Ce qui semblait aller à l’encontre de la primauté de Pierre… il le proclame !
À propos de l’autorité ou de la hiérarchie ecclésiastique, qu’enseigne l’épître aux Galates ? La Magna Carta de la liberté chrétienne justifie-t-elle la rébellion de Luther, tout en condamnant comme une usurpation le pouvoir dominant des évêques et l’autorité souveraine du Pontife romain ? Le Pape, selon saint Paul, est-il un Vicaire ou un adversaire de Jésus-Christ ?
Ce problème est plus vital pour le christianisme que celui de la justification par la foi ; Les solutions opposées que lui donnent le catholicisme et le protestantisme constituent la différence la plus radicale qui les divise tous deux. L’importance du problème justifiera l’effort que nous consacrerons à son étude.
De manière plus générale et plus complète, nous pourrions étudier le problème, en rassemblant tout ce que saint Paul enseigne sur l’autorité hiérarchique de l’Église dans l’Épître aux Galates. En ce sens, nous pourrions noter que l’Épître entière n’est rien d’autre qu’un exercice ou une réalisation, en même temps qu’une apologie, de l’autorité apostolique que saint Paul revendique pour lui-même. Soulignons également le fait significatif que saint Paul reconnaît dans les chefs de l’Église mère de Jérusalem une autorité supérieure à la sienne. Mais, notre étude étant plus théologique qu’exégétique, nous nous passerons pour l’instant de ces faits secondaires, pour concentrer toute notre attention sur le problème fondamental et central de l’autorité que saint Paul reconnaît à l’apôtre saint Pierre. Ce problème est véritablement une question de vie ou de mort, tant pour le protestantisme que pour le catholicisme.
Les protestants, anciens et modernes, ont souvent fait appel à l’Épître aux Galates pour faire comprendre aux catholiques que le Pierre de l’Épître, le Pierre réel et authentique, faible, incohérent, durement réprimandé par saint Paul, ne ressemble en rien au chef souverain de l’Église universelle dont ils ont fantasmé. En revanche, de nombreux théologiens catholiques, satisfaits des arguments décisifs qu’apportent les Évangiles en faveur de la primauté de saint Pierre, à propos de l’épître aux Galates, se sont limités à résoudre la difficulté objectée par les protestants. La solution de la difficulté suffit sans doute à maintenir la thèse catholique, appuyée par d’autres arguments plus puissants. Mais puisque l’Épître aux Galates nous offre un argument positif en faveur de la primauté de saint Pierre, pourquoi se contenter d’une solution négative ? Si nous pouvons retourner contre nos adversaires les mêmes armes qu’ils nous lancent, pourquoi devrions-nous nous limiter à nous défendre contre leurs tirs ? L’épître aux Galates nous invite à prendre l’offensive ; Il n’est donc pas juste de rester sur la défensive. Laissant donc de côté toute autre considération, nous proposons de démontrer que dans la même Épître aux Galates, saint Paul nous donne des témoignages répétés de l’autorité suprême de saint Pierre ; des témoignages, si l’on veut, implicites, tacites, indirects, mais non moins efficaces pour cela, de la vérité catholique, qui, si elle peut subsister sans l’appui de ces témoignages, est sans doute plus fermement corroborée par eux.
Il y a trois témoignages que saint Paul donne de la primauté de saint Pierre : 1.18-19, la visite qu’il lui fit quelques années après sa conversion ; 2.7-9, l’apostolat de la circoncision, qu’au concile de Jérusalem lui et tous les fidèles reconnurent en saint Pierre ; 2.11-15, le même discours qu’il prononça peu après contre saint Pierre à Antioche. Examinons particulièrement chacun de ces trois témoignages.
1. La visite de saint Paul à saint Pierre
L’Apôtre écrit : « Trois ans après, je montai à Jérusalem pour visiter (gr. historésai) Céphas, et je demeurai quinze jours auprès de lui. Je ne vis aucun autre des apôtres, sinon Jacques, le frère du Seigneur » (Ga 1,18-19). Avant d’examiner la valeur théologique de ce témoignage, une brève exégèse de ce passage important est indispensable.
