« …de peur que, aveuglé par l’orgueil, il ne vienne à encourir la même condamnation que le diable. » 1 Timothée 3,6
Le schisme lefebvriste commence en l’an 1988, lorsque l’archevêque Marcel Lefebvre (fondateur de la Fraternité Saint-Pie X) ordonna quatre évêques sans mandat pontifical, encourant lui-même, ainsi que les évêques ordonnés, l’excommunication « latae sententiae ». Le problème, cependant, a commencé bien avant, lorsque, après des actes répétés de désobéissance au Siège Apostolique, ils fixent leur position : « Nous refusons et avons toujours refusé de suivre la Rome de tendance néo-moderniste et néo-protestante qui s’est manifestée clairement dans le Concile Vatican II et après le Concile dans toutes les réformes qui en sont issues », « Aucune autorité, même la plus élevée dans la hiérarchie, ne peut nous contraindre à abandonner ou à diminuer notre foi catholique clairement exprimée et professée par le magistère de l’Église depuis dix-neuf siècles ».
En résumé : les lefebvristes rejetaient l’autorité non seulement d’un Concile œcuménique, mais de toute autorité (y compris celle du Pape) qui, selon eux, ne serait pas d’accord avec leur notion de Tradition. À ce propos, la Lettre apostolique donnée en forme de « motu proprio » « Ecclesia Dei » de S.S. Jean-Paul II déclare : .
« Les circonstances particulières, objectives et subjectives, dans lesquelles s’est réalisé l’acte de l’archevêque Lefebvre offrent à tous l’occasion de réfléchir profondément et de renouveler le devoir de fidélité au Christ et à son Église.
Cet acte a été en lui-même une désobéissance au Pontife romain en une matière très grave et d’une importance capitale pour l’unité de l’Église, à savoir l’ordination d’évêques, par laquelle se maintient sacramentellement la succession apostolique. C’est pourquoi cette désobéissance — qui entraîne avec elle un véritable rejet de la primauté romaine — constitue un acte schismatique. En accomplissant cet acte, malgré le monitum public que lui a adressé le cardinal Préfet de la Congrégation pour les Évêques le 17 juin dernier, le très révérend Mgr Lefebvre et les prêtres Bernard Fellay, Bernard Tissier de Mallerais, Richard Williamson et Alfonso de Galarreta ont encouru la grave peine d’excommunication prévue par la discipline ecclésiastique » .
Plus loin :
La racine de cet acte schismatique peut être décelée dans une notion imparfaite et contradictoire de la Tradition : imparfaite, parce qu’elle ne tient pas suffisamment compte du caractère vivant de la Tradition, qui — comme l’enseigne clairement le Concile Vatican II — remonte originairement aux Apôtres et « progresse dans l’Église sous l’assistance de l’Esprit Saint ; c’est-à-dire qu’elle croît par la compréhension des choses et des paroles transmises, lorsque les fidèles les contemplent et les étudient en les méditant dans leur cœur, lorsqu’ils comprennent intérieurement les mystères qu’ils vivent, lorsque les évêques les proclament, successeurs des Apôtres dans le charisme de la vérité ».
…
Dans les présentes circonstances, je désire surtout adresser un appel à la fois solennel et fervent, paternel et fraternel, à tous ceux qui, jusqu’à présent, ont été liés de diverses manières aux activités de l’archevêque Lefebvre, afin qu’ils accomplissent le grave devoir de demeurer unis au Vicaire du Christ dans l’unité de l’Église catholique et cessent de soutenir de quelque façon que ce soit cette manière d’agir répréhensible. Tous doivent savoir que l’adhésion formelle au schisme constitue une grave offense à Dieu et entraîne avec elle l’excommunication dûment établie par la loi de l’Église(8).
Bref rappel : Tradition, Écriture et Magistère
Le Catéchisme explique (en ses numéros 76-87) que la transmission de l’évangile s’est faite de deux manières : oralement et par écrit (2 Thessaloniciens 2,15). Il explique également que, afin que l’évangile se conservât toujours vivant et entier dans l’Église, les apôtres ont établi comme successeurs les évêques, leur laissant à charge le magistère.
