Cet article est une annexe de l’article L’Épiscopat monarchique.

Dans leurs attaques contre l’épiscopat monarchique, les protestants soutiennent habituellement que son origine n’est pas d’institution apostolique, mais le produit d’une évolution beaucoup plus tardive qui commence au milieu du IIe siècle. C’est dans ce contexte qu’ils citent souvent des théologiens catholiques pour donner l’impression que « l’érudition catholique contemporaine » est d’accord avec eux, et que ceux qui pensent autrement le font parce qu’ils n’appartiennent pas aux cercles académiques. Cela, bien sûr, n’est rien d’autre qu’un mélange entre l’argument d’autorité fallacieux et l’argument ad hominem, accompagné d’une tendance discutable à ne retenir sélectivement que les preuves qu’ils croient pouvoir les soutenir.

J’ai récemment trouvé l’écho de ces opinions dans un forum catholique :         

« De nombreux érudits catholiques ont reconnu que le monoépiscopat n’existait pas à Rome avant 140-150 apr. J.-C. »

« Vouloir voir une primauté à une époque aussi ancienne que celle de la première épître de Clément est quelque chose qui a déjà été dépassé par l’érudition catholique contemporaine. En d’autres termes, seuls les catholiques qui en sont restés à la vision préscientifique (c’est-à-dire d’il y a un siècle ou plus) de l’histoire du christianisme primitif insisteraient pour voir en Clément de Rome un pape ayant les mêmes caractéristiques essentielles que les papes d’aujourd’hui ou de l’époque médiévale »

« Comme je l’ai exprimé dans ma première intervention, je veux d’abord montrer que ceux qui prétendent voir une primauté non seulement de Rome, mais de la personne de Clément comme une sorte d’évêque des évêques, dans la première épître que l’on connaisse sous son nom, affirment comme vérité indiscutable quelque chose que seul un certain secteur du catholicisme contemporain ose soutenir. Cela se fait en dehors des cercles érudits. Presque toujours parmi les catholiques liés à l’apologétique »

« La vérité est que je crois qu’il y a, parmi les catholiques que je connais, une grande ignorance de ce que disent leurs érudits. Mon premier objectif est de montrer cette information qui passe, très commodément pour certains cercles catholiques, inaperçue pour beaucoup de catholiques qui aiment échanger des idées et des arguments sur leur foi et leur tradition. »

« Mon propos est de montrer de la manière la plus claire possible quelque chose qui fait souvent défaut dans ces échanges d’idées dans notre contexte hispano-catholique. Je veux parler de la découverte de cet autre grand secteur du catholicisme romain qu’est l’académie, secteur si ignoré et parfois même dénigré dans notre contexte »

« Je le répète, mon premier objectif est de démontrer qu’il existe un fossé infranchissable entre l’érudition catholique contemporaine et les idées avancées par certains secteurs du catholicisme, habituellement liés à l’apologétique »

Il est vrai qu’un nombre croissant de théologiens catholiques a embrassé l’idée que l’épiscopat monarchique est apparu au milieu du IIe siècle ; cependant, affirmer que les opinions divergentes se trouvent « en dehors des cercles érudits » ne peut être qualifié que d’acte monumental d’ignorance, et cela en lui accordant le bénéfice du doute qu’il ne prend pas délibérément des citations de manière sélective pour généraliser, ce qui mettrait sérieusement en cause son honnêteté intellectuelle.

Mais la pluralité d’opinions sur ce point n’est pas précisément nouvelle. À ce sujet, l’historien Alphonse Van Hove expliquait déjà :

« Les écrivains catholiques s’accordent à reconnaître l’origine apostolique de l’épiscopat, mais ils sont très divisés quant à la signification des termes qui désignent la hiérarchie dans les écrits du Nouveau Testament et des Pères apostoliques. On peut même se demander si, à l’origine, ces termes avaient un sens clairement défini (Bruders, Die Verfassung der Kirche bis zum Jahre 175, Mayence, 1904). Il n’y a pas davantage d’unanimité lorsqu’on tente d’expliquer pourquoi certaines Églises se trouvent sans presbytres, d’autres sans évêques, d’autres encore où les chefs de la communauté sont appelés tantôt évêques, tantôt presbytres. Ce désaccord augmente lorsque se pose la question de l’interprétation des termes qui désignent d’autres personnages exerçant une certaine autorité fixe dans les communautés chrétiennes primitives. Les faits suivants doivent être considérés comme pleinement établis :

  • Dans une certaine mesure, à cette période ancienne, les mots évêque et prêtre (« episkopos » et « presbyteros ») étaient synonymes. Ces termes peuvent désigner soit de simples prêtres (A. Michiels, Les origines de l’episcopat. Louvain, 1900, 218 s.) soit des évêques possédant les pleins pouvoirs de leur ordre. (Batiffol, Études d’histoire et de théologie positive, Paris, 1902, 266 s. ; Duchesne, Histoire ancienne de l’Église. Paris, 1906, 94.)
  • Dans chaque communauté, l’autorité peut avoir appartenu à l’origine au collège ou aux presbytres-évêques. Cela ne signifie pas que l’épiscopat, au sens actuel du terme, ait pu être pluriel, car dans chaque Église le collège ou les presbytres-évêques n’exerçait pas un pouvoir suprême indépendant ; il était soumis aux Apôtres ou à leurs délégués. Ces derniers étaient évêques au sens actuel du terme, mais ne possédaient pas de sièges fixes ni de titre spécial (Batiffol, 270). Comme ils étaient essentiellement itinérants, ils confiaient le soin des fonctions nécessaires et fixes relatives à la vie quotidienne de la communauté à quelques-uns des néophytes les mieux instruits et les plus respectés.
  • Tôt ou tard, les missionnaires durent laisser les jeunes communautés à elles-mêmes ; dès lors leur direction retomba entièrement sur les autorités locales, qui reçurent ainsi la succession apostolique.
  • Cette autorité locale supérieure, qui était d’origine apostolique, fut conférée par les Apôtres à un évêque monarchique, tel que le terme est compris aujourd’hui. Cela est prouvé d’abord par l’exemple de Jérusalem, où Jacques, qui n’était pas l’un des douze Apôtres, occupait la première place, puis par ces communautés d’Asie Mineure dont parle Ignace, et où, au début du IIe siècle, l’épiscopat monarchique existait, car Ignace n’écrit pas comme si l’institution était nouvelle.
  • Il est vrai que, dans d’autres communautés, il n’est pas fait mention de l’épiscopat monarchique avant le milieu du IIe siècle. Nous ne voulons pas rejeter l’opinion de ceux qui croient que, dans de nombreux documents du IIe siècle, il y a des traces de l’épiscopat monarchique, c’est-à-dire d’une autorité supérieure à celle du collège des presbytres-évêques. Les raisons alléguées par certains écrivains pour expliquer pourquoi, par exemple, dans l’Épître de saint Polycarpe, l’évêque n’est pas mentionné, sont très plausibles. Cependant, la meilleure preuve de l’existence à cette date ancienne de l’épiscopat monarchique est le fait qu’à la fin du IIe siècle on ne trouve aucune trace d’un quelconque changement d’organisation. Un tel changement aurait ôté au collège des presbytres-évêques son autorité souveraine, et il est presque impossible de comprendre comment ce corps aurait permis d’être privé partout de son autorité sans laisser dans les documents contemporains la moindre preuve d’une protestation contre un changement aussi important. Si l’épiscopat monarchique n’a commencé qu’au milieu du IIe siècle, il est impossible de comprendre comment, à la fin du IIe siècle, les listes épiscopales de beaucoup de diocèses importants, faisant remonter la succession des évêques jusqu’au Ier siècle, étaient généralement connues et acceptées. Tel fut, par exemple, le cas de Rome.
  • Il faut noter avec soin que cette théorie ne contredit pas les textes historiques. Selon ces documents, il y avait un collège de presbytres ou d’évêques qui administraient diverses Églises, mais qui avaient un président qui n’était autre que l’évêque monarchique. Bien que le pouvoir de ces derniers ait existé dès le commencement, il devint de plus en plus visible. Le rôle joué par le « presbyterium », ou corps des prêtres, était très important aux premiers jours de l’Église chrétienne ; toutefois, il n’excluait pas l’existence d’un épiscopat monarchique (Duchesne, 89-95). »[1]

Je fournis ci-après quelques opinions de théologiens et d’historiens catholiques (18 au total) au sujet de l’épiscopat monarchique, considérés pour la plupart comme de véritables « poids lourds ». Que cela serve à illustrer que nous, les apologètes, ne sommes pas les seuls à penser ainsi, mais aussi des savants dont on ne peut à aucun moment mettre en doute la préparation académique.

Daniel Ruiz Bueno

Prêtre, théologien et historien, bien connu pour ses versions et travaux patristiques et philosophiques, il fut proclamé par une autorité reconnue « comme l’une des personnes les mieux qualifiées pour rendre les textes grecs dans un castillan élégant et fluide » (M. F. Galiano, Emerita XVI [1948], p. 334).

À propos des lettres d’Ignace d’Antioche, il fait référence à Irénée comme évêque monarchique de l’Église d’Antioche.

« Lorsque Eusèbe, au début du IVe siècle, le nomme dans son Histoire de l’Église (III, 36), aux côtés de Polycarpe et de Papias, disciples des Apôtres, il le qualifie comme “le fameux Ignace, célébré par la plupart jusqu’à présent, qui hérita de la seconde place après Pierre dans l’épiscopat d’Antioche”. C’est exactement et littéralement ce que nous devons répéter »[2]

« LA HIÉRARCHIE TRIPARTITE.

L’hérésie pullule dans les Églises ; le schisme — l’esprit de coterie et de faction — menace de les réduire en éclats ; Ignace a pu le constater sur son chemin. Ici, à Smyrne, les pasteurs et dirigeants des Églises d’Asie le lui confirment. Le remède qu’il indique avec une énergie incomparable contre de tels maux est de se serrer toujours davantage autour de la hiérarchie des évêques, presbytres et diacres, pièce maîtresse et essentielle de la constitution de l’Église ; si bien que sans elle il ne reste même plus le nom d’Église.