Après sa longue retraite en Arabie, saint Paul, de retour à Damas, monta de là à Jérusalem pour visiter Céphas. Que ce Céphas soit saint Pierre, aujourd’hui personne n’en doute, car c’est une évidence. Saint Paul parle de Céphas comme d’un des apôtres, et parmi les apôtres il n’y avait pas d’autre Céphas que Simon Pierre. D’où il convient de noter ce nom de Céphas, que sans plus d’explication Paul donne à Simon, fils de Jonas. On voit ici que le nom araméen de Céphas que Jésus-Christ imposa à Simon, précisément en lui promettant l’autorité suprême sur toute l’Église, était couramment utilisé même dans le monde grec comme son nom propre. Si l’on ne préfère plus dire que Paul utilise avec insistance le nom de Céphas, pour expliquer la visite qu’il lui a faite, comme s’il disait : J’ai visité Simon parce qu’il était le chef suprême de l’Église. Le mot visite, que nous avons utilisé faute de mot plus précis, ne reproduit pas adéquatement la force du verbe originel « historésai », qui signifie connaître de vue, avoir un entretien, visiter pour attirer l’attention et le respect. Saint Paul veut dire par là qu’il voulait rencontrer personnellement saint Pierre, lui présenter ses respects et s’entretenir longuement avec lui. Et il resta avec lui quinze jours, restant, semble-t-il, dans sa propre maison. Cet intérêt à visiter et à parler à Céphas contraste singulièrement avec l’attitude de Paul envers les autres apôtres. Non seulement il n’a pas essayé de leur rendre visite, mais il ne les a même pas vus, à l’exception de Santiago. La manière indirecte de mentionner, comme par prétérition, le fait d’avoir simplement vu Santiago, indique le caractère occasionnel de cette rencontre et l’importance secondaire que lui attribuait saint Paul. Et c’est ce Jacques, l’évêque de Jérusalem et le frère du Seigneur.
Notons ici deux difficultés qu’a rencontré saint Paul : l’une, en train même de monter à Jérusalem ; un autre, dans la mention de ce fait, tous deux très significatifs. D’une part, il monta à Jérusalem depuis Damas, d’où il dut fuir au péril de sa vie, comme le mentionnent les Ac 9,24-26 et d’autre part les Corinthiens (11,32-33). Et lorsqu’il monta à Jérusalem, saint Paul aurait pu prévoir la méfiance ou les préjugés qu’il rencontrerait parmi les fidèles et l’hostilité des Juifs, comme il le mentionne également dans les Ac (9, 2630). En fait, au bout de quinze jours, il dut également fuir Jérusalem pour éviter de tomber entre les mains des Juifs qui cherchaient à le tuer. Dans de telles circonstances, aller à Jérusalem uniquement pour visiter saint Pierre signifie que saint Paul a de grands désirs et un grand intérêt à le voir. En revanche, cette visite est évoquée par saint Paul non pas pour confirmer ce qu’il dit, mais bien qu’elle constitue une difficulté contre sa thèse. L’Apôtre tente de prouver l’origine divine de son Évangile, non reçue ou apprise d’un homme, mais par révélation de Jésus-Christ (Gal. 1,12). C’est pour cette raison qu’il ajoute ensuite qu’après sa conversion, il n’est pas monté à Jérusalem pour recevoir l’enseignement de ceux qui étaient apôtres avant lui. Et pourtant, après trois ans, il monta à Jérusalem pour rendre visite à Pierre. Il constate, il est vrai, qu’il n’est resté avec lui que quinze jours, temps vraiment insuffisant pour acquérir la pleine connaissance de l’Évangile qu’il possédait, mais largement suffisant pour souligner l’intérêt et l’importance de la visite.