Cette transmission vivante de l’évangile, que nous appelons Tradition, est étroitement liée à l’Écriture, et c’est par elle que l’Église transmet à tous les âges ce qu’elle est et ce qu’elle croit. La Tradition et la Sainte Écriture sont intimement unies et compénétrées, car toutes deux jaillissent d’une même source, se fondent en quelque sorte et tendent à une même fin.
Tandis que la Sainte Écriture est la parole de Dieu en tant qu’écrite sous l’inspiration de l’Esprit Saint, la Tradition reçoit la parole de Dieu confiée par le Christ et l’Esprit Saint aux apôtres, et la transmet intègre à leurs successeurs ; afin que ceux-ci, éclairés par l’Esprit de vérité, la conservent, l’exposent et la répandent fidèlement dans leur prédication.
Il est important de signaler que l’office d’interpréter authentiquement la parole de Dieu, orale ou écrite, a été confié uniquement au Magistère vivant de l’Église, lequel l’exerce au nom de Jésus-Christ, c’est-à-dire aux évêques en communion avec le successeur de Pierre, l’évêque de Rome.
Dès les temps les plus anciens de l’histoire de l’Église, les chrétiens ont soutenu que la Théologie doit être formulée conformément à ces trois principes. L’Écriture et la Tradition servent de principes matériels à la Théologie, tandis que le Magistère sert de principe formel, ce qui veut dire que, tandis que dans les premiers se trouve contenue la Révélation, dans le second réside l’office d’en donner la correcte interprétation. Ils constituent ainsi le trépied sur la base duquel se formulent toutes les vérités catholiques.
Que se passe-t-il si l’on rejette la Tradition ou le Magistère ?
De même qu’un trépied, s’il lui manque un pied, tombe, il en va de même pour celui qui prétend faire de la théologie mais rejette l’un quelconque des trois éléments précédents : en peu de mots, il court le risque de mal interpréter les Écritures, ou de mal interpréter la Tradition, ce qui l’expose à un risque supplémentaire : celui de tomber dans la dissidence (en rejetant des enseignements non définitifs du Magistère), dans l’hérésie (en niant une vérité qui doit être crue de foi divine et catholique, ou le doute obstiné à son sujet) ou même dans le schisme (rejet de la soumission au Souverain Pontife ou de la communion avec les membres de l’Église qui lui sont soumis).
Les pères de l’Église ont toujours mis en garde contre les déviations de ceux qui tentaient d’usurper la place du Magistère pour imposer leur propre conception de la foi. Ce n’est pas en vain que saint Augustin réaffirmait sa soumission à l’autorité de l’Église en écrivant aux manichéens : « Je ne croirais pas à l’Évangile si l’autorité de l’Église catholique ne m’y poussait. » (saint Augustin. C. ep. Man. 5,6 ; cf. C. Faustum 28,2).
De même que saint Augustin attribue l’hérésie à l’orgueil (De Doct. Christ., praef. 2 ; Ep. 208,2), saint Thomas l’attribue à la surévaluation de son propre jugement (S. Th. II-II 5,3.), parce qu’il « ne donne pas son assentiment à tout ce que l’Église enseigne, mais admet ce qu’il veut et exclut ce qu’il ne veut pas, suivant ainsi sa propre volonté » . Et, bien qu’il ne soit pas de l’objet de cette étude d’entrer dans le domaine de la responsabilité concrète de chaque personne en particulier, on peut affirmer sans crainte de se tromper que tout baptisé qui rejette l’autorité du Magistère, que ce soit par ignorance invincible ou non, finit par usurper son office.
Si nous examinons l’histoire, nous verrons que, maintes et maintes fois, les hérésies et les schismes ont ce facteur commun : un schismatique et/ou hérésiarque qui se proclame maître de la vérité et convainc les autres qu’il l’est. Et cette histoire continue de se répéter chaque fois que quelqu’un « surévalue son propre jugement » au-dessus du jugement de l’Église.
Parallèles dans l’histoire
1. Le conflit judaïsant
Le premier conflit qu’affronta l’Église primitive, rapporté en Actes 15 et auquel font référence de nombreuses fois les lettres de Paul (spécialement Romains et Galates).
Il survint après qu’un ensemble de pharisiens convertis au christianisme voulurent forcer les premiers chrétiens à se faire circoncire selon le commandement de la Loi juive qui l’ordonnait comme signe de l’alliance perpétuelle entre Dieu et son peuple : « Voici mon alliance qui sera observée entre moi et vous, c’est-à-dire ta postérité après toi : tous vos mâles seront circoncis…Quand ils auront huit jours, tous vos mâles seront circoncis, de génération en génération…comme une alliance perpétuelle. » Genèse 17,10-13.
