Reconnaîtrait-il l’Église Catholique ?

Réponse à un article de M. Arias

Je ne sais pas qui est M. Arias ; ses références ne m’ont pas été fournies et, hormis l’écrit reçu (paragraphes numérotés en italique et de couleur bleue), je n’ai rien lu de sa main dont je puisse me souvenir. Examinons ce qu’il dit, non parce qu’il mérite d’être examiné, mais au bénéfice de ceux qui m’ont confié l’ardue tâche de me frayer un chemin à travers ce pavé. Les idées exposées ici par M. Arias furent réfutées en leur temps par des chrétiens tels que saint Paul, saint Augustin et d’autres Pères de l’Église. Ces kystes réapparaissent de temps à autre, et aujourd’hui nous les réfutons de nouveau au profit de ceux qui n’ont pas eu le temps de lire et de méditer la doctrine chrétienne reçue des Apôtres et des Pères de l’Église. Les paragraphes insérés et numérotés sont des citations du manuscrit de M. Arias, lequel est cité dans sa totalité tout au long de cette réfutation.

1 L’une des questions les plus délicates, compromettantes et complexes au sujet de Jésus de Nazareth est de savoir s’il a voulu fonder une nouvelle Église et une nouvelle religion. Une question difficile, puisque l’Église Catholique et, en général, les Églises chrétiennes n’admettront jamais qu’elles n’ont pas été fondées par Jésus par l’intermédiaire de ses apôtres. Et elles sont convaincues que le christianisme est une nouvelle religion, comme l’Islam, le judaïsme ou l’hindouisme.

Je crois qu’honnêtement la lecture des Évangiles ne laisse aucun doute sur le fait que Jésus a voulu créer une congrégation de fidèles. Un homme qui se marie et a des enfants, achète une maison, donne à ses enfants une éducation, a des petits-enfants et des arrière-petits-enfants peut faire tout cela sans avoir besoin d’aller chez un notaire et de déclarer solennellement qu’il veut fonder une famille. À la longue, les faits indiquent clairement son intention. Si Jésus-Christ n’avait jamais dit « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église », l’acte de choisir douze envoyés, puis soixante-dix, puis d’en envoyer cinq cents prêcher la bonne nouvelle prouverait à toute personne de bon sens que son intention n’était pas de fonder seulement une philosophie personnelle de vie. L’Église ne peut nier que Jésus l’a fondée, car ce serait nier des faits historiques et théologiques établis et amplement documentés. Nous avons moins de documents sur la conquête des Gaules par Jules César, et pourtant personne ne conteste que César ait voulu conquérir les Gaules, parce que cela tombe simplement sous le sens, voilà tout.

On doute de la capacité intellectuelle de ces « spécialistes » (que nous connaîtrons plus loin en plus grand détail) et de leur sérieux. Le révisionnisme historique moderniste est une plaie du XIXe siècle qui s’est étendue jusqu’au XXe et qui semble s’amenuiser aujourd’hui faute de résultats concrets. Ce type de révisionnisme sauvage a produit quantité de théories d’interprétation biblique et textuelle au fil des ans, et non moins de nouvelles « religions ». Si les modernistes et leurs disciples ont été persécutés pour « avoir mis en doute que Jésus ait voulu fonder une Église » ( ), les chrétiens des premiers siècles ont réellement souffert bien davantage que les modernistes, dont aucun ne fut jeté aux fauves, brûlé vif ou écartelé par ses prétendus persécuteurs. Les savants de pacotille cités par M. Arias ont été condamnés par des exégètes et des érudits de renom, membres établis de la communauté mondiale des savants qui enseignent dans les universités les plus prestigieuses, comme nous le vérifierons plus tard. Je voudrais qu’il soit bien clair que le révisionnisme bien compris, qui s’appuie sur un large consensus au sein de la communauté exégétique et qui emploie une herméneutique scientifiquement établie sur des bases de recherche solides, est très différent du révisionnisme que nous mettons ici en question. Une bonne règle qui peut servir à reconnaître les aventuriers, c’est leur isolement des communautés de recherche mondiales, et en général leur manque de références sérieuses va de pair avec l’idée de présenter les sujets bibliques sous un jour sensationnaliste ou scandaleux, ce qui va de concert avec de bonnes ventes de livres, malheureusement. Personne ne projette de s’enrichir avec un livre intitulé « Et l’Église Avait Raison ».

Si nous devons croire qu’il existe une conspiration mondiale pour réduire au silence ces aventuriers qui prétendent en savoir sur l’apôtre Paul ou sur le Christ plus que ceux qui ont vécu et parlé avec eux… alors nous pouvons croire n’importe quoi, et nous méritons les conséquences.

Parmi les érudits que je connais et qui ont condamné le modernisme et ses séquelles, je puis citer C. S. Lewis ; E. Hirsch, R. Bultmann, K. Keating, S. Hahn et M. Shea ; qui ont écrit abondamment sur les sophismes du modernisme et les excès des mouvements d’interprétation textuelle et de l’interprétation fondamentaliste.

La proposition de ces savants est simple : comment se peut-il que, vingt siècles plus tard, le moderniste puisse comprendre la tradition chrétienne et les Écritures mieux que ceux qui étaient disposés à mourir pour la cause au premier siècle ?

Ce simple raisonnement devrait suffire à écarter tout cet écrit, mais nous allons donner à M. Arias et à ses experts une réfutation complète.

3 Pour commencer, il faut bien préciser que, même dans l’hypothèse non prouvée où ce n’eût pas été Jésus qui aurait fondé l’Église Catholique, ou que ce n’eût pas été là l’Église qu’il avait pensée, cela n’enlève rien à l’importance que ladite institution religieuse, et en général le christianisme, a eue et a dans l’histoire. Cela ne lui enlève pas non plus son importance, le fait que cette Église ait pu être plutôt le fruit de la foi des premiers chrétiens et de la conception religieuse de Paul de Tarse, que certains auteurs considèrent comme le véritable fondateur du christianisme, après avoir fait que le christianisme primitif se sépare de ses racines juives originelles.