Examinons maintenant la signification de cette visite. Paul, dans des circonstances difficiles, se rend à Jérusalem uniquement dans le but de voir et de parler à Pierre, exclusivement à Pierre. Pierre n’était pas l’évêque de Jérusalem et ne se démarquait pas tellement des autres apôtres en raison de ses dons personnels. Quel pourrait alors être l’objet d’une telle visite ? Il ne s’agissait évidemment pas d’une simple visite de curiosité. Le caractère de saint Paul et le mot même qu’il utilise pour exprimer l’objet de cette visite excluent une telle hypothèse. Il ne s’est pas non plus tourné vers Pierre pour l’instruire dans la doctrine de l’Évangile. Saint Paul lui-même exclut explicitement une telle hypothèse. La véritable raison de la visite ne pouvait être autre que la supériorité de Pierre sur les autres apôtres et sa position éminente dans l’Église. Bengel lui-même, auteur protestant, dit de Pierre, à l’occasion de cette visite : “Hunc ergo Paulus ceteris antetulit” (“Paul a mis Pierre avant les autres”) (In Gal. 1,18). Mais avant lui, et mieux que lui, saint Jean Chrysostome, le plus distingué des Pères orientaux, amoureux comme personne du grand Apôtre des Gentils, avait écrit : « Il monta (à Jérusalem) comme on va chez quelqu’un de supérieur et de plus âgé, et juste pour voir le visage de Pierre, il se mit en route… Non pas pour apprendre quelque chose de lui, mais seulement pour le voir et l’honorer de sa présence. On ne dit pas « idéin », c’est-à-dire « voir » Pierre, mais « historésai », c’est-à-dire « le voir et le connaître », comme on parle quand quelqu’un va « voir et connaître » les grandes villes qu’il visite : c’est pourquoi Paul a jugé qu’il valait la peine d’entreprendre un tel voyage rien que pour voir cet homme ; remarquez quelle grande bienveillance il a montré envers Pierre, puisqu’il a entrepris le pèlerinage pour lui et s’est arrêté avec lui pour un temps… Il est clair qu’il honore Pierre et l’aime plus que tous les autres, puisqu’il n’est pas dit qu’il monte voir les autres apôtres, mais seulement Pierre » (MG 61,631632).
La visite de Paul est donc un splendide témoignage de la suprématie ou de la suprématie de saint Pierre, une suprématie qui l’élève au-dessus de tous les apôtres : suprématie à Jérusalem, sur l’évêque de Jérusalem lui-même ; suprématie qui s’étend au-delà des limites de la Palestine sur les fidèles qui vivent parmi les Gentils ; suprématie non fondée sur ses propres dons personnels. Une telle suprématie ne peut être qu’une question de dignité ou d’autorité. Et comme dans l’Évangile il n’y a pas de suprématie de simple dignité ou d’honneur, contrairement à l’exemple et aux prescriptions les plus pressantes du divin Maître (Mt. 20,2428 ; Mc. 10,4145 ; Luc 22, 2427), il faut conclure qu’une telle suprématie était d’autorité ou de juridiction. Or : l’autorité suprême de juridiction, appartenant exclusivement à saint Pierre parmi tous les apôtres, c’est ce que nous, catholiques, comprenons lorsque nous parlons de la primauté de saint Pierre. On peut conclure avec saint Jean Chrysostome : « Pierre était éminent parmi les apôtres, bouche des disciples et chef du groupe (Gr. « kai korufé tou xoroú ») C’est pourquoi Paul venait le voir à part des autres » (In Io. hom.88 n.1 : MG 59,478). C’est pourquoi, parce que Pierre se distinguait singulièrement parmi les apôtres, parce qu’il était le porte-parole et comme la bouche des disciples, parce qu’il était le sommet, le chef ou le chef du chœur apostolique, Paul, laissant les autres apôtres, monta à Jérusalem pour visiter Pierre.