Nous en avons déjà dit quelque chose. Ajoutons maintenant, au moment où Ignace s’entoure de représentants de cette même hiérarchie tripartite, exercée par des personnes dont les noms nous sont transmis dans toutes les Églises d’Asie, que cela a été longtemps une autre pierre d’achoppement de la critique pour admettre l’authenticité des lettres de saint Ignace, car avec elles il fallait avaler un épiscopat monarchique et une hiérarchie parfaitement définie à la fin du Ier siècle, ce qui faisait s’écrouler beaucoup de théories chères. Mais les théories sont les théories, et les textes sont les textes. Or, les textes des lettres ignatiennes nous attestent avec une absolue clarté et une insistante répétition que chaque Église — Antioche, Smyrne, Éphèse, Tralles, Philadelphie — a à sa tête un ἐπίσκοπος, “intendant, inspecteur”, autorité suprême dans la communauté, auquel s’ajoute, comme dépendant et subordonné, un πρεσβυτέριον, collège d’“anciens” qui l’assiste comme une sorte de “sénat”, et un troisième corps de diacres ou ministres.

Or, qu’y a-t-il de nouveau dans ce fait, si solidement attesté par toute la correspondance ignatienne ? La plus grande nouveauté et, sans doute, un mérite de saint Ignace, est la précision dans la terminologie, qui, elle, avait longtemps été hésitante et ambiguë et n’a pas peu contribué à embrouiller et enchevêtrer la question des origines de l’épiscopat.

La confusion primitive et indéniable des termes interchangeables de presbytres et d’épiscopes, qui atteint un document aussi important en ce sens que la I Clementis et se prolongera encore longtemps, disparaît absolument chez saint Ignace. Mais la confusion des termes n’implique pas confusion des fonctions, et toute la tradition interprète unanimement les faits dans le sens que révèlent les lettres ignatiennes. L’Église de Jérusalem, celle d’Antioche, celle de Rome apparaissent, dès qu’il existe à leur sujet une tradition historique, gouvernées par un seul évêque assisté de son presbyterium et du diaconat. Le cas de Rome est exemplaire. La I Clementis est écrite collectivement d’Église à Église, de Rome à Corinthe ; son rédacteur ne distingue pas entre presbytres et épiscopes et, cependant, toute la tradition sait que la lettre de l’Église de Rome à celle de Corinthe est l’œuvre de son évêque Clément, qui laisse un souvenir durable aux générations futures.

Plus tard, vers le milieu du IIe siècle, Hermas ne semble pas non plus connaître autre chose que l’épiscopat collectif ; cependant, un document de premier ordre, le fragment muratorien, nous dit que le Pasteur d’Hermas fut écrit nuperrime temporibus nostris sedente cathedra urbis Romae ecclesiae Pio episcopo fratre eius.

Saint Ignace distingue clairement les termes, mais il n’y a dans ses lettres aucune trace que le régime de l’épiscopat monarchique se soit imposé par une sorte de révolution qu’il faudrait accepter ne fût-ce que pour le bien de l’Église. On n’y perçoit pas non plus d’intention apologétique en faveur d’une institution discutée, dont il faudrait rappeler les origines divines à ceux qui les méconnaissent ou les oublient, comme le fit l’évêque de Rome aux Corinthiens séditieux. Il s’agit d’un fait qui se justifie par lui-même, parce qu’il fait partie de la conscience chrétienne ; mais un fait est l’évêque, comme un fait est le collège des “anciens” ou presbytres, un fait les diacres et un fait la subordination, si bellement exprimée par les images les plus claires, de ces trois ordres de la hiérarchie de l’Église. Ce fait, personne ne le discute, et il ne s’agit pas d’assurer un ordre nouveau ni de le soutenir apologétiquement ; il s’agit de garder intacte la foi reçue et prêchée, comme rempart pour la défendre de toute hérésie, par le resserrement de l’unité et de l’union autour de l’évêque, des presbytres et des diacres ; mais ceux-ci — leurs pouvoirs, leur situation éminente et directrice dans l’Église —, au moins en principe, personne ne les conteste, même s’il y en a ensuite qui, ayant toujours le nom d’évêque à la bouche, font tout derrière son dos.

L’hérésie a pu contribuer à ce que l’Église, devant le danger, prenne une conscience plus vive de sa constitution intime et perçoive où se trouvait sa meilleure défense contre elle ; d’autres fois elle le sera pour préciser les termes qui expliquent un dogme ; d’autres encore, pour la réveiller d’une possible torpeur spirituelle à laquelle l’expose son argile humaine. En ces divers sens, oportet haereses esse… Lorsque saint Ignace insiste si énergiquement sur l’adhésion à la hiérarchie contre les aberrations hérétiques, n’est-ce pas affirmer que là réside ce que Clément de Rome avait déjà appelé “la règle sacrée de la tradition”, le dépôt intact de la foi apostolique ?

Mais si l’hérésie a ravivé cette conscience, on ne peut dire d’aucune manière qu’elle l’ait créée, et encore moins qu’elle ait donné origine à une institution que les textes les plus explicites font remonter aux premiers jours de l’Église, ceux de la communauté de Jérusalem. » [3]

À propos du Pasteur d’Hermas et de son silence sur l’épiscopat monarchique, il commente :

« Hermas ne mentionne pas l’épiscopat monarchique ; mais à ceux qui s’appuient sur ce silence pour nier son existence dans la Rome d’environ 140, il ne faut répéter que les paroles de Turner : “Il est ridicule d’accepter la date du livre, 140-145, sur la foi du canon muratorien, qui affirme qu’Hermas écrivit le Pasteur lorsque son frère Pie était évêque de Rome, et de vouloir ensuite prouver par ce livre qu’à cette date il n’y avait pas d’évêque à Rome et qu’Hermas, en particulier, n’en ressentait pas le besoin”[4] »[5]

Ramón Trevijano

Il est prêtre et docteur en théologie de l’Université grégorienne de Rome, licencié en Écriture sainte de l’Institut biblique pontifical, licencié en histoire de l’Université de Saragosse et il a poursuivi ses études à Bonn. Il a enseigné le Nouveau Testament et la patrologie au séminaire de Cordoue (Argentine), dans les facultés de théologie de Buenos Aires, du Nord de l’Espagne (Burgos et Vitoria), et depuis 1978 à l’Université pontificale de Salamanque. Il est professeur des Origines du christianisme, des Lettres apostoliques et de patrologie, et directeur de la revue Salmaticensis.

À propos des épîtres de saint Ignace d’Antioche, il explique :

« L’unité des chrétiens avec le Christ se traduit par l’unité des chrétiens entre eux, unité de l’Église. Les hérétiques orgueilleux, qui nient le don de Dieu, sont aussi ceux qui se séparent de la communauté, de l’évêque et de l’autel. L’Église, en revanche, est unité de foi et de vie, communauté d’amour dont Jésus-Christ est la loi. Cette unité s’exprime dans un organisme visible, déjà pourvu de l’organisation hiérarchique nécessaire à son fonctionnement. Les lettres d’Ignace sont le premier témoignage de la conjonction et de la consolidation de la triple hiérarchie : épiscopat monarchique, presbytérat et diaconat :

« Suivez tous l’évêque, comme Jésus-Christ suit le Père, et le presbyterium comme les apôtres. Respectez les diacres comme le commandement de Dieu. Que rien de ce qui concerne l’Église ne se fasse sans l’évêque. Considérez comme seule légitime l’Eucharistie présidée par l’évêque ou par celui qu’il en charge. Là où paraît l’évêque, que là soit la multitude assemblée. De même que là où est le Christ Jésus, là est l’Église catholique. Il n’est pas permis de baptiser ni de célébrer l’agape en se passant de l’évêque. Ce qui est agréable à Dieu, c’est ce que celui-ci approuve, afin que tout ce qui se fait soit sûr et légitime [Smyr 8,1-2]

Depuis la conception de l’Église comme une réalité spirituelle ayant Dieu ou le Christ pour évêque invisible, Ignace parvient à la justification de l’épiscopat monarchique, en plaçant l’évêque comme tête visible tenant la place de Dieu ou du Christ. Au sommet se trouve l’évêque, représentant de Dieu, dont l’autorité dérive de la mission des apôtres, mais qui est surtout image du Dieu invisible. C’est un épiscopat monarchique qui dirige les communautés. Mais nous voyons l’évêque entouré de ses presbytres et diacres. L’évêque préside comme représentant de Dieu ou de Jésus-Christ, les presbytres forment le sénat apostolique, et les diacres prennent en charge les services du Christ (Magn 6,1 ; Tral 2,1-3,2) »[6]

José Orlandis

Il fut pendant de nombreuses années professeur titulaire d’histoire du droit à l’Université de Saragosse. À l’Université de Navarre, il a été le premier doyen de la Faculté de droit canonique et le premier directeur de l’Institut d’histoire de l’Église. Pendant plus d’un demi-siècle, il a mené parallèlement une activité académique constante et un intense travail de recherche et de création historique. Il a écrit deux cents travaux et plus de vingt livres portant sur des thèmes historiques.

Il soutient sans aucun doute que Pierre occupa l’épiscopat monarchique de l’Église de Rome et que les évêques suivants lui succédèrent dans son ministère.

« Mais si l’Église romaine est l’Église de Pierre et de Paul — les deux apôtres martyrs —, Pierre fut l’unique évêque de Rome, et le siège romain est le siège de Pierre et de ses successeurs dans la chaire épiscopale. Le Christ avait conféré à Pierre la Primauté sur l’Église fondée par Lui : une primauté qui ne devait pas s’éteindre avec sa vie, parce que, selon les desseins du Fondateur, elle constitue un élément essentiel de la structure de l’Église, et celle-ci devra durer jusqu’à la fin des temps. À la mort de Pierre, disparurent avec lui les prérogatives personnelles inhérentes à sa condition d’Apôtre ; le pouvoir primatial et le ministère d’unité qui en découle furent hérités, sans solution de continuité, par les évêques de Rome, ses successeurs dans la chaire épiscopale »[7]

« Beaucoup d’Églises du Ier siècle furent fondées par les Apôtres et, tant que ceux-ci vécurent, demeurèrent sous leur autorité supérieure, dirigées par un collège de presbytres qui réglait leur vie liturgique et disciplinaire. Ce régime peut être attesté spécialement dans les Églises pauliniennes, fondées par l’Apôtre des Gentils. Mais à mesure que les Apôtres disparurent, l’épiscopat monarchique se généralisa partout, lui qui avait déjà été introduit dès le premier moment dans d’autres Églises particulières. L’évêque était le chef de l’Église, pasteur des fidèles, et, en tant que successeur des Apôtres, il possédait la plénitude du sacerdoce et le pouvoir nécessaire au gouvernement de la communauté.