Ce paragraphe peut être commenté en citant ce même Paul de Tarse que M. Arias mentionne ici. Saint Paul a consigné la réalité de la fondation de l’Église en Christ et en sa résurrection ; si cela n’était pas vrai, nous dit l’apôtre, « nous sommes les plus à plaindre de tous les hommes ». L’esprit se refuse à admettre que Paul, homme déjà mûr et établi dans sa société, un véritable pilier de sa communauté judéo-romaine, ait pu tout abandonner et finir exécuté à Rome pour fonder un nouveau mouvement religieux qu’il sait lui-même faux à ses propres racines. Une foi de vingt siècles de durée ne se fonde pas sur des illusions ou des caprices bien intentionnés. Si nous devons mettre en doute les motivations de Jésus, de Paul et des premiers chrétiens, mieux vaut que nous ayons des arguments solides pour le faire, car nous sommes face à des hommes et des femmes qui ont fait durer une idée pendant un laps de temps tel qu’il n’a pas d’égal en Occident et de très rares parallèles même en Orient. Pour que l’Église ait un sens dans notre monde, nous devons l’allier à Jésus-Christ ; nous devons croire que le Christ est le Fils de Dieu et que Celui-ci a envoyé ses disciples dans l’histoire pour accomplir une mission qui élargit et complète la mission du Judaïsme et qui ne s’en sépare par aucun schisme.

4 Le problème est autre : il s’agit de savoir si Jésus, à un moment donné, a eu l’idée de fonder une religion nouvelle, différente de celle qu’il avait pratiquée et vécue dans sa famille, et s’il a voulu fonder une Église organisée comme l’est aujourd’hui l’Église Catholique.

Il y a ici quelque chose que je ne comprends pas très bien, et c’est le rôle du Christ dans toute cette affaire. Si le Christ passe par la Galilée en donnant de bons conseils et en établissant un mode de vie, une philosophie purement conceptuelle, alors nous pouvons le comparer à Bouddha ou à Confucius, par exemple. Mais il y a une chose que Bouddha et Confucius n’ont jamais déclarée : être le Fils de Dieu.

Cette particularité de Jésus – se déclarer non pas simplement l’un des fils de Dieu, mais son Premier-né, son Bien-aimé, et en pleine intimité et union de volontés avec Dieu son Père – est un véritable obstacle à ne le voir que comme un gourou ou un grand maître. Car les gens qui vont partout en disant « mon papa est Dieu » sont généralement des gens mentalement atteints, et il est rare d’attendre d’eux le sens moral élevé, la connaissance aiguë de l’âme humaine et la perspicacité pénétrante que Jésus distille dans les Évangiles. Nous devons donc conclure que nous n’avons que trois options avec Jésus : ou il est le Fils de Dieu, ou il est un fou furieux, ou il est le Démon lui-même qui nous a trompés par un tour parfait et est venu trahir sa propre religion (le Judaïsme) par un piège si élaboré et parfait qu’il est impossible de ne pas y tomber. Cette dernière option défie le bon sens, mais c’est l’une des possibilités absurdes qui viennent à l’esprit lorsqu’on élabore.

De là vient que l’Église ne peut imaginer un Jésus simplement maître à la manière des grands hommes de l’humanité. Pour l’Église, Jésus est le Fils de Dieu, la révélation la plus parfaite de l’inconcevablement divin, ou bien il est un imposteur et un fou. Si la seconde hypothèse était vraie, le christianisme s’accorde alors avec Paul pour dire que, de toutes les philosophies humaines, il serait la plus digne de pitié.

5 Le sujet est de fond et non seulement de forme. Sans doute, même à supposer que Jésus ait pensé à fonder une nouvelle Église, bien des choses de l’Église actuelle, il ne les bénirait guère, surtout en ce qui concerne la manière dont a été organisé le gouvernement central de l’Église au Vatican, le style de la papauté, copié pour l’essentiel sur les empereurs romains, et la structure même de l’Église comme monarchie absolue. Déjà bien des saints anciens, comme sainte Rita de Cascia, sans aller jusqu’aux évêques actuels et aux tenants de la Théologie de la Libération, ont critiqué durement les excès d’une Église plus préoccupée des riches et des puissants que des déshérités, non rarement contaminée par les pouvoirs mondains et politiques. Une Église riche, pleine de privilèges octroyés par les puissants, souvent intransigeante et inquisitoriale. Tout cela, nous le savons, et ce sont les chrétiens les plus engagés eux-mêmes qui se chargent de le critiquer.

Ici, la logique gnostico-fondamentaliste de M. Arias en vient à supposer que Jésus bénirait, ou non, certaines choses de l’Église s’il revenait au monde aujourd’hui. Pour commencer, il faudrait considérer que la promesse originelle de Jésus, « je suis avec vous jusqu’à la fin des temps », est crue par les membres de l’Église. Si l’on ne croit pas en sa présence constante, on peut difficilement croire en un éventuel retour du Christ. De nouveau, c’est là l’une des croyances chrétiennes les plus fondamentales. Que Jésus est ressuscité et que, assis à la droite de Dieu, il attend de se manifester au monde de façon soudaine, mais se manifeste à ses fidèles en différents mystères. L’un d’eux est le mystère d’avoir conquis le monde, qui touche de très près ce que M. Arias exprime précisément ici. Pour expliquer cela, je dois recourir à un exemple contemporain.

Imaginons qu’Andreï Gromyko revienne à la vie à Moscou au milieu de l’an 2001. Le dirigeant communiste stupéfait découvrirait qu’il y a des restaurants McDonald’s à Moscou, que l’on vend du Coca-Cola, des cigarettes Marlboro, et que le drapeau rouge à la faucille et au marteau ne flotte plus sur le Kremlin. Cet homme n’aurait pas besoin d’une confirmation supplémentaire de qui a gagné la Guerre froide.