2. Saint Pierre, « apôtre de la circoncision »
Pour comprendre exactement la valeur et la signification de l’apostolat de la circoncision, que saint Paul attribue à saint Pierre, il faut lire le récit que l’Apôtre donne de sa montée à Jérusalem pour soumettre son Évangile à l’approbation des chefs de l’Église-mère. Nous ne retiendrons que les notions les plus importantes pour notre propos :
« Quatorze ans après, je montai de nouveau à Jérusalem… J’y montai à la suite d’une révélation. Et je leur exposai l’Évangile que je prêche parmi les païens, en particulier à ceux qui étaient considérés, de peur de courir ou d’avoir couru en vain… Or ceux qui étaient considérés ne m’imposèrent rien ; au contraire, voyant que l’Évangile de l’incirconcision m’avait été confié comme celui de la circoncision l’avait été à Pierre — car celui qui avait agi en Pierre pour l’apostolat de la circoncision avait aussi agi en moi pour les païens —, et reconnaissant la grâce qui m’avait été donnée, Jacques, Céphas et Jean, regardés comme des colonnes, nous donnèrent, à Barnabé et à moi, la main droite en signe de communion, afin que nous allions vers les païens et eux vers la circoncision » (Ga 2,1-9).
Ce passage, dans lequel saint Paul semble assimiler son apostolat à celui de Pierre, a souvent été présenté comme une difficulté contre l’existence d’une primauté de juridiction unique et universelle. Pourtant, soigneusement examiné, loin de constituer une difficulté contre la primauté, c’est un argument positif en sa faveur. Il ne sera pas difficile de le prouver.
Mais notons d’abord brièvement que l’apostolat dont il est question ici ne signifie pas, du moins directement, pouvoir de juridiction, mais plutôt ministère de prédication. Et la répartition ou la démarcation de cet apostolat entre Pierre et Paul n’est pas exclusive et fermée. De même que saint Paul prêchait fréquemment aux Juifs, de même saint Pierre prêchait souvent l’Évangile aux Gentils. Avec cette démarcation ethnologique ou géographique est indiqué seul le domaine ordinaire du ministère évangélique assigné aux deux princes des apôtres.
Avant cette déclaration, tout notre raisonnement est résumé dans ces affirmations : d’une part, saint Pierre, en tant qu’apôtre de la circoncision, a l’autorité suprême sur l’Église des judéo-chrétiens ; En revanche, saint Paul, Apôtre des incirconcis, et avec lui toute l’Église des chrétiens issus des païens, est soumis à la juridiction de l’Apôtre de la circoncision. La conclusion de ces deux affirmations combinées est que saint Pierre était le chef suprême de l’Église universelle. Procédons par parties.
Saint Paul attribue l’apostolat de la circoncision à saint Pierre d’une manière particulière et caractéristique. L’apostolat dans ce cas, comme nous l’avons déjà prévenu, signifie directement uniquement le ministère de la prédication évangélique. C’est vrai. Mais nous nous demandons : pourquoi un tel apostolat est-il attribué avec spécialité, et même avec une certaine exclusion, à Pierre ? Car bien sûr, Pierre n’était pas le seul à prêcher l’Évangile aux Juifs. Donc, si l’exercice de cet apostolat n’était pas exclusif à saint Pierre, la raison pour l’attribuer spécialement et même exclusivement à saint Pierre ne peut être autre que que saint Pierre avait le gouvernement ou la direction suprême de cet apostolat. Il y a encore plus. A quel titre le gouvernement suprême de cet apostolat correspondait-il à saint Pierre ? Parce que saint Pierre n’était pas l’évêque de l’Église mère de Jérusalem et n’incarnait pas non plus la tendance juive dans ses idées et dans ses actions. Ces deux titres correspondaient évidemment plutôt à Jacques, l’évêque de Jérusalem, considéré par beaucoup comme le représentant de la tendance juive. Et pourtant, l’apostolat de la circoncision ne correspond pas à Jacques, mais à saint Pierre. Le véritable titre de cet apostolat, distinct et supérieur aux précédents, n’est autre que l’autorité ou juridiction suprême que Pierre avait, à l’exclusion de Jacques, sur toute l’Église des chrétiens juifs. Et une telle autorité, parce qu’elle n’était pas locale, était nécessairement universelle. Et sans cette autorité suprême, il n’est pas expliqué, ni même conçu, que saint Paul et les chefs de l’Église de Jérusalem eux-mêmes auraient attribué à saint Pierre la direction suprême de l’apostolat de la circoncision. Saint Pierre avait donc la primauté sur toute la fraction juive de l’Église.
