succèdent de telle manière que le premier évêque ait pour prédécesseur quelqu’un des Apôtres ou des hommes apostoliques ».

L’autorité de l’Église est dans une union organique avec le Christ par le moyen de la succession et de la tradition apostolique, par lesquelles elle reçoit la vocation et l’aptitude à transmettre à tous les hommes la Vérité et la Grâce du Christ par la Parole et les Sacrements. Succession et tradition apostolique ne représentent que deux aspects du processus organique de transmission des pouvoirs apostoliques : la succession souligne davantage l’aspect ontologique des pouvoirs transmis, à savoir le pouvoir de mission et d’administration des sacrements, tandis que la tradition se rapporte davantage à leur contenu, à savoir à la conservation intacte du dépôt de la foi et des biens de salut. Par la démonstration d’une succession ininterrompue des évêques à partir des Apôtres, une communauté peut assurer la légitimité de son autorité ecclésiastique et l’authenticité de la tradition apostolique. Mais l’unanimité et l’harmonie avec les autres Églises et évêques, spécialement avec le successeur de saint Pierre dans l’Église de Rome, constituent aussi un critère pour cela. Les notes indispensables pour la légitimité de l’autorité ecclésiastique sont, par conséquent, l’apostolicité ou l’enracinement dans le Christ et les Apôtres, et la catholicité ou le lien de l’union et de la collaboration universelle.

Le caractère Monarchique et la structure collégiale de l’autorité Ecclésiastique 

L’Église fut au commencement sous la direction des Apôtres. Selon les nécessités, ceux-ci constituèrent des collaborateurs (diacres, presbytres) pour les tâches, qui augmentaient au sein de la communauté chrétienne (Actes 6, 1; 14, 23; 15, 2 ss.). Leurs fonctions et leurs diverses relations ne furent fixées et délimitées que peu à peu, d’une manière correspondant à la situation d’alors. Le développement se fit de telle sorte que la structure de l’autorité ecclésiastique, donnée au commencement seulement en germe, parvint à se dessiner clairement : la direction des communautés fut à la charge d’évêques, qui se sentaient unis collégialement dans un travail et une responsabilité communs.

C’est un fait historique incontestable que déjà au IIe siècle les communautés chrétiennes étaient régies par des évêques. En Occident, on parle déjà de l’épiscopat monarchique depuis le milieu du IIe siècle ; en Asie Mineure et en Syrie, il apparaît déjà au début du même siècle.

Irénée de Lyon (+ 202), le disciple de saint Polycarpe (et celui-ci disciple de l’Apôtre Jean), lutta contre les gnostiques et, pour réfuter leurs nouveautés, il invoque le témoignage de la tradition apostolique. Le but principal était de démontrer l’existence de celle-ci. Pour cela, il allègue la succession ininterrompue des évêques. Comme la doctrine des Apôtres est garantie par la succession apostolique, « nous pouvons énumérer les évêques des Églises particulières établis par les Apôtres et leurs successeurs jusqu’à nos jours » (Saint Irénée, Adv. Haer., III, 3, 1). D’après cela, au temps d’Irénée, chaque Église avait son évêque particulier. Irénée énumère les noms des évêques de Rome depuis Lin jusqu’à Éleuthère. À Lin fut remis par les Apôtres le ministère épiscopal pour régir l’Église. (Ibidem III, 3, 3)

Eusèbe nous a fourni de précieux témoignages sur l’histoire de l’épiscopat dans son Histoire de l’Église, dont la valeur tient précisément à ce qu’elle contient beaucoup d’extraits de sources antérieures, qu’Eusèbe avait encore sous la main.

a) Dans les récits d’Eusèbe sur la lutte contre le montanisme et sur les disputes au sujet de la célébration de la Pâque, on peut remarquer qu’en l’an 150 chaque Église était généralement gouvernée par un évêque particulier. Le montanisme mit en doute la Hiérarchie de l’Église et lui opposa le droit des « prophètes ». Contre ces tendances se levèrent les évêques de nombreuses Églises, d’abord individuellement, et, ensuite, comme cela ne suffisait pas, réunis en Synodes (Eusèbe, HE V, 3, 4; V, 16; V, 17; V, 20, 2; V, 12, 1 ss). La décision sur le jour de la célébration de la Pâque est aussi entre les mains d’évêques particuliers, qui bien des fois sont cités nominalement (S. Irénée V 23, 3 ss.; V, 24, 8).