Gardant ce qui précède à l’esprit, faisons le bilan de la situation avec les yeux d’un patricien romain du IIe siècle. La colline des augures (le Mons Vaticanus), les temples de Minerve et de la Bona Dea sont à présent occupés par des églises chrétiennes. Les aigles impériaux ont été remplacés par des croix. Rome n’est plus la cité impériale. Quand les gens disent Rome, ainsi en général, ils se réfèrent à la chrétienne Église Catholique. Les Romains ne sont plus les citoyens de l’empire. Le terme reflète à peine quelqu’un né à Rome, ou un catholique si l’on parle de religion. L’affaire ne s’arrête pas là. L’évêque de Rome est maintenant appelé Pontifex (pontife), comme l’était l’antique empereur, Pontifex Maximus Sol Invictus. Le « Soleil » romain a été remplacé par le Christ, et son église romaine a déjà vingt siècles sans que l’on puisse en venir à bout. Enterrés sont Néron et Domitien ; l’Empire persécuteur n’existe plus ; Napoléon, Staline et Hitler, le communisme et le fascisme se sont endormis dans la mort, et l’Église de Rome est toujours là, imperturbable. Son pontife porte désormais la cape pourpre de l’empereur, une subtile vengeance ; car, en se moquant du Christ, les soldats qui le revêtirent de pourpre et simulèrent un couronnement impérial moqueur avec le condamné, sans le vouloir, inspirèrent aux disciples du Christ de prendre un manteau pourpre pour représenter symboliquement les souffrances du Christ et son Couronnement dans le même acte. Un général romain du IIe siècle n’aurait aucun doute sur qui a gagné la guerre entre le Christ et César.

Et maintenant, pour continuer, analysons ce que M. Arias attend de l’Église, tel que cela ressort de sa propre analyse. M. Arias attend que l’Église soit simple. Le faste et le luxe n’ont pas leur place dans l’Église, selon lui. Il cite sainte Rita de Cascia et les évêques de la théologie de la libération, etc. Sans entrer à défendre ni même à juger le faste et la richesse temporelle de l’Église, il faut reconnaître que les membres de l’Église qui jouissent prétendument de tels luxes sont bien moins nombreux que ceux qui n’en jouissent pas. La grande majorité des membres militants de l’Église ne participent même pas de loin à quelque luxe que ce soit. Pour ma part, la basilique Saint-Pierre ne me dérange pas, ni le prétendu or des autels et des candélabres qui pourraient s’y trouver (cet or n’existe pas ; que celui qui ne me croit pas aille le chercher). D’autre part, toute institution qui dure vingt siècles accumule des trésors presque sans le vouloir. Si l’on regarde les musées et les palais royaux du monde, la chose n’est ni meilleure ni pire. Et si Jésus vient et ne l’approuve pas, eh bien, c’est à Lui de juger les privilèges et les richesses et ceux qui en jouissent. Il a déjà prédit que l’Église croîtrait : « vous ferez des choses plus grandes que celles-ci ». Qui a l’autorité de se scandaliser de ce que les chrétiens construisent des temples ? Ou bien ne sommes-nous pas libres de le faire parce qu’une certaine personne interprète que, puisque Jésus n’a pas construit de temples, il faut désormais officier en plein air ? Quelle manière de raisonner est-ce là ?

Qu’il y aurait rapacité et avarice parmi certains pasteurs qui, en leur temps, seraient pour le troupeau comme des loups. Bien sûr, il n’a pas prédit que tous les pasteurs seraient ainsi. Il ne nous a pas non plus instruits de mettre des étiquettes sur les pasteurs. Il nous a seulement dit d’être « prudents comme les serpents et candides comme les colombes », et je crois, à très juste raison. Comme sainte Rita, saint François d’Assise et bien d’autres l’ont prêché par l’exemple, la vie sans possessions et l’amour des pauvres. Si le Christ vient et que son Église ne lui plaît pas, nous l’apprendrons en temps voulu, mais nous n’avons pas de mandat de Lui pour la saboter parce que nous sommes en désaccord avec ses comptables ou parce que ses trésors nous déplaisent. Il y a un seul exemple de critique comptable dans les Évangiles, et il ne devrait pas nous surprendre que le critique soit Judas, ni que la réponse de Jésus à sa critique ait été : « les pauvres, vous les aurez toujours avec vous ».

Le problème décrit ici est dans l’Église depuis le tout début. Que l’on lise la lettre de Jacques, qui en parle abondamment. Rien n’a changé à cet égard. Il y a des hommes simples et des hommes aux goûts luxueux. Nous verrons bien qui restera lorsque viendra le moment de rendre des comptes.

6 Il s’agit probablement d’une trahison ancienne, presque des origines du christianisme, lorsque celui-ci, de secte persécutée par les empereurs romains, devint la religion d’État de l’Empire Romain, qui la couvrit de privilèges et de prébendes. Comme l’affirme Crossan : « Il en coûte pas mal d’efforts pour garder son sang-froid quand on lit le récit du banquet impérial célébré à la clôture du Concile de Nicée. » Voici le récit : « Des détachements de la garde et de l’armée entourèrent l’entrée du palais, l’épée dégainée, et, passant au milieu d’eux sans crainte, les hommes de Dieu pénétrèrent dans les appartements privés de l’empereur, où se trouvaient à table quelques compagnons de celui-ci, tandis que d’autres reposaient étendus sur des lits placés de part et d’autre de la salle. On aurait cru qu’il s’agissait d’un tableau du Royaume du Christ, d’un rêve devenu réalité. »

Le texte fut écrit par Eusèbe, et Crossan le commente ainsi dans son ouvrage Le Jésus historique : La vie d’un paysan juif de la Méditerranée : « De nouveau apparaissent combinés le banquet et le Royaume, mais les convives sont à présent les évêques, tous de sexe masculin, qui mangent étendus sur des lits en compagnie de l’empereur lui-même et attendent d’être servis par d’autres. » Et il ajoute : « Peut-être le christianisme est-il une trahison inévitable et absolument nécessaire de la figure de Jésus, car, s’il n’en était pas ainsi, tous ses disciples seraient morts sur les collines de la Basse-Galilée. Mais fallait-il que cette trahison se produisît en si peu de temps ? »