L’Église se réunit en Concile et se produit la première interprétation-actualisation de la Tradition. Le Magistère, exerçant son office d’interprète authentique de la Révélation, distingue ce qui est temporel de ce qui demeure. En cette époque, il y eut ceux qui résistèrent à ce que l’Église avait décrété, rejetant le Concile de Jérusalem et persévérant à judaïser ; cependant, aujourd’hui, de leurs doctrines il ne reste même pas la poussière.
Donatistes
Schisme du IVe siècle. Les donatistes soutenaient que l’Église se composait des bons et que les méchants en étaient exclus ; ceux qui n’avaient pas obtenu le martyre durant les persécutions des étapes précédentes et ceux qui n’étaient pas disposés à l’accepter le cas échéant n’appartenaient plus à l’Église et, par conséquent, leurs sacrements étaient invalides.
Pour les donatistes, l’Église de Rome et les églises en communion avec elle étaient condamnées pour avoir admis en leur sein de faux chrétiens, eux-mêmes étant le reste fidèle, la véritable Église fidèle à la Tradition.
Les résultats furent désastreux : leur fanatisme exagéré se manifesta en de cruelles persécutions de catholiques, les tuant et brûlant leurs autels, ils jetèrent aux chiens leurs espèces consacrées et, par goût du martyre, recoururent au suicide collectif. (Il est impossible de ne pas remarquer ici une similitude entre l’attitude des donatistes d’alors et celle des lefebvristes.)
2. Tertullianistes et montanistes
Même les plus brillants écrivains ecclésiastiques sont tombés dans la tentation de surévaluer leur propre critère, et de passer de gardiens de l’orthodoxie à schismatiques et hérétiques.
Tel fut le cas de Tertullien, qui avait été un apologiste reconnu de son temps. Dans De praescriptione haereticorum, il refuse aux hérétiques tout argument, objectant qu’ils n’ont pas le droit d’en appeler aux Écritures, et soutient que ce n’est que dans les Églises apostoliques que l’on peut parvenir à leur correcte interprétation.
Son rigorisme extrême le conduisit même à affirmer que l’adultère et la fornication étaient des péchés impardonnables, si bien que pas même l’évêque de Rome, comme successeur de Pierre, n’avait autorité pour les absoudre. Il nie finalement que le pouvoir accordé à Pierre ait été transmis à ses successeurs (Tertullien, Sur la pudicité 21).
Résultat : il embrasse l’hérésie montaniste, qui voyait en Montan (autre hérétique) l’incarnation de l’Esprit Saint, pour finir ensuite par fonder sa propre secte (les tertullianistes), aujourd’hui disparue.
Protestantisme
Sous ce nom se regroupent toutes les sectes et communautés ecclésiales issues de la réforme protestante du XVIe siècle.
Sous la devise des trois « Solas » (Sola Fide, Sola Gratia et Sola Scriptura) les réformateurs protestants se retrouvèrent à prêcher des enseignements qui s’opposaient à la Tradition (voir La Sola Fides et les pères de l’Église) et au Magistère. Étant incapables de recourir ni à l’une ni à l’autre, ils finirent par rejeter les deux et les remplacer par la doctrine de la Sola Scriptura (la Bible comme unique norme de foi) et du libre examen ou jugement privé (où c’est chaque croyant qui a le dernier mot en matière de foi).
Lorsque chaque protestant décida d’exercer le droit qu’ils reçurent des réformateurs, se produisit la fragmentation exponentielle que nous connaissons aujourd’hui dans le protestantisme : des milliers de dénominations et de groupements sectaires différant entre eux en presque tout, mais unis à un degré plus ou moins grand dans leur rejet de l’Église Catholique et du Pape. (Voir Sola Scriptura et Jugement privé)
Vieux-catholiques
Mouvement initialement schismatique et postérieurement hérétique depuis le Concile Vatican I, en raison du rejet du dogme de l’infaillibilité pontificale. Se regroupent par la suite un ensemble de prêtres et de théologiens sous la direction de l’historien Ignaz von Döllinger. Ils pensaient être ceux qui sauvegarderaient la Tradition, en maintenant intacte la doctrine catholique telle qu’elle était avant le dogme. Du fait qu’ils n’avaient dans leurs rangs aucun évêque et ne disposaient pas de la succession apostolique, ils sollicitèrent l’aide des schismatiques d’Utrecht, qui leur consacra un évêque.