La clef de l’unité des Églises dispersées sur la terre, qui les intégrait en une seule Église universelle, fut l’institution de la Primauté romaine. Le Christ, Fondateur de l’Église — comme on l’a rappelé ailleurs —, choisit l’Apôtre Pierre comme le roc solide sur lequel devait s’appuyer l’Église. Mais la Primauté conférée par le Christ à Pierre n’était nullement une institution éphémère et circonstancielle, destinée à s’éteindre avec la vie de l’Apôtre. C’était une institution permanente, gage de la pérennité de l’Église et valable jusqu’à la fin des temps. Pierre fut le premier évêque de Rome, et ses successeurs sur la Chaire romaine furent aussi les successeurs dans la prérogative de la Primauté, qui conféra à l’Église la constitution hiérarchique voulue pour toujours par Jésus-Christ. L’Église romaine fut donc — et pour tous les temps — le centre de l’unité de l’Église universelle.

L’exercice de la Primauté romaine a logiquement été conditionné, au cours des siècles, par les circonstances historiques. En des époques de persécution ou de communications difficiles entre les peuples, cet exercice fut moins facile et moins intense qu’en d’autres moments plus favorables. Mais l’histoire permet de documenter, dès la première heure, aussi bien la reconnaissance par les autres Églises de la prééminence qui revenait à l’Église romaine que la conscience que les évêques de Rome avaient de leur primauté sur l’Église universelle »[8]

Johannes Quasten

Prêtre, théologien et l’un des plus éminents patrologues contemporains. Il étudia la théologie catholique à l’Université Wilhelms de Westphalie, à Münster. Il fut aussi professeur d’histoire ancienne à l’ Université catholique d’Amérique puis doyen de la Faculté de théologie de l’Université de Washington. En 1960, il reçut le prix de la Catholic Theological Association of America pour ses travaux dans le domaine théologique, et Jean XXIII le nomma membre de la Pontificia Commissio de sacra Liturgia préparatoire au concile Vatican II.

Paul VI le nomma en 1964 Consultor Consilii ad exsequendam Constitutionem de sacra Liturgia. En outre, il fut membre de nombreuses commissions scientifiques : en 1948 membre de l’Abt-Herwegen-Institut für Liturgiewissenschaftliche Forschung (Maria Laach), en 1951 membre du comité de direction de la Patristic Conference Oxford University, en 1963 membre de l’Oxford Historical Society. Après sa retraite, il fut nommé en 1970 professeur honoraire de la Faculté de théologie catholique de l’Université de Fribourg,

Dans le premier volume de son œuvre Patrologie I (considérée comme un modèle dans son genre), lorsqu’il parle des épîtres d’Ignace d’Antioche, il commente le rejet qu’elles ont suscité chez les protestants, parce qu’elles renversaient leurs objections contre l’épiscopat monarchique.

« L’authenticité des épîtres fut, pendant longtemps, mise en doute par les protestants. Selon leur manière de voir, il serait improbable de trouver, au temps de Trajan, l’épiscopat monarchique et une hiérarchie aussi clairement organisée en évêques, presbytres et diacres. Ils soupçonnèrent que les lettres d’Ignace avaient été falsifiées précisément dans l’intention de créer l’organisation hiérarchique. Mais une telle supercherie est incroyable. Après la brillante défense de leur authenticité faite par J. B. Lightfoot, A. von Harnack, Th. Zahn et F. X. Funk, elles sont aujourd’hui généralement acceptées comme authentiques. »[9]

Enrique Moliné

Il est docteur en théologie de l’Université du Latran (Rome), avec une thèse sur Tertullien, et licencié en sciences chimiques ainsi qu’en philosophie et lettres de l’Université de Barcelone. Il est auteur de Els últims dos-cents anys del monestir de Gerri (Garsineu, 1998) et de nombreux autres travaux de recherche historique, certains d’une étendue notable, parus dans des revues spécialisées ou dans les actes de différents congrès. Il a aussi publié le livre Los siete sacramentos (Rialp, 1998), ainsi que divers fascicules de vulgarisation sur des thèmes de théologie et d’histoire de l’Église.

Se référant aux lettres de saint Ignace d’Antioche, il écrit :

« La hiérarchie de l’Église, formée d’évêques, de presbytres et de diacres, avec leurs fonctions respectives, apparaît avec tant de clarté dans ses écrits, que ce fut l’une des principales raisons pour lesquelles on en vint à nier l’authenticité des lettres de la part de ceux qui pensaient qu’il y aurait eu un développement plus lent et graduel de l’organisation ecclésiastique ; mais cette authenticité est aujourd’hui hors de tout doute.

L’évêque représente le Christ ; il est le maître, celui qui est uni à lui est uni au Christ ; il est le grand prêtre et celui qui administre les sacrements, de sorte que sans compter avec lui on ne peut administrer ni le baptême ni l’Eucharistie, et même le mariage, il convient qu’il soit célébré à sa connaissance.

Dans la salutation initiale de la lettre aux Romains, Ignace se dépasse et traite l’Église de Rome d’une manière différente de celle dont il traite les autres, avec des louanges spéciales. Le ton général de la salutation peut être pris comme un témoignage de la primauté de Rome, d’autant plus intéressant qu’il provient de l’évêque du siège d’Antioche : un siège ancien, qui compte saint Pierre comme son premier évêque, établi dans l’une des cités les plus grandes et les plus influentes de l’Empire, où les disciples du Christ commencèrent en outre à être appelés chrétiens. Certaines de ses phrases, bien que d’interprétation difficile, soulignent cette impression : c’est l’Église “placée à la tête de la charité”, et dont le sens le plus probable semble être qu’elle est l’Église qui a l’autorité pour diriger en ce qui concerne l’essentiel du message du Christ »[10]

Ludwig Hertling  

Prêtre de la Compagnie de Jésus, célèbre comme historien de l’Église.

Dans son œuvre Histoire de l’Église, il parle de l’épiscopat monarchique en rejetant les théories des « théoriciens évolutionnistes » :

« L’épiscopat monarchique.

Certains critiques modernes se sont acharnés à intercaler, entre les apôtres et les communautés épiscopales ultérieures, une période de mouvements de masses informes, posant ainsi un problème devenu classique dans la théologie non catholique : comment et quand est apparu l’« épiscopat monarchique » ?

L’intention de cette question ne saurait être plus claire : le Christ n’a fondé aucune Église, il n’a fait qu’apporter une doctrine, des idées. Il est vrai que, sur la base de telles idées, s’est développé ce que nous appelons l’Église, mais celle-ci serait devenue quelque chose de totalement différent de ce que le Christ s’était proposé. Or il se trouve qu’une telle théorie n’est soutenable qu’au prix de faire complètement abstraction des sources, ou de les tordre jusqu’à leur faire dire autre chose que ce qu’elles disent réellement.

Il est déjà difficile, en premier lieu, d’imaginer qu’une masse amorphe parvienne à se donner par elle-même une organisation, sans qu’une action extérieure ne s’exerce sur elle, et plus encore si une telle « évolution » conduit simultanément et dans les lieux les plus divers à des résultats identiques. Mais, surtout, nous manquons totalement de renseignements sur l’existence de telles communautés non organisées. Les sources ne permettent pas non plus de découvrir le moindre vestige de groupes régis par un collège ou un corps, sans direction « monarchique », telle étant la phase de transition postulée par les théoriciens évolutionnistes.

Au contraire, partout nous trouvons des communautés dotées d’un sommet hiérarchique.Dans les lettres de saint Ignace d’Antioche, des premières années du IIe siècle, dans chaque communauté apparaît un évêque unique, assisté de presbytres et de diacres. Et peu auparavant, à la fin du Ier siècle, nous avons saint Clément de Rome, qui dans sa lettre aux Corinthiens adopte à tel point le ton d’un évêque « monarchique » que beaucoup de critiques en viennent à lui attribuer l’instauration de cette charge. Il ne fit jamais rien de tel, puisque dans l’Apocalypse, écrit probablement vers l’an 100, nous rencontrons les préposés locaux de Pergame, Thyatire, etc., désignés sous le nom d’« anges des Églises », et qui étaient sans aucun doute des personnalités individuelles et non des collèges.

Nous avons en outre les listes des premiers évêques des principales Églises comme Rome, Antioche, Alexandrie, qui toutes remontent jusqu’aux apôtres eux-mêmes. Elles furent précisément rédigées, déjà vers le milieu du IIe siècle, pour garantir que la succession depuis les apôtres n’avait pas subi d’interruption. Il est vrai qu’on a formulé le soupçon que les noms les plus anciens de telles listes ne correspondent pas à des chefs hiérarchiques, mais à de simples « témoins de la tradition ». Mais que signifie cela ? Les premiers écrivains qui en font usage, saint Irénée et d’autres, les considèrent en tout cas comme des évêques. Le fait même qu’il faille recourir à des hypothèses de ce genre est une preuve concluante de combien la théorie de l’apparition graduelle de l’épiscopat monarchique est infondée.

Une question différente, quoique d’importance secondaire, est de savoir si tous les préposés locaux, dès le début, c’est-à-dire même ceux nommés par Paul et Barnabé à Lystres, Derbé, etc., possédèrent l’ordre épiscopal, et si dans chacune des communautés ils étaient les seuls à avoir reçu ce degré. Les titres ne permettent rien de conclure de concret. Paul emploie comme synonymes les termes presbytre et « épiscopos ». Saint Ignace les distingue, mais saint Irénée parle encore parfois de presbytres en se référant à des évêques. Le plus vraisemblable est que les apôtres, lorsqu’ils consacraient de nouveaux ministres par l’imposition des mains, leur conféraient d’abord chaque fois la plénitude de l’ordre sacré. Ce n’est que plus tard que dut s’établir la pratique d’instituer des degrés inférieurs dans le sacrement, c’est-à-dire de ne pas conférer chaque fois l’ordre tout entier, mais seulement dans la mesure que la charge conférée le requérait. Ainsi s’expliquerait, par exemple, la nouvelle dont les témoignages peuvent être suivis jusqu’au IIe siècle, selon laquelle saint Clément fut consacré par l’apôtre saint Pierre, bien qu’en tant qu’évêque de Rome il occupe la troisième place dans la liste de ses successeurs ; de même que la coutume perpétuée à Alexandrie jusqu’à la fin du IIe siècle, selon laquelle le nouvel évêque était consacré, non par un évêque voisin comme cela se faisait ailleurs, mais par les presbytres de la ville. De là on déduit qu’à Alexandrie, où par ailleurs bien d’autres pratiques anciennes demeuraient en vigueur, même à la fin du IIe siècle tous les presbytres, ou du moins une partie d’entre eux, avaient reçu la consécration épiscopale. Mais cela n’a rien à voir avec l’épiscopat monarchique. Aujourd’hui encore, il existe de grands diocèses où, aux côtés de l’évêque, d’autres prêtres possèdent la dignité épiscopale. Dans l’Antiquité, comme aujourd’hui, les communautés avaient toujours une tête unique »[11]

Bernardino Llorca

Docteur en sciences historiques et professeur d’histoire ecclésiastique et d’archéologie chrétienne à l’Université pontificale de Salamanque.