L’indigné M. Crossan que l’on cite ici est membre du Séminaire de Jésus, dont nous parlerons plus tard. Pour l’heure, rappelons-nous que la « trahison » dont on parle ici consiste à aller dîner avec l’empereur du moment. Peut-être les chrétiens auraient-ils dû dire à l’empereur qu’ils préféraient rester dans les catacombes et être assassinés et torturés publiquement. Est-ce là ce que vous feriez après deux cents ans de persécution impitoyable ? Ou bien rendriez-vous grâce à Dieu de ce que les persécutions se soient achevées et qu’une nouvelle ère s’inaugure dans l’histoire de l’Europe avec le Christianisme comme protagoniste central qui, jour après jour, remplace lentement l’empire ? Le christianisme n’est pas une trahison de la figure de Jésus, mais le feu qu’il est lui-même venu allumer dans le monde et que nul ne peut désormais arrêter ni transformer en une innocente collection de bougies séparées. L’Église est christocentrique, et cela n’est pas une trahison. Ce qui est bel et bien une trahison, c’est de déplacer le centre de l’adoration vers la « connaissance spéciale » ou « gnose » requise pour créer une version déformée et occultiste du christianisme. Ces versions, réfutées par les Pères dès la première heure de l’église, réapparaissent de temps à autre, profitant de la mauvaise mémoire des gens.

Puisque M. Arias le cite, parlons de John Dominic Crossan et de son lucratif Séminaire de Jésus. Cet ingénieux groupe de gens, mené par Robert Funk et John Dominic Crossan, revendique pour lui-même l’« érudition qui prévaut dans les grandes universités du monde ». C’est ce qu’il déclare dans son entretien avec Richard Hays dans « The Corrected Jesus » (Le Jésus corrigé), p. 47 de la publication First Things No. 43 (en anglais). Sur la base de cette affirmation faite par eux-mêmes, les membres du Séminaire de Jésus publient des choses depuis la seconde moitié des années 1980. Ces messieurs illuminés viennent maintenant nous apprendre ce que Jésus a dit et ce qu’il n’a pas dit. Avec un sens commercial aigu, ils font des déclarations à la presse, généralement en précédant la publication de l’une de leurs œuvres. J’en cite ici quelques-unes : « La plupart des phrases de Jésus ont été inventées par un auteur anonyme » ; « Jésus n’a très probablement pas enseigné le Notre Père » ; « Le véritable Évangile est-il dans la Bible ? » ; « Des érudits compilent une nouvelle Bible ». Peu après ces déclarations faites à la presse fut présenté le livre « Les Cinq Évangiles : à la recherche des paroles authentiques de Jésus ». Je ne sais pourquoi, mais ils me rappellent d’autres qui « découvrirent » la mort de Jésus sur un poteau (au lieu de la croix) et d’autres « vérités » rebattues… que le lecteur juge s’il vaut la peine de risquer avec quelqu’un qui déclare implicitement que la « vérité » sur Jésus a attendu vingt siècles jusqu’à ce que le Séminaire de Jésus ou la Société Watchtower viennent nous montrer « la lumière ».

Mais avant de voir ce que ce groupe déclare, voyons s’il est vrai que ses références font partie de l’« érudition qui prévaut dans les grandes universités du monde », comme le déclare M. Crossan, cité comme autorité par M. Arias.

Le Dr Richard B. Hays, professeur associé du Nouveau Testament à l’École de théologie de l’Université Duke (États-Unis), déclare à ce sujet :

Pas un seul membre des chaires néotestamentaires de Yale, Harvard, Princeton, Duke, l’University of Chicago, l’Union Theological Seminary, Vanderbilt, SMU ou de l’Université Catholique n’a pris part à ce projet [le Séminaire de Jésus]. Inutile de dire que les professeurs des séminaires évangéliques n’y ont pas participé. Des érudits reconnus d’Angleterre ou d’autres parties du Continent européen n’y ont pas participé non plus. De fait – je tiens à l’exprimer clairement –, la plupart des spécialistes bibliques reconnus éprouvent un profond scepticisme en contemplant les méthodes et les conclusions de ce groupe universitaire coupé de la communauté des savants. Le fait est qu’il s’agit d’un livre d’imagination qui a été produit par un groupe d’« érudits » auto-proclamés qui déclarent des points de vue non conventionnels sur Jésus et les Évangiles. Ils sont, bien sûr, libres de publier ces points de vue. Néanmoins, leur tentative de présenter ces opinions comme s’il s’agissait des « résultats fermement établis après une analyse critique érudite » est, il faut le dire, une tromperie condamnable. Richard Hays, tel qu’il apparaît dans « The Corrected Jesus » (« Le Jésus corrigé »).

Je voudrais que le lecteur retienne cette intéressante évaluation à mesure que nous progressons dans l’analyse du document produit par M. Arias.

7 Jésus a prêché une religion du cœur, sans temples ni cathédrales.

La question est la suivante : qu’est-ce que Jésus visait lorsque, entouré d’une poignée d’hommes et de femmes, de gens plutôt simples, il se mit à critiquer certains aspects de la religion judaïque de son temps (comme le font aujourd’hui les théologiens progressistes avec le catholicisme) et à annoncer la venue d’un nouveau « Royaume » ? Cette annonce du Royaume était-elle celle de la fondation d’une nouvelle religion et d’une nouvelle Église, ou était-ce simplement l’annonce d’un dépassement de l’ancienne religion de ses pères, en lui insufflant une plus grande universalité et en proclamant la centralité de la dignité humaine comme le cœur même de la religion, ou s’agissait-il d’une religion différente ? Ou était-ce un royaume purement temporel pour chasser les Romains de la terre de ses pères, par eux occupée ?