b) Eusèbe consulta les lettres que l’Évêque Denys de Corinthe (an 170) adressa aux diverses Églises de Grèce, de Crète, de Nicomédie, du Pont et aussi à Rome. Des données et citations d’Eusèbe on déduit que les Églises mentionnées étaient régies par des évêques monarchiques (S. Irénée, IV, 23, 1 ss.). À Athènes, par exemple, après le martyre de Publius, Quadratus occupait le siège épiscopal, dont Denys l’Aréopagite est nommé premier titulaire (Saint Irénée, IV, 23, 3 s.)

c) Eusèbe connaissait aussi les « Mémoires » d’Hégésippe, un chrétien de Palestine, qui, vers l’an 160, parcourait les régions de la Méditerranée et visitait beaucoup d’évêques pour confirmer leur doctrine et vérifier la succession apostolique. À Corinthe, il traita avec Primus, l’évêque du lieu (S. Irénée, IV, 23, 2) ; à Rome, il put se convaincre de l’« ininterrompue ‘Diadoché’ (transmission) de la pure doctrine », grâce, précisément, à la succession ininterrompue des évêques (S. Irénée IV, 22, 3), à Jérusalem aussi il put suivre la succession des évêques jusqu’aux Apôtres (S. Irénée, IV, 22, 4)

Le témoignage le plus important pour l’existence de l’épiscopat monarchique, ce sont les lettres d’Ignace d’Antioche. On en déduit que dans les communautés d’Asie Mineure, entre le Ier et le IIe siècle, existait une ferme constitution hiérarchique de l’autorité ecclésiastique en trois degrés : l’évêque, le collège des presbytres et les diacres. Partout, un évêque particulier exerçait toute la juridiction. Ignace cite nominalement Onésime, évêque d’Éphèse ; Damas, évêque de Magnésie ; Polybe, évêque de Tralles ; Polycarpe, évêque de Smyrne. Cette forme de gouvernement n’existait pas seulement en Asie Mineure, mais aussi dans le monde entier. C’était pour Ignace quelque chose d’essentiel et d’inséparable de l’Église (S. Ignace, Lettre aux Éphésiens, 3, 2). Aussi essentiel que l’unité dans le Sacrifice et dans l’Agape fraternelle : « Il n’existe qu’une seule chair de Notre Seigneur Jésus-Christ et un seul calice pour s’unir à son Sang, un seul autel, comme aussi un seul évêque en union avec le collège des presbytres et avec les diacres, mes compagnons de service » (S. I., Lettre aux Philadelphiens, 4). L’évêque est l’image du Père (S.I., Lettre aux Tralliens, 3, 1). Par conséquent, l’obéissance à l’évêque est condition et signe d’appartenance à l’Église : « Là où paraît l’évêque, que là soit aussi la multitude, comme là où est Jésus-Christ, là est l’Église catholique » (S.I., Lettre aux Smyrniotes, 8, 2). « Tous ceux qui appartiennent à Dieu et à Jésus-Christ sont auprès de l’évêque » (S.I., lettre aux Philadelphiens, 3, 2). C’est pourquoi rien ne peut se faire sans l’évêque, car on n’est avec Jésus que « si l’on est soumis à son évêque » (S.I., lettre aux Tralliens, 2, 1). Ignace ne dit rien sur l’origine, les fondements et la justification de l’épiscopat monarchique ; c’est pour lui une donnée ferme et évidente, transmise par la tradition. La force du témoignage d’Ignace en faveur de l’épiscopat monarchique remonte, par conséquent, jusqu’au Ier siècle.

Il n’est donc pas vrai que l’épiscopat monarchique se soit établi pour la première fois dans la lutte contre la Gnose et le marcionisme.

Le premier et le plus clair exemple d’une communauté dirigée monarchiquement est la communauté primitive de Jérusalem. Après le départ de Pierre, occasionné par la persécution d’Hérode, c’est Jacques le directeur suprême de la communauté. Dans toutes les affaires qui se traitent à Jérusalem, il se distingue comme l’autorité décisive. Paul s’adressa à Jacques tant lors de sa première que lors de sa seconde visite à la communauté de Jérusalem (Ga 1, 19; Actes 21, 18 ss.). Au concile des Apôtres lui revient un rôle de direction comme évêque du lieu. Jacques eut pour successeurs d’autres évêques, comme le démontre la liste de succession présentée par Hégésippe (Eusèbe, HE, IV, 23, 4). Ainsi K. Holl résume son jugement sur l’Église primitive : « Nous trouvons dans la communauté chrétienne dès le commencement une hiérarchie légitime, une structure déterminée par Dieu, un droit divin de l’Église ». Le complément de cela est ce qu’affirme Fr. Heiler : « nous trouvons dans la communauté primitive sous forme embryonnaire la hiérarchie complète de l’Église catholique, le triple office : diaconat, presbytérat et épiscopat ».