Dans son œuvre Manual de Historia Eclesiástica, il rejette catégoriquement les hypothèses du développement tardif de l’épiscopat monarchique :

« Il est d’une grande importance de rechercher si le christianisme fut, dès le commencement, organisé en parfaite hiérarchie. Les protestants et autres critiques libéraux le nient résolument ; ils affirment au contraire que l’introduction de la hiérarchie ecclésiastique eut lieu après l’âge apostolique par le développement des événements ; car au commencement, selon eux, il n’y avait pas de distinction entre clercs et laïcs, il n’existait pas d’épiscopat monarchique et encore moins de Primauté romaine ; la direction était exercée par les Apôtres et les missionnaires dotés de charismes. Toute cette conception est fausse et tendancieuse. Car, sans même parler du fait qu’on ne conçoit pas que les chrétiens, si attachés à la tradition, aient laissé introduire au IIe siècle une hiérarchie qui n’aurait pas existé au commencement, nous possédons suffisamment de documents pour prouver que la hiérarchie chrétienne exista dès le début, bien que sous une forme plus primitive, qui se développa peu à peu.

La hiérarchie chrétienne à ses débuts.

Au commencement, la direction de l’Église était entre les mains des Apôtres, aux côtés desquels se trouvaient des prophètes, dotés de charismes, des docteurs et des maîtres, chargés d’aider les Apôtres et de compléter l’instruction des fidèles. Le titre d’Apôtres fut reçu, outre les Douze, par d’autres missionnaires consacrés à la prédication. D’autre part, nous voyons également le conseil des évêques, des presbytres et des diacres, tous chargés de la direction.

Cela apparaît d’abord à Jérusalem. Lorsque la communauté chrétienne, dirigée par les Douze, eut notablement augmenté, ceux-ci s’associèrent les sept diacres, et peu après constituèrent le conseil des presbytres, lesquels prirent déjà part au Concile de l’an 50. Plus tard, après la dispersion des Apôtres, Jacques, le « frère du Seigneur », apparaît comme autorité monarchique à Jérusalem, tandis que les presbytres continuent d’exercer leurs fonctions subordonnées. Ensuite Siméon succède à Jacques dans la direction monarchique de l’Église. On distingue donc clairement les trois degrés : épiscopat, presbytérat et diaconat.

Nous voyons la même chose dans les Églises organisées par les Apôtres, et particulièrement par saint Paul. Dès son premier voyage apostolique, celui-ci établit dans les Églises qu’il avait fondées des presbytres pour les gouverner. Toutes ces communautés chrétiennes demeuraient sous sa direction ; mais lorsqu’elles eurent notablement augmenté, il laissa à sa place, comme chefs supérieurs ou évêques, ses fidèles disciples Timothée à Éphèse et Tite en Crète. Dans les lettres pastorales de l’Apôtre apparaît également l’institution des diacres. De même, divers documents attestent que saint Jean établit en Asie Mineure divers évêques pour autant d’Églises, comme saint Polycarpe de Smyrne.

De même, dans les écrits des Pères apostoliques, qui recueillirent immédiatement l’héritage des Apôtres, l’existence de la hiérarchie ecclésiastique apparaît clairement. Au milieu du IIe siècle nous trouvons une multitude de cas d’évêques monarchiques à la tête de leurs Églises respectives : non seulement à Rome et Antioche, mais à Alexandrie, Smyrne, Éphèse, Corinthe, Lyon, Athènes, etc., et nulle part nous ne trouvons la moindre protestation contre la prétendue substitution du collège presbytéral par une autorité monarchique »[12]

Joseph Lortz

Prêtre et historien reconnu de l’Église catholique, auteur de nombreux livres.

Dans le tome I de son Histoire de l’Église , il soutient que dès les premiers temps chaque Église avait un épiscopat monarchique, preuve qu’il trouve dans les lettres de saint Ignace et de saint Polycarpe :

« C’est en Asie Mineure que nous pouvons le mieux suivre la genèse du ministère épiscopal. Les lettres de saint Ignace d’Antioche (§ 12) contiennent déjà la parole : “Celui qui s’oppose à lui (à l’évêque), s’oppose à Dieu” ; “là où est l’évêque, là est la communauté, de même que là où est le Christ, là est l’Église catholique”. Par cette lettre et par celles de saint Polycarpe, nous savons que vers la fin du siècle les ministères de l’évêque et du prêtre s’étaient déjà séparés ; le premier nom fut réservé au chef de la communauté : l’évêque. Les presbytres devinrent ses auxiliaires. Nous voyons déjà un ordre hiérarchique qui culmine dans l’évêque (image du père), au-dessus du presbytre et des diacres.

L’évêque était celui qui convoquait tous les clercs et leur conférait le ministère. Toute la vie de la communauté (baptême, pénitence, service divin, exclusion et réintégration, c’est-à-dire enseignement, ordre de la communauté et vie liturgico-sacramentelle) était sous sa direction (= « soin des âmes »). « Les évêques sont établis pour tout le troupeau, pour gouverner l’Église de Dieu » (Ac 20,28).

Dès les premiers temps, chaque communauté avait son évêque. Les communautés chrétiennes dirigées uniquement par des prêtres (ce que nous appellerions aujourd’hui des paroisses), nous ne les connaissons qu’à partir du IIIe siècle à Rome ; ce n’est qu’alors que les presbytres acquièrent une plus grande importance. Cette évolution est intimement liée à la lutte contre la gnose, contre laquelle l’Église réagit par une unité beaucoup plus claire, fixant plus exactement les articles de foi, sélectionnant et surveillant plus étroitement les nouveaux candidats (c’est alors que la discipline de l’arcane commença à devenir décisive) »[13]

Michael Schmaus

Prêtre et théologien allemand. Il a enseigné la théologie dans diverses universités catholiques et écrit d’innombrables livres. Il fut professeur de Joseph Ratzinger, aujourd’hui Benoît XVI. Spécialisé en théologie dogmatique, il fut aussi expert au concile Vatican II.

Il rejette l’hypothèse selon laquelle l’épiscopat monarchique serait le produit d’une évolution dans laquelle certaines personnalités se seraient élevées au-dessus du collège des presbytres. Il soutient qu’il est institué par les apôtres, et donc de droit divin.

« La position de l’évêque monarchique attestée par saint Ignace, dans les communautés d’Asie Mineure, et par saint Irénée dans toute l’Église, ne peut être considérée comme le résultat d’une évolution où quelques personnalités énergiques se seraient élevées au-dessus du collège des presbytres. Elle remonte au contraire, comme nous le montrent les épîtres pauliniennes, à une disposition de l’Apôtre lui-même. Les nécessités impliquées par la mission dans la campagne entourant la ville jouent souvent un rôle important. Lorsque surgirent des communautés dans des lieux proches des grandes villes, elles apparurent d’abord sous la direction du titulaire des offices de la ville. Cependant, elles eurent bientôt besoin d’employés ecclésiastiques chargés du service liturgique. Ceux-ci étaient envoyés par le collège des évêques-presbytres, pris dans leurs propres rangs, avec des mandats déterminés et des pouvoirs limités à ces lieux. Et ainsi l’on peut sans doute dire que le presbytérat comme office indépendant “ne naquit pas par concentration vers le haut, mais par différenciation vers le bas à la suite de la consolidation des communautés particulières et de leurs besoins internes” (A. Erhard, Die katholische Kirche, I, 1 (1935), 211). Il faut attribuer à l’Église l’autorisation et le pouvoir — transmis à elle par le Christ — de détacher de la plénitude du pouvoir universel qui lui revient certains pouvoirs partiels clairement délimités comme institutions indépendantes (presbytérat). La description que fait saint Paul dans l’Épître à Tite et dans la première à Timothée atteste son plein pouvoir. La division en trois est donc de droit divin »[14]

Il affirme que dans certaines communautés relativement petites (comme celle de Philippes), il n’y avait pas au début d’épiscopat monarchique[15], contrairement à d’autres où les apôtres eux-mêmes l’instituèrent. Il donne comme exemples d’évêques monarchiques Timothée et Tite.

« L’imposition des mains du presbytre, qui se fit en même temps, a évidemment le caractère d’assentiment et de corroboration. Timothée était le conducteur monarchique d’une communauté. Autour de lui se groupait le collège des presbytres. Le processus décrit dans la première Épître à Timothée fut créateur de la forme d’ordination pour le service de la communauté. »[16]

« Et ainsi à la fin de l’époque apostolique nous trouvons l’évêque monarchique. Comme tels nous sont attestés Timothée à Éphèse et Tite en Crète. Timothée avait été gagné à la foi par saint Paul. L’Apôtre l’emmena avec lui lors du second voyage missionnaire. Il lui confia des tâches importantes. Dans ses dernières années de vie, après sa première captivité à Rome, lors d’un voyage missionnaire en Orient, c’est-à-dire vers l’an 64, saint Paul le laissa comme son représentant à Éphèse. L’Apôtre écrit à son disciple : « Je t’ai prié, en partant pour la Macédoine, de rester à Éphèse afin que tu enjoignes à certains de ne pas enseigner de doctrines étrangères ni de s’attacher à des fables et généalogies interminables, plus propres à engendrer des disputes qu’à l’édification de Dieu dans la foi » (Tim. 1, 3-4). Peu avant sa mort, saint Paul éprouve de la nostalgie pour Timothée et le prie de venir le voir à Rome (II Tim. 4, 11). Plus tard, Timothée reviendrait à Éphèse comme évêque. Eusèbe (Histoire de l’Église 3, 4, 5) l’appelle premier évêque d’Éphèse.