Je voudrais savoir quand Jésus a critiqué « certains aspects de la religion judaïque de son temps ». Jésus, pour autant que nous le sachions, est venu accomplir la loi mosaïque. Les critiques que Jésus fait, il ne les fait pas des procédures et des institutions religieuses établies par Moïse et les Prophètes hébreux. Au contraire, il affirme et ravive l’esprit de cette loi, et ce qu’il critique, c’est l’hypocrisie du fondamentalisme juif, qui transforme la loi mosaïque en un instrument d’oppression pour le peuple et qui finit par éloigner le peuple de Dieu et de l’amour du prochain. La critique que Jésus fait est, par exemple, du Corban, parce que cette tradition tordue limite et contrarie les commandements donnés par l’intermédiaire de Moïse. Jésus fréquente le temple et la synagogue. Il accomplit ses obligations mosaïques et, lorsqu’il modifie – parfois en durcissant (le cas du divorce), parfois en adoucissant l’interprétation de la loi (le cas du repos sabbatique ou de la lapidation de la femme adultère) –, même dans les cas où l’interprétation de Jésus semble modifier la loi de Moïse, il y a toujours une révélation d’une nouvelle dimension spirituelle du commandement que l’on explique. Je donne pour exemple « le Fils de l’Homme est maître du Sabbat » et « que celui qui est sans péché lui jette la première pierre ». Dans le premier, Jésus révèle sa majesté et son autorité sur le Sabbat, le jour de Dieu. En révélant sa seigneurie sur le Jour du Seigneur, il indique aux Juifs l’imminence de la nouvelle création et l’autorité propre de Jésus pour l’inaugurer. Dans le second cas, loin de justifier la lapidation (illégale, puisqu’une foule n’avait pas le droit de lapider quiconque, selon la loi), Jésus se sert de cette occasion pour révéler l’existence du péché inhérent à tout être humain et l’importance de la miséricorde de Dieu pour résoudre le problème du péché humain.

Il en eût été autrement si Jésus avait dit des choses comme « Moïse a-t-il voulu fonder une religion ? » ou peut-être « La Loi de Moïse est une loi du cœur et il n’est pas besoin d’aller au temple », ou toute autre objection à l’autorité de la loi ou à son intégrité historique dans le but d’en saper l’importance ou la véracité. C’est le comble de l’effronterie que ces « théologiens progressistes » se comparent à Jésus.

En temps voulu, Jésus accomplit sa mission sur la terre : révéler Dieu dans un être humain et donner la preuve que le service de Dieu est le service du prochain dans l’acte sublime de la charité et non de la rébellion. Comme nous l’avons dit auparavant, Jésus a vaincu Rome et finira par triompher de toute seigneurie ou royaume de la terre, car sa souveraineté est irrésistible et son royaume est aussi inévitable que l’arrivée du matin après une nuit obscure.

8 Il serait important à cet égard de connaître l’idée de Dieu que Jésus prêchait et de savoir si c’était une idée de Dieu « inventée » par lui ou tirée des racines des Écritures anciennes. Car on dit que l’une des caractéristiques de la nouvelle religion prêchée par le prophète de Nazareth était celle d’un Dieu « père » par opposition au Dieu « juge » de l’Ancien Testament ; le Dieu de la compassion et non le Dieu de la vengeance ; le Dieu, non de l’« œil pour œil et dent pour dent », mais du père qui reçoit le fils prodigue, qui était parti de la maison et avait dilapidé son héritage, avec tant de fête et de joie qu’il fait brûler d’envie le fils fidèle qui était resté à la maison. Mais il se trouve que cette image est aussi dans l’Ancien Testament, concrètement chez le prophète Isaïe, quand, parlant de Dieu, il dit qu’il est plus compréhensif qu’une mère, car, tandis qu’une mère pourrait en venir à abandonner un enfant, Dieu ne le ferait jamais.

Ce paragraphe mérite le fameux commentaire de saint Augustin d’Hippone : « Le Nouveau Testament est caché dans l’Ancien, et l’Ancien se dévoile dans le Nouveau ». Jésus n’a pas eu à « inventer » le Père. Saint Paul insiste maintes et maintes fois sur l’importance de comprendre que le but de la loi mosaïque est de révéler l’impuissance de l’homme face au péché. La loi ne peut être accomplie que par un homme parfait et a pour but de révéler le Christ comme cet homme parfait, d’établir les fondements légaux pour faire valoir son sacrifice et, enfin, de montrer à l’humanité la porte de sortie : la miséricorde de Dieu révélée dans la Passion. Car si Dieu est un Juge, il est aussi un Père plein de miséricorde et d’amour pour ses enfants égarés. La contraposition n’est pas une réinvention de Dieu ; c’est sa révélation finale. Jésus nous a montré le Père et a payé la caution au Juge. Maintenant que le jugement est réglé, il ne nous reste plus qu’à accepter la grâce divine qui nous tire de l’embrouillamini monumental où nous nous sommes fourrés grâce à notre père charnel Adam.

9 Il y a un texte significatif, dans l’évangile de Jean, qui est aussi révélateur de l’idée que Jésus avait de la religion, de la manière d’adorer Dieu et de tout ce qui est extérieur à l’Église, principalement le problème des temples. C’est le passage où Jésus flirte avec la Samaritaine qui allait puiser de l’eau au puits. Il existait une grande inimitié entre Juifs et Samaritains. Ces derniers étaient considérés comme païens, ne reconnaissant pas la religion d’Israël. La Samaritaine provoque Jésus en disant que ses ancêtres avaient adoré Dieu sur cette montagne où ils se trouvaient, tandis que les Juifs disaient qu’il faut l’adorer dans le temple de Jérusalem. Deux églises se disputant un lieu de culte. Jésus tranche net : « Crois-moi, femme, l’heure vient où ce n’est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père… L’heure vient – et c’est maintenant – où les véritables adorateurs adoreront en esprit et en vérité. » Si ces paroles de Jésus sont historiques – et l’Église les reconnaît comme telles –, il faudrait se poser bien des questions. Pour l’heure, il est évident que, si Jésus pensait à un nouveau type de religion, en elle n’allaient avoir aucune importance les lieux physiques de culte, puisque, comme il le dit, les disciples de cette nouvelle religion devraient rendre culte à Dieu non dans des églises, des temples et des cathédrales pharaoniques, mais au-dedans d’eux-mêmes. Ce serait le cœur, l’esprit de l’homme, le grand temple intérieur où ils pourront le mieux rencontrer Dieu.

10 Sur ce texte, des flots d’encre ont été déversés. Mais peu ont creusé pour observer qu’il s’agit d’une dure critique de tout le faste des églises érigées par les catholiques et les protestants. À la Samaritaine, Jésus dit très clairement qu’à l’avenir ou, mieux, dès cet instant, importeront fort peu tant le Temple de Jérusalem que les cathédrales qu’on lèverait un jour en son nom, puisque rien de tout cela n’est important pour rendre culte au Dieu qui habite dans le cœur des personnes et non dans l’obscurité et la magnificence des temples.