Résultat : une fois écartés de la barque de Pierre, ils finirent par déclarer la suprématie absolue des conciles sur le Pape, acceptant le mariage des prêtres, et par la suite en vinrent à nier des dogmes comme l’immaculée conception et l’assomption de Marie très sainte. De nos jours, ils en sont venus à ordonner des femmes au sacerdoce.
Le lefebvrisme souffre du même germe
Actuellement, le Pape Benoît XVI a accordé la remise de l’excommunication aux évêques lefebvristes et a entamé le dialogue sous le contrôle de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi ; cependant, le problème de fond demeure (qui n’est pas seulement de nature liturgique, mais doctrinale), car la position lefebvriste, poussée à ses ultimes conséquences, implique que l’Église Catholique, gouvernée par le Pape et les Évêques en communion avec lui, s’est écartée de manière décisive de la véritable foi (de là au sédévacantisme, où l’on accuse le Pape et les évêques en communion avec lui d’être hérétiques, et où l’on proclame que le Siège romain est vacant, il n’y a qu’un pas).
Tant que les lefebvristes persisteront à pratiquer la théologie en faisant appel au Magistère passé contre le Magistère actuel, avec une sorte de « libre examen » semblable au protestantisme, le germe nocif sera là. La différence est que les protestants rejettent le Magistère en tentant d’imposer leur interprétation privée de l’Écriture, tandis que les lefebvristes le font avec la Tradition.
Pseudo-lefebvrisme, ultra-traditionalisme, le même problème
Il existe un autre secteur au sein de l’Église qui, sans se reconnaître lefebvriste, communie avec les positions lefebvristes et les promeut. Ils professent être fidèles au Pape, mais dissentent publiquement du Concile. L’argument : puisque tout l’enseignement du Concile Vatican II ne prétend pas être définitif, il est possible d’avoir différents degrés d’assentiment, et cela se traduit, dans la pratique, par un dissentiment obstiné et systématique.
À ce propos, la Lettre apostolique donnée en forme de « Motu Proprio » « AD TUENDAM FIDEM », de Jean-Paul II, précise que l’adhésion, dans un religieux assentiment, du fidèle catholique aux doctrines énoncées par le Magistère est due non seulement aux doctrines définies avec un caractère définitif :
« La Profession de foi, dûment précédée du Symbole de Nicée-Constantinople, contient en outre trois propositions ou paragraphes, destinés à expliciter les vérités de la foi catholique que l’Église, au cours des siècles, sous la conduite de l’Esprit Saint, qui lui “enseignera la vérité tout entière” (Jn 16,13), a approfondies ou doit encore approfondir davantage.(3)
Le premier paragraphe dit : « Je crois aussi, d’une foi ferme, tout ce qui est contenu dans la Parole de Dieu, écrite ou transmise par la Tradition, et que l’Église propose à croire comme divinement révélé, soit par un jugement solennel, soit par le Magistère ordinaire et universel »(4). Ce paragraphe affirme de manière congruente ce qu’établit la législation universelle de l’Église et ce qui est prescrit aux can. 750 du Code de Droit Canonique(5) et 598 du Code des Canons des Églises Orientales(6).
Le troisième paragraphe, qui dit : « J’adhère en outre, dans un religieux assentiment de volonté et d’intelligence, aux doctrines énoncées par le Pontife romain ou par le Collège des Évêques lorsqu’ils exercent le Magistère authentique, même s’ils n’ont pas l’intention de les proclamer par un acte définitif » , trouve sa place aux can. 752 du Code de Droit Canonique (8) et 599 du Code des Canons des Églises Orientales(9).
Lettre apostolique donnée en forme de « Motu Proprio » « AD TUENDAM FIDEM », Jean-Paul II
Il ne s’agit pas de fouiller dans chaque enseignement du Magistère pour voir lequel est définitif et lequel ne l’est pas ; il s’agit d’y adhérer dans un religieux assentiment de volonté et d’intelligence, qu’ils soient définitifs ou non.
Auteur : José Miguel Arráiz