Au contraire, l’autorité dans les communautés pagano-chrétiennes (on les appelle pagano-chrétiennes parce qu’elles étaient formées de « gentils » convertis au Christ) était confiée à un collège de presbytres (Actes 14, 23; 20, 17; 1 Th 5, 12; Ph 1, 1; Ep 4, 11; He 13, 17; 1 Tm 4, 14; 5, 17; Tt 1, 5). La direction suprême sur les communautés fondées par saint Paul, l’Apôtre des Gentils se la réserva à lui-même ; les dispositions nécessaires, il les donnait par lettres ou par le moyen de ses compagnons ou par des légats spéciaux ; il est le modèle original de l’évêque monarchique. Les circonstances spéciales des communautés pagano-chrétiennes rendent opportune cette structure, comme il arrive encore aujourd’hui dans les régions de missions. Le libertinage et l’arrogance démocratique des Corinthiens, les rêves apocalyptiques des Thessaloniciens, les jalousies exagérées et orgueilleuses des « super-apôtres » montrent la raison de cette manière que l’Apôtre avait de gouverner les communautés. Par un intense service de courriers, Paul était informé de l’état des communautés fondées et dirigées par lui, tandis qu’il envoyait sans cesse ses compagnons avec des missions spéciales auprès des communautés. Colson maintient donc comme possible que, à côté de la hiérarchie stable d’ambiance locale, existait une « hiérarchie itinérante », des messagers « en mission à travers une province », pour la plupart des compagnons de Paul, qui occupaient la première place après lui.

Mais dans les communautés pauliniennes aussi se produisit une évolution vers l’épiscopat monarchique. Là où les communautés étaient déjà organisées plus solidement et avaient acquis une certaine stabilité et indépendance, le gouvernement monarchique entra en vigueur. Paul lui-même constitua Tite et Timothée comme évêques stationnaires en Crète et à Éphèse.

L’évêque, autorité suprême de son Église, ne doit pas se considérer comme quelque chose d’isolé. Il doit travailler en collaboration avec les presbytres et les diacres de sa communauté et doit être en contact avec les évêques de toute l’Église.

Le commerce épistolaire animé entre les divers évêques, les voyages répétés d’information, que l’on entreprenait pour constater l’unanimité dans la doctrine et la tradition, et, surtout, les fréquents synodes, plus ou moins universels, avec leurs conclusions obligatoires pour tous, démontrent que la conscience de l’union collégiale était vivante parmi les évêques des premiers siècles. Aux normes des évêques données collégialement on attribua non seulement la force de leur somme quantitative, mais une autorité spéciale. De plus, on avait conscience que de telles conclusions et normes devaient remplir les présupposés de l’authentique collégialité. On veillait, pour cela, à l’extension et, en tout, on cherchait le consentement et l’harmonie avec l’Église de Rome. On savait que, sans la collaboration de l’évêque de Rome, qui, comme successeur de Pierre, était aussi la tête du collège des évêques, il n’y avait pas d’authentique collégialité épiscopale.

L’épiscopat monarchique est au point médian de deux lignes également essentielles pour l’Église : la ligne verticale, historique, de la succession apostolique et la ligne horizontale de l’unité catholique. Dans les listes de la succession ininterrompue des évêques, le fondement hiérarchique de l’épiscopat trouve sa plus claire expression et sa vérification la plus sûre. Mais, à son tour, par le moyen du lien collégial, l’évêque se voit uni à la communauté de l’épiscopat universel et participe à la doctrine infaillible et à la Grâce garanties à l’Église universelle par les promesses du Christ et par l’Esprit toujours vivant en elle. Par le moyen de la succession apostolique, l’évêque reçoit, comme un don, l’héritage du pouvoir apostolique et de la tradition, et, comme un devoir sacré, le soin de la communion fraternelle et de l’unité dans la foi.

 

Auteur : Albert Lang

Source : Théologie Fondamentale, Tome II, Ed. Rialp, S.A.

Collaboration : Ana Beatriz Aparicio Gereda