Je dois m’étendre sur cette section, car il y a quelques choses que je voudrais demander à M. Arias. D’où a-t-il tiré que Jésus flirte avec la Samaritaine ? Quelle sorte de sérieux exégétique peut extraire de ce texte un flirt ?

Approfondissons un peu le contexte de Jean chap. 4, d’où est extraite cette portion. Rappelons-nous, car il est nécessaire d’analyser fidèlement le contexte, que la division en chapitres et en versets est postérieure à la rédaction des Évangiles. Par conséquent, si nous commençons à lire l’Évangile de Jean depuis le début, nous pouvons distinguer certaines sections qui précèdent cette citation et qui peuvent nous aider à obtenir une idée plus précise du sens général de l’écrit. Ces sections sont, en commençant depuis le sommaire de la sélection des apôtres :

  • La sélection des apôtres
  • Les noces de Cana en Galilée
  • La purification du Temple au temps de la Pâque
  • L’entretien avec Nicodème
  • Le témoignage de Jean le Baptiste
  • Le témoignage aux Samaritains
  • Le retour en Galilée

On pourrait écrire un livre sur ces sections de l’Évangile de Jean. De fait, bien des ouvrages ont été écrits sur cet Évangile, si différent des trois autres. Aussi me pardonnera-t-on si je survole ce sujet à vol d’oiseau afin de ne pas m’étendre inutilement, puisque l’écrit de M. Arias se poursuit lui aussi longuement et abondamment. Quoi qu’il en soit, nous en avons pour longtemps, car il y a beaucoup à voir.

Une caractéristique de la présentation johannique de l’Évangile est ce que nous appellerons la dualité de concepts. Jean présente plusieurs concepts par paires et développe un argument subtil au moyen de ces paires, parfois opposées (comme la lumière et les ténèbres) et parfois concurrentes (eau et esprit, ou eau et sang). Ces paires s’entrelacent de manières variées et ont la particularité d’inciter le lecteur à la contemplation du mystère de l’Incarnation de Jésus et de son propos. Jean préfère nous faire penser et contempler plutôt qu’expliquer les choses. Ce traitement singulier ne laisse pas de côté le développement logique de l’Évangile, mais est en pleine harmonie avec lui. La sélection des apôtres est la porte que Jean ouvre pour nous introduire au reste du récit. Les élus croient immédiatement en la messianité de Jésus, qui leur laisse entrevoir le propos de son ministère : la révélation de Dieu à Israël. À Nathanaël, il exprime la promesse « Tu verras des choses plus grandes que celles-ci, et en vérité je te le dis, tu verras les cieux ouverts et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus du Fils de l’Homme. »

Notons que Nathanaël est l’Israélite idéal (sincère, sans détour) que Jésus trouve sous le figuier (qui est un symbole d’Israël comme nation spirituellement consacrée à Dieu ; rappeler la malédiction du figuier pour son échec à produire des fruits, qui survient à la fin du ministère de Jésus). Notons aussi que la contraposition des « anges de Dieu » et du « Fils de l’Homme » est une pré-révélation de la divinité du Fils de l’Homme, que les anges servent. Mais ce qui nous importe ici, c’est la ressemblance de l’image avec la vision de Jacob à Béthel quand, seul dans la nuit, il voit l’échelle qui mène au trône de Dieu et les anges monter et descendre au trône de Dieu. Pour un Juif, cette image est une image de forte signification. Nathanaël semble symboliser ce nouveau Jacob qui va avoir le bonheur de contempler la renaissance d’Israël d’une façon qu’aucun avant lui n’avait soupçonnée. Non selon la chair, mais selon l’esprit.

Suit le récit des noces de Cana. Les noces se retrouvent sans vin. Il est possible que ce soit là un souvenir de Marie rapporté à Jean plus tard, mais voyons comment Jean le présente. Le vin est miraculeusement créé au moyen de l’« eau de la purification » contenue dans six jarres, qui sont présentées au président du banquet remplies d’un vin excellent. Celui-ci approuve en disant que le meilleur vin est apparu à la fin et non, comme c’était la coutume, au début du repas. La dualité de l’eau et du sang (symbolisé par le vin) apparaît ici. Nous savons que le sacrifice de Jésus est nécessaire pour que se réalise la réunion de l’humanité fidèle avec Dieu : les noces de l’Agneau. Le vin présenté au président est un type du sang parfait de Jésus qui purifie (comme l’eau des ablutions) et qui est accepté par le Père comme justification suffisante. Jean conclut le récit de ce premier miracle en résumant « Tel fut le commencement des signes de Jésus, à Cana en Galilée ; il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui. » Notons la contraposition avec le récit de la sélection des apôtres. Croire en Jésus entraîne de recevoir une révélation de sa gloire. Une autre dualité tissée dans ce fascinant récit de saint Jean.

Contraposée à la foi des disciples, dans le récit suivant nous voyons comment les Juifs du temple exigent de Jésus un signe pour leur montrer que Jésus a l’autorité de chasser les marchands du temple. Le signe que Jésus leur propose, comme s’il s’agissait d’une énigme, est « détruisez ce temple, et en trois jours je le relèverai. » Les Juifs ne croient pas, mais Jean, rétrospectivement, nous explique que Jésus parlait du temple de son corps. C’est là ensuite une autre révélation que les disciples ne comprennent que lorsque Jésus est ressuscité. De nouveau les disciples croient, et la révélation du véritable sens de ses paroles ne leur advient qu’à eux. Rappelons-nous que la même phrase est présentée par les témoins devant le Sanhédrin lorsque Jésus va au jugement, la nuit précédant sa mort au Golgotha. La même phrase qui révèle quelque chose aux croyants est cause de scandale pour ceux qui ne veulent pas croire. En même temps, ceux qui croient simplement à cause des signes et des miracles que Jésus produit ne reçoivent pas cette révélation, car Jésus ne se présente pas tout entier devant eux, sachant que leur foi a des racines courtes (Jn 4,23-25).