Tite apparaît aux côtés de l’apôtre saint Paul dans le voyage depuis Antioche jusqu’au « concile des Apôtres » à Jérusalem. L’Apôtre l’emploie aussi pour de difficiles missions de confiance. Plus tard, il le laissa en Crète, où il devait agir comme Timothée à Éphèse (Tit. 1, 5) »[17]

George Hayward Joyce

Philosophe, théologien et écrivain prolifique de la Compagnie de Jésus, professeur au Heythrop College à Oxford. Il étudia à l’Université d’Oxford et fut ordonné ministre anglican. Il se convertit au catholicisme et fit de la philosophie à Saint Mary’s Hall de Stonyhurst et de la théologie à St. Beuno’s. Il fut aussi professeur de théologie dogmatique. Ses œuvres Catholic Doctrine of Grace et Christian Marriage eurent beaucoup de succès.

Il soutient que l’épiscopat monarchique fut institué par les apôtres, et donc qu’il est une institution divine. Il donne comme exemples d’évêques monarchiques Jacques, Tite et Timothée, ainsi que les « anges » auxquels s’adressent les lettres des sept Églises dans l’Apocalypse, entre autres.

« Il reste à considérer si l’épiscopat dit “monarchique” fut institué par les Apôtres. Outre l’établissement d’un collège de presbytres-évêques, placèrent-ils un homme en position de suprématie, lui confiant le gouvernement de l’Église et le dotant d’une autorité apostolique sur la communauté chrétienne ? Même si nous ne tenons compte que du seul témoignage des Écritures, il y a une base suffisante pour répondre affirmativement à cette question. Depuis le temps de la dispersion des Apôtres, Jacques apparaît dans une relation épiscopale avec l’Église de Jérusalem (Actes 12,17 ; 15,13 ; Gal. 2,12). Dans les autres communautés chrétiennes, l’institution d’évêques “monarchiques” fut un développement quelque peu postérieur. Au début, les Apôtres eux-mêmes exercèrent, semble-t-il, toutes les tâches de vigilance suprême. Ils établirent la charge lorsque les besoins croissants de l’Église l’exigèrent. Les Épîtres pastorales ne laissent pas de place au doute que Timothée et Tite furent envoyés comme évêques respectivement à Éphèse et en Crète. À Timothée furent accordés de pleins pouvoirs apostoliques. Malgré sa jeunesse, il a autorité tant sur les clercs que sur les laïcs. À lui est confiée la tâche de garder la pureté de la foi de l’Église, d’ordonner des prêtres, d’exercer la juridiction. De plus, l’exhortation que lui adresse saint Paul de « conserver le commandement sans tache ni reproche, jusqu’à l’apparition de Notre Seigneur Jésus-Christ » montre qu’il ne s’agit pas d’une mission transitoire. Une charge si expresse inclut dans sa portée non seulement Timothée, mais aussi ses successeurs dans un office destiné à durer jusqu’à la Seconde Venue. La tradition locale le reconnut sans doute parmi les occupants du siège épiscopal. Au concile de Chalcédoine, l’Église d’Éphèse comptait une succession de vingt-sept évêques commençant par Timothée (Mansi, VII, 293 ; cf. Eusèbe, Hist. Eccl., II, iv, v). 

Ce ne sont pas les seules preuves que fournit le Nouveau Testament au sujet de l’épiscopat monarchique. Dans l’Apocalypse, les “anges” auxquels sont adressées les lettres des sept Églises sont presque certainement les évêques des communautés respectives. Certains commentateurs ont, il est vrai, soutenu qu’ils étaient des personnifications des communautés elles-mêmes. Mais cette explication peut à peine être maintenue. Saint Jean, partout, se réfère à l’ange comme responsable de la communauté, précisément comme il se référerait à son gouvernant. En outre, dans le symbolisme du chapitre 1, les deux sont représentés sous des images différentes : les anges sont les étoiles dans la main droite du Fils de l’Homme ; les sept chandeliers sont l’image représentant les communautés. Le terme même d’ange, il faut le remarquer, est pratiquement synonyme d’apôtre, et il est ainsi choisi à bon droit pour désigner la charge épiscopale. De nouveau, les messages à Archippe (Col. 4,17 ; Philém. 2) impliquent qu’il avait une position de dignité spéciale, supérieure à celle des autres presbytres. Sa mention dans une lettre entièrement consacrée à une affaire privée, comme celle à Philémon, est à peine explicable sauf s’il était le chef officiel de l’Église de Colosses. Nous avons donc quatre indications importantes de l’existence d’un office dans les Églises locales, occupé par une seule personne et comportant une autorité apostolique. Le fait qu’aucun titre spécial ne distingue encore ces successeurs des Apôtres des presbytres ordinaires ne soulève aucune difficulté. Il est dans la nature des choses que l’office ait existé avant qu’un titre lui soit assigné. Le nom d’apôtre, comme nous l’avons vu, ne fut pas limité aux Douze. Saint Pierre (I Pierre 5,1) et saint Jean (II et III Jean 1,1) parlent tous deux d’eux-mêmes comme “presbytres”. Saint Paul parle de l’Apostolat comme d’une diakonia. Un cas parallèle dans l’histoire ecclésiastique ultérieure est fourni par le mot Pape. Ce titre ne fut réservé à l’usage exclusif du Saint-Siège qu’au XIe siècle. Pourtant personne ne soutient que le pontificat suprême de l’évêque de Rome n’aurait pas été reconnu jusque-là. Il n’est pas surprenant qu’une terminologie précise, distinguant les évêques, au sens propre, des presbytres-évêques, ne se trouve pas dans le Nouveau Testament.

La conclusion atteinte est placée au-delà de tout doute raisonnable par le témoignage de l’époque postapostolique. Celui-ci est si important en rapport avec la question de l’épiscopat qu’il est totalement impossible de le passer sous silence. Il suffira cependant de se référer au témoignage contenu dans les épîtres de saint Ignace, évêque d’Antioche, lui-même disciple des Apôtres. Dans ces épîtres (environ l’an 107), il affirme à plusieurs reprises que la suprématie de l’évêque est d’institution divine et appartient à la constitution apostolique de l’Église. Il va jusqu’à affirmer que l’évêque tient la place du Christ lui-même. “Lorsque vous obéissez à l’évêque comme à Jésus-Christ”, écrit-il aux chrétiens de Tralles, “il est évident pour moi que vous ne vivez pas selon les hommes, mais selon Jésus-Christ… soyez aussi obéissants aux presbytres comme aux Apôtres de Jésus-Christ” (ad Trall., n.2). Incidemment, il nous dit que l’on trouve des évêques dans l’Église, même dans “les lieux les plus éloignés du monde” (ad. Ephes., n.3). Il est hors de question que quelqu’un vivant à une période si peu éloignée de l’âge apostolique ait pu proclamer cette doctrine en des termes tels que ceux qu’il emploie, si l’épiscopat n’avait pas été universellement reconnu comme de création divine. On a vu que le Christ n’a pas seulement établi l’épiscopat dans la personne des Douze, mais qu’en outre il a créé en saint Pierre l’office de pasteur suprême de l’Église. L’histoire chrétienne primitive nous dit qu’avant sa mort il fixa sa résidence à Rome, et qu’il y gouverna l’Église comme son évêque. C’est à Rome qu’il date sa première Épître, parlant de la ville sous le nom de Babylone, désignation que saint Jean lui donne aussi dans l’Apocalypse (chap. 18). À Rome, en outre, il souffrit le martyre en compagnie de saint Paul, en l’an 67. La liste de ses successeurs sur le siège est connue depuis Lin, Anaclet et Clément, qui furent les premiers à lui succéder, jusqu’au pontife régnant. L’Église a toujours vu dans l’occupant du siège de Rome le successeur de Pierre dans la charge pastorale suprême. (Voir PAPE.)

La preuve considérée jusqu’ici semble démontrer au-delà de toute question que l’organisation hiérarchique de l’Église était, dans ses éléments essentiels, l’œuvre des Apôtres eux-mêmes ; et qu’à cette hiérarchie ils transmirent la mission à eux confiée de gouverner le Royaume de Dieu et d’enseigner la doctrine révélée. Ces conclusions sont loin d’être admises par les protestants et autres critiques. »[18]

Henri de Lubac

Prêtre et théologien français de la Compagnie de Jésus. Il fut considéré comme l’un des théologiens les plus influents du XXe siècle. Il exerça aussi une influence considérable sur la théologie du concile Vatican II. Il enseigna la théologie fondamentale et l’histoire des religions à la Faculté de théologie de l’Université de Lyon-Fourvière, participa comme expert au concile Vatican II, puis Jean-Paul II le créa cardinal en 1983.

Il soutient lui aussi que l’épiscopat monarchique provient des apôtres, et souligne qu’il n’existe aucune preuve historique permettant de supposer que son institution ait été contestée d’une quelconque manière :

« L’histoire des premières générations chrétiennes est pleine d’ombres. Les documents qui nous fournissent des informations sur la situation des Églises vers la fin du premier siècle et le début du second sont rares ; partout on observe l’existence d’hommes exerçant l’office d’évêques avec une pleine conscience de son origine apostolique, et combinant la présidence dans leur propre Église avec une sollicitude active pour les autres Églises. Personne ne ressent le besoin de justifier cette situation par quelque argument. Et nulle part, que ce soit dans les périodes les plus anciennes ou longtemps après, on ne trouve la moindre trace perceptible que cet état ait été contesté de quelque manière »[19]

Jesús Álvarez Gómez

Il est missionnaire clarétain, docteur en histoire de l’Église de l’Université grégorienne (Rome) et professeur d’archéologie chrétienne à la Faculté de théologie « San Dámaso » de Madrid. Parmi ses nombreuses publications, on peut souligner « Historia de la vida religiosa » et « Historia de la Iglesia, I. Edad Antigua »

Il explique au sujet de l’épiscopat monarchique :

« La triple hiérarchie ministérielle : évêques, presbytres et diacres

Dans les lettres de saint Ignace d’Antioche apparaît déjà la figure de l’évêque monarchique à la tête des communautés chrétiennes comme garantie de leur unité ; mais l’évêque est entouré du conseil des presbytres et des diacres. Cette « triple hiérarchie » : évêque, presbytres et diacres, est celle qui s’établit dès lors de manière permanente dans l’Église catholique. Mais, puisque saint Ignace d’Antioche ne prétend introduire aucune innovation, il faudra conclure que cette triple hiérarchie était admise quelques décennies auparavant, au moins dans les communautés de Syrie »[20]

Il reconnaît Clément de Rome comme évêque monarchique de Rome, dont la juridiction universelle se manifestait déjà à l’ère postapostolique :

« Les premiers indices non seulement d’estime, mais aussi d’exercice d’une certaine autorité de l’Église romaine dans le cadre de l’Église universelle, remontent à l’ère immédiatement postapostolique :

— Épître de Clément de Rome à l’Église de Corinthe. C’est le premier cas d’un recours élevé par une Église, rien de moins que de fondation paulinienne, à l’Église de Rome ; l’intervention de l’évêque de Rome fut bien reçue ; encore à la fin du IIe siècle perdurait à Corinthe la coutume de lire la lettre de Clément de Rome dans l’assemblée liturgique du dimanche, et elle dépassa même l’Église de Corinthe, car Clément d’Alexandrie, à la fin du même IIe siècle, considérait cette lettre comme une « écriture sainte ». Et au début du IVe siècle, Eusèbe témoignait qu’elle était encore lue dans de nombreuses Églises.