Ainsi arrivons-nous à Jérusalem et à l’entretien avec Nicodème. La contraposition est à présent multiforme. Naître d’en haut, naître de l’esprit, est contraposé à la nature humaine charnelle, d’en bas. Le terrestre s’oppose au spirituel. Puis la dualité, déjà présentée auparavant, se développe de nouveau : eau et esprit. Nicodème demande comment il est possible que quelqu’un naisse de nouveau ; personne ne peut retourner dans le sein de sa mère, raisonne le savant juif sans penser que dans la mort nous retournons tous au sein de la mère de toutes choses : la Terre. Plus tard, saint Paul, très probablement sans connaissance de cet entretien du Seigneur, nous dit que la semence doit tomber en terre pour porter du fruit. La naissance de l’esprit est transcendante lorsque la chair, la nature humaine, a été laissée en arrière. En tant que maître de la loi, Nicodème aurait dû reconnaître ces concepts. Nicodème veut croire, mais ne comprend pas. Il est venu à Jésus « dans la nuit » ; sortant des ténèbres, il s’est approché de la lumière. Puis Jean, en décrivant le début de la trahison de Judas, nous dit que Judas sort de la cène pascale vers la nuit du dehors, et ainsi se complète une autre dualité entre Nicodème et Judas. Un homme accepte, préfère la lumière, et l’autre l’abandonne (voir Jn 3,19). Notons de plus que Jésus emploie avec Nicodème la phrase « nous parlons de ce que nous savons [connaissons] », une phrase qui nous rappelle le « nous adorons ce que nous savons [connaissons] » employé ensuite avec la Samaritaine près du puits.

Jean procède maintenant à relater le témoignage du Baptiste et, au commencement même de ce témoignage (Jn 3,29), le Baptiste révèle Jésus comme l’Époux qui a le droit d’épouser l’épouse, l’Église naissante. Le Baptiste ressent la joie des bons amis de l’Époux ; de nouveau la contraposition ciel-terre et la mention de l’esprit comme don de Dieu résultant de l’eau du baptême de l’autre côté du Jourdain.

En chemin vers la Galilée à présent, Jésus et les disciples passent par la Samarie. Nous savons que les Samaritains étaient en considérable inimitié avec les Juifs en raison de différences religieuses. Les Samaritains pratiquaient une version de la religion mosaïque qui n’était pas acceptable pour les Juifs orthodoxes. Jésus s’assied pour se reposer près du puits traditionnellement connu comme le Puits de Jacob. Rappelons-nous maintenant ce qui a été dit auparavant à Nathanaël et sa coïncidence avec la vision de Jacob à Béthel. Notons de nouveau l’image que Jean nous présente. De l’eau d’un puits, et ce puits est Israël ou Jacob. Une Samaritaine vient puiser de l’eau, et Jésus lui en demande un peu. À nous, cela paraîtra peut-être quelque chose de peu inhabituel. Pourtant, la femme est surprise. C’est que la tradition juive déclarait les femmes samaritaines impures ; « menstruées dès le berceau » était l’expression que l’on employait pour les décrire et indiquer qu’aucun Juif ne pouvait en épouser une et demeurer pur. Pour ne pas rendre cela encore plus long, centrons-nous sur la déclaration de Jésus d’être lui-même une « source d’eaux jaillissant en vie éternelle », eau qui coule vive et non eau stagnante dans un puits. L’image d’eau purificatrice qui donne la vie nous rappelle les noces (eau et vin) et les deux choses qui jaillissent de la cinquième plaie de Jésus sur la croix : l’eau et le sang pour le pardon des péchés. Le puits de Jacob est un symbole d’Israël. Jésus l’éclaircit en disant « le salut vient des Juifs. » La femme et les habitants du village acceptent Jésus comme le Messie, et c’est elle la première à qui Jésus révèle sans équivoque sa messianité. La fin de la mission d’Israël est de produire Jésus, et l’eau du puits de Jacob termine ses fonctions pour être remplacée par l’eau de vie que Jésus offre une fois pour toutes, le baptême dont il est abondamment parlé avant d’arriver au chap. 4. Jean entrelace habilement Jacob/Nathanaël/Israël/Jésus et le thème de l’eau purificatrice en un récit magistral et mystique et qui révèle bien plus qu’il n’explique.

Cette Samaritaine, cérémonieusement déclarée impure et de réputation douteuse, est la première à savoir, de la bouche de Jésus, qu’il est le Messie. Marie-Madeleine, celle qui fut prisonnière des sept démons, est la première à voir Jésus ressuscité. Que signifient ces deux apparentes incongruités de Jésus, révélé dans sa totalité à des femmes telles que celles-ci ? Il y a là de quoi penser. De nouveau nous entendons les mots esprit et vérité ; de nouveau il nous est rappelé que « nous adorons ce que nous savons [connaissons] ».

Mais le but de toute cette lecture préalable est d’arriver au cœur du sens des mots « esprit et vérité ». Jésus a-t-il voulu dire par là que la nouvelle adoration est exclusivement personnelle et que les temples seraient abolis ? Voyons ce que déclare à ce sujet une ancienne publication chrétienne…

Comme les prophètes avant lui, Jésus a professé le plus profond respect pour le Temple de Jérusalem. Il y a été présenté par Joseph et Marie quarante jours après sa naissance (Lc 2,22-39). À l’âge de douze ans, il décide de rester dans le Temple pour rappeler à ses parents qu’il se doit aux affaires de son Père (Lc 2,46-49). Durant sa vie cachée, il y est monté chaque année au moins à l’occasion de la Pâque (Lc 2,41) ; son ministère public lui-même a été rythmé par ses pèlerinages à Jérusalem à l’occasion des grandes fêtes juives (Jn 2,13-14 ; 5,1.14 ; 7,1.10.14 ; 8,2 ; 10,22-23).

Jésus est monté au Temple comme au lieu privilégié de la rencontre avec Dieu. Le Temple était pour lui la maison de son Père, une maison de prière, et il s’indigne que son parvis extérieur soit devenu un lieu de commerce (Mt 21,13). S’il chasse les marchands du Temple, c’est par amour jaloux pour son Père : « Ne faites pas de la Maison de mon Père une maison de commerce. Ses disciples se rappelèrent qu’il est écrit : ‘Le zèle pour ta Maison me dévorera’ (Ps 69,10) » (Jn 2,16-17). Après sa Résurrection, les Apôtres ont gardé un respect religieux à l’égard du Temple (Ac 2,46 ; 3,1 ; 5,20.21 ; etc.).

Toutefois, au seuil de sa Passion, Jésus a annoncé la ruine de ce splendide édifice dont il ne restera pas pierre sur pierre (Mt 24,1-2). Il y a là l’annonce d’un signe des derniers temps qui vont s’ouvrir avec sa propre Pâque (Mt 24,3 ; Lc 13,35). Mais cette prophétie a pu être déformée par de faux témoins lors de son interrogatoire chez le grand prêtre (Mc 14,57-58) et lui être reprochée comme injurieuse lorsqu’il était cloué sur la croix (Mt 27,39-40).

Loin d’avoir été hostile au Temple (Mt 8,4 ; 23,21 ; Lc 17,14 ; Jn 4,22), où il a exposé l’essentiel de son enseignement (Jn 18,20), Jésus a voulu payer l’impôt du Temple en s’associant à Pierre (Mt 17,24-27), qu’il venait de poser comme fondement de sa future Église (Mt 16,18). Bien plus, il s’est identifié au Temple en se présentant comme la demeure définitive de Dieu parmi les hommes (Jn 2,21 ; Mt 12,6). C’est pourquoi sa mise à mort corporelle (Jn 2,18-22) annonce la destruction du Temple qui manifestera l’entrée dans un âge nouveau de l’histoire du salut : « L’heure vient où ce n’est ni sur cette montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père » (Jn 4,21 ; Jn 4,23-24 ; Mt 27,51 ; He 9,11 ; Ap 21,22).

Si la Loi et le Temple ont pu être occasion de « contradiction » (Lc 2,34) entre Jésus et les autorités religieuses d’Israël, c’est que, pour la rédemption des péchés – œuvre divine par excellence –, Jésus accepte d’être véritable pierre d’achoppement pour ces autorités (Lc 20,17-18 ; Ps 118,22). (Catéchisme de l’Église Catholique)

Pour que l’on constate qu’adorer, prier ou méditer dans le secret du cœur n’est pas incompatible avec le fait d’avoir un lieu approprié pour ces activités, je cite ce qui suit :

L’église, maison de Dieu, est le lieu propre de la prière liturgique de la communauté paroissiale. Elle est aussi le lieu privilégié de l’adoration de la présence réelle du Christ dans le Saint-Sacrement. Le choix d’un lieu favorable n’est pas indifférent pour la vérité de la prière : – pour la prière personnelle, le lieu favorable peut être un « coin de prière », avec les Saintes Écritures et des images, pour être « dans le secret » devant notre Père. Dans une famille chrétienne, ce genre de petit oratoire favorise la prière en commun.

– dans les régions où existent des monastères, la vocation de ces communautés est de favoriser la participation des fidèles à la Prière des Heures et de permettre la solitude nécessaire à une prière personnelle plus intense (cf. PC 7).

– les pèlerinages évoquent notre marche sur la terre vers le ciel. Ils sont traditionnellement des temps forts de renouveau de la prière. Les sanctuaires sont, pour les pèlerins en quête de sources vives, des lieux exceptionnels pour vivre « en Église » les formes de la prière chrétienne. (Catéchisme de l’Église Catholique)

Un résumé de ceci, dont j’espère qu’il nous mettra tous à penser sérieusement :

  • Jésus parle de ce qui allait arriver, à savoir que pas une figurine ne resterait avec sa tête : le temple serait détruit, comme le lieu de culte samaritain l’avait déjà été. Tel est le sens des paroles de Jésus.
  • L’idée de fond est que le lieu n’est pas la substance du culte, mais l’esprit, comme nous le savions quelque vingt siècles avant que M. Arias ne vînt nous le révéler.
  • Les apôtres allaient au temple pour prier (l’Esprit déjà reçu à la Pentecôte !), comme il est consigné dans les Actes : se pourrait-il qu’ils aient oublié que Jésus ne voulait pas qu’ils aillent au temple ? Si la révélation de Jésus est purement et exclusivement personnelle, pourquoi Jésus a-t-il demandé aux disciples de ne pas bouger de Jérusalem ?
  • Les pratiquants de toute religion se réunissent en certains lieux qu’ils disposent pour le culte, qu’on l’appelle comme on voudra. En revanche, « nous avons un autel » (Hébreux 13,10), et « autel », c’est du culte, quoi qu’on dise. Peut-être devrions-nous avoir des autels mobiles, puisque la « véritable intention » de Jésus était que nous l’adorions seulement dans le cœur, selon que nous éclaire M. Arias !
  • Et bien sûr, si le moment et la circonstance arrivaient, il n’est pas besoin d’église-édifice ; cela aussi, nous les catholiques pouvons le maintenir. Les premiers chrétiens n’en avaient pas – à cause des persécutions –, mais ils se réunissaient dans les catacombes, où ils avaient les autels où ils célébraient le culte, vénéraient les reliques des martyrs, et où apparaissent les premières inscriptions et peintures sacrées. Si cela n’est pas une église, cela y ressemble beaucoup ! Mais bien sûr, M. Arias estime que les tout premiers chrétiens n’ont pas compris ce que Jésus voulait dire et ont trahi l’idée de n’avoir pas de lieu fixe où se rencontrer. Vingt siècles plus tard, M. Arias lit quelque chose de préservé par ces « traîtres » et découvre promptement, à la manière de Sherlock Holmes, que l’intention de Jésus était de fonder une idéologie sans temples.

Conclusion : Jésus avait raison : ni à Jérusalem ni sur le Mont Garizim on n’adorera Dieu, mais dans les âmes des fidèles, ce qui n’empêche pas qu’ils se réunissent pour célébrer l’eucharistie ou pour prier ensemble en un lieu fait pour ce propos. L’une chose ne nie pas l’autre.

Boston, USA.

Auteur : Carlos Caso-Rosendi

Source : Apologetica.org