— La controverse pascale. Cette controverse démontre que, dans la seconde moitié du IIe siècle, l’évêque de Rome exerçait déjà de manière probante son autorité primatiale sur d’autres Églises. La question posée était la suivante : les Églises d’Asie célébraient la fête de Pâques le 14 nisan, même si ce jour ne tombait pas un dimanche ; d’où le qualificatif de « quartodécimans » sous lequel elles étaient connues ; en revanche, dans l’Église romaine, par institution du pape Pie Ier (141-155), elle devait toujours être célébrée le dimanche, le dimanche suivant le 14 nisan.

Bien que cette question puisse paraître sans importance, elle était pourtant importante, car de la date à laquelle on célébrait Pâques dépendait l’ordonnancement de tout le cycle liturgique, et c’était en outre un signe très clair de la communion entre toutes les Églises du monde »[21]

Franco Pierini

Prêtre et docteur en histoire de l’Église de l’Université pontificale grégorienne de Rome, spécialisé en histoire ancienne. Il collabore avec de nombreuses revues, parmi lesquelles Famiglia cristiana et Jesús.

Dans le tome I de son Cours d’histoire de l’Église, il traite de la constitution de l’Église aux Ier et IIe siècles. Je reproduirai quelques extraits intéressants où, bien qu’il soutienne que certaines Églises comptaient un collège de presbytres comme forme de gouvernement, celles qui avaient des évêques institués par les apôtres comme leurs successeurs comptaient avec un évêque qui les gouvernait :

« Mais, par-dessus tout, [en parlant des apôtres] se détache Simon, à qui Jésus donne le surnom de Céphas, c’est-à-dire pierre (d’où Pierre), le plaçant comme chef du groupe apostolique et l’établissant comme fondement de l’Église naissante…

Nous trouvons de nombreux autres apôtres et évangélistes comme Barnabé et Luc, qui travaillent aux côtés des Douze et de Paul, aidés à leur tour par des diacres et diaconesses, prophètes, docteurs et différents types de collaborateurs, tous progressivement remplacés au cours des deux premiers siècles par des presbytres, des évêques et d’autres chefs des communautés chrétiennes.

[En se référant à la vie quotidienne des chrétiens du IIe siècle

Les communautés sont régies par des évêques, spécialement dans les lieux où les apôtres ont laissé des successeurs directs (comme c’est le cas de Jérusalem, Antioche, Rome, Alexandrie ou Corinthe]. Dans d’autres communautés demeure en vigueur un gouvernement de type collégial, le presbyterium, semblable à celui des communautés juives, mais destiné à être remplacé par ce qu’on appelle l’épiscopat monarchique »[22]

August Franzen

Professeur titulaire d’histoire médiévale et moderne de l’Église à l’Université Albert Ludwig de Fribourg-en-Brisgau.

Comme d’autres théologiens et historiens, il distingue le lent développement de la primauté de son essence, qu’il ne nie pas. Il soutient que les communautés étaient gouvernées par les évêques, lesquels, bien qu’issus du collège des presbytres, exerçaient des fonctions de commandement et de direction. Il affirme toutefois que, dans certaines communautés locales, il existait plusieurs évêques-presbytres qui finirent elles aussi par opter pour le modèle de l’épiscopat monarchique.

Ce n’était pas le cas de l’évêque de Rome qui, selon les listes épiscopales, avait une position singulière, puisqu’il pouvait, au moyen des listes épiscopales, démontrer que sa succession apostolique remontait directement à Pierre.

« Dans le gouvernement normal de l’Église, les charismes furent donc toujours subordonnés au ministère. Avec le temps, la direction des communautés se concentra de plus en plus entre les mains des évêques et des diacres. Les évêques provenaient du collège des presbytres, dans lequel ils développaient des fonctions de direction comme chefs et inspecteurs (episkopos). Dans certaines communautés locales, nous trouvons, à la première heure, plusieurs évêques-presbytres ; mais ensuite, et au plus tard au IIe siècle, l’épiscopat monarchique se diffusa partout. Dans cette tendance vers le sommet monarchique qui se manifesta tôt dans les communautés particulières, on a vu à juste titre la naissance du principe de la primauté, qui s’exprimera plus tard dans l’Église universelle (Heinrich Schlier, f 1978) »[23]

« En particulier, l’évêque de cette ville [Rome] acquit une position singulière, fondée sur le fait que, selon les listes épiscopales, il pouvait montrer que sa succession apostolique remontait directement à Pierre. Or cela signifiait que le patrimoine de la révélation, transmis par le Christ et les apôtres, était conservé de la manière la plus sûre et la plus pure par l’évêque de Rome, puisque la continuité directe avec les apôtres et avec l’Église primitive constituait la meilleure garantie de la pureté de la foi. L’évêque romain jouit très tôt d’une autorité pour enseigner. Dès les IIe et IIIe siècles, les hérétiques avaient coutume de se rendre à Rome pour se justifier ; ainsi fit Marcion en 139, de même que Montan et les principaux représentants du gnosticisme.

Les défenseurs de la vraie foi cherchèrent et trouvèrent aussi de l’aide à Rome, comme Athanase en 339/340. Cette prééminence du siège romain n’empêcha pas que le centre de gravité du travail théologique demeurât toujours en Orient, où eurent lieu également les grands conciles. La réflexion des théologiens ne coïncide pas toujours exactement avec le magistère de l’Église, le seul qui doive décider si une opinion théologique est contenue dans la tradition apostolique et appartient au patrimoine de la foi révélée.

En matière de droit et de discipline également, l’évêque de Rome jouit très tôt d’une autorité singulière. Une première donnée de sa suprématie peut déjà être constatée dans la Première lettre de Clément (env. 96), où il est question de la solution d’un conflit survenu dans la communauté de Corinthe. L’intervention du pape Victor (189-199) dans la polémique relative à la date de Pâques et les controverses du pape Étienne Ier (254-257) avec Cyprien de Carthage, relatives à la question du baptême administré par les hérétiques, marquèrent de nouvelles étapes dans le développement de l’autorité du successeur de Pierre. Rien ne permet d’affirmer que, déjà dans ces événements, se manifeste la revendication d’une véritable primauté de juridiction.

Mais étant donné que cette primauté, comme toutes les choses historiques, eut une lente évolution avant d’arriver à son plein développement, il ne faut pas passer sous silence les étapes antérieures. »[24]

C’est un exemple qui permet d’illustrer comment certains historiens qui estiment que, bien que certaines communautés locales ne comptassent pas avec un épiscopat monarchique, non seulement ce n’est pas le cas des principales Églises de la chrétienté (Rome comprise), mais ils reconnaissent en outre la preuve apportée par les lettres d’Ignace d’Antioche, lesquelles rejettent les théories évolutionnistes supposant un épiscopat monarchique développé tardivement au milieu du IIe siècle. Il mentionne à ce propos le cas de Polycarpe, évêque de Smyrne, ordonné par l’apôtre saint Jean lui-même.

« Tous ses écrits [en parlant des lettres d’Ignace d’Antioche] abondent en pensées édifiantes et, du point de vue historique, attestent qu’à ce moment-là l’épiscopat monarchique s’était imposé dans les régions où il exerça son ministère. Un unique évêque est à la tête des communautés, et Ignace exhorte en ces termes : « Suivez tous l’évêque comme Jésus-Christ le Père, et le presbyterium comme les apôtres ; quant aux diacres, vénérez-les comme le commandement de Dieu. Que personne, sans compter avec l’évêque, ne fasse rien de ce qui concerne l’Église. Seule doit être tenue pour valide l’eucharistie célébrée par l’évêque ou par celui qui en a reçu l’autorisation de lui. Partout où apparaîtra l’évêque, là soit la communauté, de même que partout où sera Jésus-Christ, là est l’Église catholique » (Lettre aux Smyrniotes 8,1). Ignace développe déjà une théologie de l’épiscopat, dans lequel il voit incarnée l’unité de l’Église : le Christ, l’évêque et l’Église sont une seule chose.

Dans sa Lettre aux Romains, Ignace attribue sans équivoque à l’Église de Rome une position unique et ne se limite pas à exalter son activité charitable, mais loue — en évidente connexion avec la Lettre de Clément, qu’il dut sans doute connaître — sa fermeté dans la foi et sa doctrine, de sorte qu’« on perçoit déjà clairement l’autorité particulière et la prééminence effective de la communauté romaine ». (Altaner, Patrologie [Patrologie], 86). À son frère, l’évêque Polycarpe, qui l’avait accompagné à Smyrne, il rappelle depuis Troas son devoir pastoral et l’exhorte à demeurer ferme, pendant la persécution des chrétiens, comme une enclume sous les coups du marteau. De Polycarpe, évêque de Smyrne, qui dans sa jeunesse avait personnellement écouté l’enseignement de l’apôtre Jean et avait été nommé évêque par lui, on conserve une Lettre aux Philippiens »[25]

Philip Hughes

Historien et théologien, écrivain de plusieurs livres.

Il explique que la constitution de l’Église primitive, à la fin du Ier siècle, consistait en une triple gradation : un évêque, un collège de presbytres et les diacres ; avant cette date, il peut être probable que les Églises aient été régies par un collège épiscopal sous la surveillance des apôtres.

« La vie des premiers chrétiens

Jusqu’ici nous nous sommes référés à un aspect très particulier du christianisme primitif, à la vie des penseurs ou “intellectuels” chrétiens. Et le croyant ordinaire ? Malheureusement, aucun détail de son histoire ne nous a été conservé. Nous ne possédons aucun journal intime des premiers chrétiens, et nous sommes obligés de reconstruire leur vie religieuse quotidienne avec les données que la littérature peut nous offrir.

L’Église, dès sa première présentation dans le Nouveau Testament, est organisée en une multitude d’“Églises”, une pour chaque ville. Dans chaque Église se distinguent deux groupes : le clergé, avec les fonctions de présider, d’offrir le sacrifice, d’administrer les sacrements et d’expliquer la doctrine ; et le laïcat. Cette structure se répète partout, avec une uniformité qui exclut le simple hasard et révèle l’imitation d’un modèle commun.

Le clergé était élu par la totalité de chaque Église locale, recevant les pouvoirs spirituels par le rite de l’imposition des mains de la part d’autres qui les avaient déjà reçus à leur tour, conjointement avec la faculté de les transmettre. Il existe une triple gradation parmi le clergé. Chaque Église était présidée par un seul évêque, assisté à son tour par des prêtres dans la tâche spirituelle, et par des diacres, dont la mission principale était le soin des biens de l’Église, la distribution des aumônes, l’assistance aux pauvres, aux veuves et aux orphelins, ainsi que les autres œuvres de charité et de bienfaisance qui constituèrent l’une des notes les plus caractéristiques du christianisme primitif. “Comme ils s’aiment les uns les autres” fut l’une des premières et des plus spontanées confessions que le paganisme rendit à ces chrétiens dont nous avons hérité la religion »[26]

Il soutient aussi que Clément de Rome était évêque monarchique de Rome, dont la primauté juridictionnelle était déjà évidente aux premiers siècles, et il cite comme preuves l’épître de Clément aux Corinthiens et d’autres événements historiques.

« L’Église romaine

Il en est une qui, dès l’époque la plus ancienne, joue un rôle spécial, réglant les affaires des autres et agissant avec une sorte d’autorité supérieure sur elles. C’est l’Église de Rome, régie selon une tradition unanime par saint Pierre, à qui Notre Seigneur avait dit : “Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église… Je te donnerai les clefs du royaume des cieux. Tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans le ciel, et tout ce que tu délieras sur la terre sera aussi délié dans le ciel.” Nous ignorons la date exacte de la fondation de l’Église romaine, de même que celle de l’arrivée de saint Pierre à Rome, mais c’est une tradition universelle de la chrétienté romaine primitive que saint Pierre dirigea son Église et qu’à Rome il donna sa vie pour le Christ dans la persécution de Néron.

Nous savons peu de choses sur les premiers pas de cette Église romaine, voilés par l’obscurité qui, en ces siècles, nous cache tant de choses. Toutefois, nous en savons relativement assez, et il est significatif que, chaque fois que Rome fait son apparition, nous la voyons jouer ce rôle qui lui est propre et qui ne lui a jamais été dénié (bien que l’on se soit parfois opposé à son exercice), rôle qu’aucune autre Église n’a jamais tenté de revendiquer pour elle-même, c’est-à-dire le rôle d’une surintendance générale sur toutes les Églises de l’Église catholique.

Ainsi, nous voyons la Rome du pape Clément Ier, vers l’an 90, intervenir dans les affaires de l’Église de Corinthe. À peu près à la même époque, saint Ignace d’Antioche confirme la position singulière de l’Église romaine dans les fameuses lettres écrites à la veille de son martyre à Rome (107). Nous avons vu la tradition telle qu’elle apparaît chez saint Irénée. Vers la même époque, sous le pape Victor (189-198), eut lieu une énergique action de l’autorité romaine pour ramener à l’obéissance l’Église apostolique d’Éphèse dans une dispute liturgique. Soixante ans plus tard surgit une autre crise entre Rome et Carthage. Cette fois, la question n’est pas simplement disciplinaire, et toute l’attitude de Rome est une fois encore celle d’un juge sans appel, dictant la loi et un ultimatum pour en assurer l’observance. Le personnage affrontant Rome n’était ici rien de moins que saint Cyprien, le primat de Carthage ; et en 262 nous trouvons le pape Denys corrigeant la théologie de son homonyme l’évêque d’Alexandrie. »[27]

Adalbert Hamman

Prêtre et historien franciscain spécialiste de patrologie. Il compte à son actif la publication de près de cent traductions de textes patristiques en français, collection connue sous le nom de  ‘Pères dans la Foi’ , ainsi que de nombreux livres relatifs aux Pères de l’Église et à l’histoire de l’Église.

Bien qu’il soutienne que l’organisation des premières communautés chrétiennes n’était pas uniforme, certaines étant régies par des collèges de presbytres, il affirme en même temps que les grandes villes comptent depuis les temps apostoliques avec un évêque qui les préside comme chef de ces communautés.

« L’organisation des cadres

La fin du Ier siècle est d’une importance capitale dans l’histoire du christianisme. Tous les Apôtres ont disparu, sauf Jean, le dernier témoin. Il devient un personnage presque légendaire. Il demeure longtemps en Asie. Clément affirme qu’il organisa en Asie des communautés qui, durant tout le IIe siècle, évoquent son autorité. Son ombre se projette sur les Églises distribuées comme les grains d’un rosaire le long du littoral.

Dès lors, les communautés sont entre les mains de chefs qui transmettent les récits et les enseignements des Évangiles. Ils ont pris le relais des premiers Apôtres et de leurs collaborateurs. Une organisation souple et progressive s’établit. Elle procède par étapes dont les traces sont encore perceptibles aujourd’hui. Les communautés judéo-chrétiennes maintiennent pendant quelque temps une direction collégiale (anciens ou presbytres). Celles qui naissent en terre païenne s’appuient sur le binôme évêque-diacre. Les deux organisations sont simultanées puis s’unifient au cours du IIe siècle. Leur établissement se réalise peu à peu, avec des retards, des hésitations et parfois des crises. La vie n’est pas uniformisée, mais elle se développe organiquement, elle croît avec la vitalité explosive des commencements.

L’activité itinérante des apôtres et des prophètes ne dure qu’un temps déterminé ; elle prépare l’établissement d’une organisation permanente, d’une autorité locale qui la remplace. Certains de ces itinérants finissent par se fixer au lieu de leur activité missionnaire. Pothin, peut-être aussi Irénée à Lyon, sont de bons exemples de cette situation. D’autres continuent à se déplacer, défrichant de nouveaux terrains et plantant la croix sous de nouveaux cieux. Leur activité se prolonge tout au long du IIe siècle, mais tend à s’achever avec lui.

La prédication évangélique porte ses fruits à partir du moment où elle laisse derrière elle un minimum de structure et d’organisation. Les convertis se rassemblent, se regroupent et fusionnent en une communauté, l’Église du lieu. Eusèbe le dit explicitement : « les apôtres distribuent leurs biens aux pauvres, quittent leur pays, posent les fondements de la foi en des régions étrangères, établissent des pasteurs auxquels ils remettent la sollicitude de ceux qu’ils ont amenés à la foi ».

Ignace à Antioche, Polycarpe à Smyrne, Pothin à Lyon, Quadratus à Athènes, Denys à Corinthe, sont les chefs de leurs communautés ; ils s’appellent épiscopes, évêques, ce qui signifie inspecteurs ou surintendants, titre provenant de l’administration civile. Le nom d’évêque, qui pendant un certain temps fut synonyme de presbytre, finit par s’imposer pour désigner l’autorité monarchique.

Depuis l’organisation collégiale jusqu’à la responsabilité épiscopale, il y eut un temps indécis, avec des hésitations et des résistances. Certaines villes, comme Jérusalem ou Alexandrie, possèdent déjà depuis les origines chrétiennes un évêque ; d’autres, comme Philippes, ne semblent pas en avoir encore établi lorsque Clément de Rome leur écrit. Du moins la lettre de Clément n’en fait pas mention, elle parle seulement de la cabale qui a fait que les presbytres jeunes et vieux soient en discorde.

Il y a beaucoup de villes qui ont pour évêque des personnages de grande stature, comme Polycarpe ou Irénée, mais d’autres choisissent une taille adaptée à leur mesure. Tous les Corses ne sont pas Napoléon. La vie de l’Église locale a habituellement des commencements plus modestes ; elle choisit l’homme le plus disponible, le plus généreux, qui s’impose par sa qualité et son exemple.

L’épiscope, dès les débuts de son existence, est assisté par un collaborateur direct, habituellement plus jeune que lui, le diacre, dont les qualités personnelles, familiales et sociales doivent le rendre apte à seconder efficacement le chef de la communauté. Ensemble ils dirigent la réunion, célèbrent l’eucharistie ; ensemble ils gèrent le bien commun et pourvoient aux besoins de la communauté. »

Au cours du IIe siècle, l’institution épiscope et diacre se confond avec celle des presbytres ou anciens, d’origine vraisemblablement judaïque. Les « anciens », dans le judaïsme, étaient les notables, qui faisaient partie du sanhédrin ou dirigeaient la communauté et la synagogue. Au temps des Douze, ils existent à Jérusalem, lorsque Jacques y est évêque. Ils assistent avec les Apôtres au premier concile de Jérusalem. À la fin du Ier siècle, nous les trouvons à Rome, à Philippes, à Corinthe, où ils sont l’objet du conflit qui motive la lettre de Clément de Rome.

La fusion de ces deux institutions se fit progressivement, selon les lieux et les circonstances, non sans heurts çà et là. La lettre de Paul à Timothée, qui donne une description de l’évêque, connaît le collège presbytéral qui, avec Paul, imposa les mains à Timothée. À Tite, il est recommandé d’instituer des presbytres.

La solution la plus élégante pour passer de l’autorité collégiale à l’institution monarchique consistait à choisir l’évêque dans le corps presbytéral. Les deux termes, presbytre et évêque, sont synonymes pendant quelque temps. Irénée semble les employer indistinctement.

À l’époque d’Ignace d’Antioche, l’instauration de l’autorité monarchique et l’intégration du conseil presbytéral sont chose faite en Asie, de Jérusalem à Pergame. Les lettres ignatiennes aux diverses communautés par lesquelles il est passé l’attestent. Ailleurs, il semble que le changement fut plus douloureux. La lettre de Clément à la communauté de Corinthe, provoquée par des presbytres que l’on n’acceptait pas, reconnaît l’existence de chefs ou évêques, choisis sans doute parmi le conseil des anciens, qui président la liturgie et se distinguent clairement des laïcs, nommés ici pour la première fois »[28]

Cesar Vaca  O.S.A.

Prêtre et théologien augustinien, écrivain de nombreux livres.

« Dans les lettres d’Ignace — écrit Grandmaison — se rattache pour la première fois l’épithète glorieuse de catholique au nom de l’Église : “Là où apparaîtra l’évêque, là aussi est la multitude, de même que là où sera Jésus-Christ, là est l’Église catholique” (Smyrn. VIII,2). De cette manière, l’évêque incarne son Église particulière, absolument comme la grande Église est l’incarnation continuée du Fils de Dieu. Ne croirions-nous pas lire l’un des champions de l’unité ecclésiastique de notre temps, un Adam Moehler, un Jaime Balmes, un Eduardo Pie ?” (Jésus Chist II p.634).

Saint Ignace nous démontre ainsi qu’en son temps, à la fin du Ier siècle, la structure et la pensée sur l’Église sont complètes et mûres. Évêques, presbytres et diacres constituent la hiérarchie tripartite sur laquelle s’appuie toute la réalité du christianisme. Il faut rester unis à cette hiérarchie pour vivre dans l’esprit du Christ. “Par conséquent7, de même que le Seigneur n’a rien fait sans compter avec son Père, étant comme il l’était une seule chose avec Lui — rien, dis-je, ni par lui-même ni par ses apôtres — ; ainsi, vous non plus, ne faites rien sans compter avec votre évêque et les anciens ; et ne cherchez pas à colorer comme louable quoi que ce soit que vous fassiez seuls, mais réunis en commun ; qu’il y ait une prière, une seule espérance dans la charité, dans la joie sans tache, qui est Jésus-Christ, au-dessus duquel rien n’existe” (Mag. VII,1). Sans cette hiérarchie l’Église n’existe pas : “Pour votre part, écrit-il aux Tralliens, vous devez tous aussi respecter les diacres comme Jésus-Christ. Je dis de même de l’évêque, qui est figure du Père, et des anciens (presbytres), qui représentent le sénat de Dieu et l’alliance ou collège des apôtres. Ceux-ci ôtés, il n’y a pas le nom d’Église” (Trall III,1). »[29]

Ludwig Ott

Prêtre, docteur en théologie de l’Université de Munich avec une thèse sur la théologie médiévale. À partir de 1941, il exerça comme professeur de dogmatique à l’Université catholique d’Eichstaett jusqu’à occuper la charge de recteur. Son œuvre Manual de Teología Dogmática, publiée par l’Editorial Herder, est considérée comme une œuvre de référence indispensable.

« La perpétuation des pouvoirs hiérarchiques est une conséquence nécessaire de l’indéfectibilité de l’Église (v. § 12), voulue et garantie par le Christ. La promesse faite par le Christ à ses apôtres de les assister jusqu’à la fin du monde (Mt 28, 20) suppose que le ministère des apôtres se perpétuera dans les successeurs des apôtres. Ceux-ci, conformément au mandat du Christ, communiquèrent leurs pouvoirs à d’autres personnes ; par exemple, saint Paul à Timothée et à Tite. Cf. 2 Tim 4, 2-5 ; Tit 2, í (pouvoir d’enseigner) ; 1 Tim $, 19-21 ; Tit 2, 15 (pouvoir de gouverner) ; 1 Tim 5, 22 ; Tit 1, 5 (pouvoir de sanctifier). Dans ces deux disciples de l’apôtre apparaît pour la première fois avec toute clarté l’épiscopat monarchique qui exerce le ministère apostolique. Les « anges » des sept communautés d’Asie Mineure (Apoc 2-3), selon l’interprétation traditionnelle (qui n’a pas manqué de contradicteurs), sont des évêques monarchiques.

Le disciple des apôtres SAINT CLÉMENT DE ROME nous rapporte ce qui suit à propos de la transmission des pouvoirs hiérarchiques par les apôtres : « Ils prêchaient dans les provinces et les villes, et, après avoir éprouvé l’esprit de leurs prémices, ils les constituaient évêques et diacres de ceux qui devaient croire à l’avenir » (Cor. 42, 4) ; « Nos apôtres savaient par Jésus-Christ notre Seigneur qu’il surgirait des disputes autour de la charge épiscopale. Pour cette raison, le sachant bien d’avance, ils constituèrent ceux dont nous avons parlé précédemment, et leur donnèrent la charge qu’à leur mort d’autres hommes éprouvés leur succèdent dans le ministère » (Cor. 44, 1-2).

SAINT IGNACE D’ANTIOCHE témoigne, au début du IIe siècle, qu’à la tête des communautés d’Asie Mineure et même « dans les pays les plus reculés » (Eph 3, 2), il y avait un seul évêque (monarchique) entre les mains duquel se trouvait tout le gouvernement religieux et disciplinaire de la communauté. « Sans l’évêque, que personne ne fasse rien de ce qui appartient à l’Église. Seule soit considérée comme valide l’eucharistie célébrée par l’évêque ou par quelque délégué de lui.

Partout où se montrera l’évêque, que là soit le peuple, de même que partout où est le Christ, là est l’Église catholique. Il n’est pas permis de baptiser sans l’évêque ni de célébrer l’agape ; mais tout ce qu’il approuve est agréable à Dieu, afin que tout ce qui se réalise soit solide et légitime… Celui qui honore l’évêque est honoré par Dieu ; celui qui fait quelque chose sans l’évêque sert le diable » (Smyrn. 8, 1-2 ; 9, 1). Dans toute communauté existent, en outre de l’évêque et au-dessous de lui, d’autres ministres : les presbytres et les diacres.

Selon SAINT JUSTIN MARTYR, « celui qui préside les frères » (c’est-à-dire l’évêque) est celui qui réalise la liturgie (Apol. 165 et 67). SAINT IRÉNÉE considère la succession ininterrompue des évêques à partir des apôtres comme la garantie la plus sûre de l’intégrité de la tradition de la doctrine catholique : « Nous pouvons énumérer les évêques institués par les apôtres et tous ceux qui leur ont succédé jusqu’à nous » (Adv. haer. m 3, 1). Mais, comme il serait très long d’énumérer la succession apostolique de toutes les Églises, il se limite le 423 Dieu sanctificateur saint à signaler celle de cette Église « qui est la plus notable, la plus ancienne et connue de tous, et qui fut fondée et établie à Rome par les glorieux apôtres Pierre et Paul ». Il nous rapporte la plus ancienne liste des évêques de l’Église romaine, qui commence avec les « bienheureux apôtres » et arrive jusqu’à Éleuthère, 12e successeur des apôtres (ibid. ni 3, 3). De saint Polycarpe, SAINT IRÉNÉE nous rapporte (ib. 111 3, 4) qu’il fut institué évêque de Smyrne « par les apôtres » — selon TERTULLIEN (De praescr. 32), par l’apôtre saint Jean —. TERTULLIEN, de même que saint Irénée, fonde la vérité de la doctrine catholique sur la succession apostolique des évêques (De praescr. 32) »[30]

Auteurs : José Miguel Arráiz et Jesús Manuel Urones

NOTES


[1] Van Hove, Alphonse. “Bishop.” The Catholic Encyclopedia. Vol. 2. New York: Robert Appleton Company, 1907
http://ec.aciprensa.com/wiki/Obispo
[2] Daniel Ruiz Bueno, Padres Apostólicos, édition bilingue complète, BAC 65. Cinquième édition, p. 376
[3] Daniel Ruiz Bueno, Padres Apostólicos, édition bilingue complète, BAC 65. Cinquième édition, p. 376
[4] Ici Daniel Ruiz Bueno cite Turner, JThS, XXI (1920), p. 194, cité par Lebreton, L’Eglise primitive, p. 353, n. 1.
[5] Daniel Ruiz Bueno, Padres Apostólicos, édition bilingue complète, BAC 65. Cinquième édition, p. 933 
[6] Ramón Trevijano, Patrología, BAC Manuales, Madrid 2004, p. 39-40
[7] José Orlandis, El Pontificado Romano en la Historia, Ediciones Palabra, 2e édition Madrid 2003, p. 29
[8] José Orlandis, Breve Historia del Cristianismo, Ediciones RIALP, sixième édition, Madrid 1999, p. 25-26
[9] Johannes Quasten, Patrología, Tome I, BAC 206, Madrid 1995, p. 81
[10] Enrique Moliné, Los Padres de la Iglesia, Ediciones Palabra, quatrième édition, Madrid 2000, p. 53
[11] Ludwig Hertling, Editorial Herder, dixième édition, Barcelone 1981, édition numérique
[12] Bernardino Llorca, Manuel de Historia Eclesiástica, Editorial Labor. S.A. 1951, p. 95-97
[13] Joseph Lortz, Historia de la Iglesia, Tome I, Ediciones Cristiandad, Madrid 1982, version numérique.  
[14] Michael Schmaus, Teología Dogmática, Tome IV, La Iglesia, Ediciones Rialp, Madrid 1960, p. 511-512
[15] Ibid., p. 496
[16] Ibid.
[17] Ibid., p. 504
[18] G. H. Joyce, Encyclopédie catholique, article Église.
[19] Traduit de Henri de Lubac, The Petrine Office and Particular Churches
[20] Jesús Álvarez Gómez, Historia de la Iglesia, I. Edad Antigua, BAC, Madrid 2001, p. 121
[21] Ibid., p. 130
[22] Franco Pierini, La Edad Antigua, Curso de historia de la Iglesia, Tome I, San Pablo 1996, p. 48,49.73
[23] August Franzen, Historia de la Iglesia, Editorial Sal Terrae, 2009, p. 26
[24] Ibid., p. 110                                                                                                            
[25] Ibid., p. 40
[26] Philip Hughes, Síntesis de Historia de la Iglesia, Editorial Herder, 1996, p. 11-36
[27] Ibid.
[28] Adalbert G. Hamman, La vida cotidiana de los primeros cristianos, Editorial Palabra, septième édition, Madrid 2002, p. 130-134
[30] Ludwig Ott, Manual de Teología Dogmática, Editorial Herder, Barcelone 1966, p. 423-424