Et de cette primauté juive découle nécessairement la primauté universelle. Avant de le prouver par le témoignage de saint Paul dans le passage que nous avons étudié, quelques observations d’ordre plus général ne seront pas inutiles.
En aucun cas Jésus-Christ n’aurait pu fonder son Église sans investir ses envoyés ou représentants d’une véritable autorité spirituelle. Mais puisque l’existence de l’autorité de l’Église nous est positivement confirmée, il serait absurde, contrairement à la volonté de Jésus-Christ et au témoignage de l’Écriture, de supposer la coexistence de plusieurs autorités indépendantes. L’unité de l’Église, que le divin Maître a si fortement recommandée et que saint Paul inculque tant, même dans la même Épître aux Galates, exige impérativement que le principe d’autorité existant dans l’Église se réduise à l’unité. Donc, si Pierre a la primauté sur l’Église des chrétiens juifs, il faut qu’il ait aussi la primauté sur l’Église des fidèles issus des païens. Autrement, l’unité de régime, si nécessaire dans toute société bien organisée, manquerait à l’Église.
Saint Paul enseigne aussi, également dans l’Épître aux Galates, que Juifs et Gentils forment, il est vrai, un seul corps dans le Christ Jésus, mais non à titre égaux. Que l’un et l’autre ne sont pas deux éléments homogènes qui se combinent également, et que les Gentils n’absorbent pas non plus les Juifs, mais qu’au contraire, ce sont les Juifs qui s’incorporent en eux-mêmes et absorbent ainsi les Gentils, pour former l’Israël de Dieu, comme le dit magnifiquement l’Apôtre (Gal. 6,16). Les judaïsants, que saint Paul combat dans cette épître, voulaient que les Gentils, lors de leur conversion au christianisme, reçoivent la circoncision afin de faire partie de la descendance d’Abraham. L’Apôtre répond à cela en niant la nécessité de la circoncision, mais en accordant et en soulignant la nécessité de faire partie de la descendance d’Abraham, ce que les Gentils réalisent par la foi et le baptême en Jésus-Christ. En vertu de cette loi providentielle, proclamée tant de fois et de tant de manières par saint Paul, il s’ensuit manifestement que les Gentils, étant associés à Israël, doivent aussi reconnaître l’autorité que Jésus-Christ lui-même a établie dans la nouvelle théocratie, dans l’Israël spirituel. Par conséquent, la primauté sur l’Église des chrétiens juifs entraîne en elle-même la primauté de l’Église universelle.
Les faits concordent avec ces principes généraux. Dans ce même passage que nous avons étudié, saint Paul déclare noblement son attitude envers saint Pierre. L’apostolat de la gentils et l’apostolat de la circoncision ne sont pas deux apostolats indépendants : ils doivent aller de pair. Et en acceptant, ils n’entrent pas avec des droits égaux : l’apostolat de la gentils demande la reconnaissance et l’approbation de l’apostolat de la circoncision.
Que l’Apôtre de la gentils veuille et doive procéder d’un commun accord avec l’Apôtre de la circoncision n’exige pas de démonstration ou de déclaration ; Une simple lecture du passage suffit à vous convaincre. On notera cependant deux choses. Premièrement, que saint Paul, s’il voit la nécessité de présenter son Évangile aux personnalités les plus éminentes de l’Église de Jérusalem, ne le fait pas parce qu’il doute de la vérité de son Évangile : il savait très bien, et il nous l’assure à plusieurs reprises, que son Évangile lui avait été reçu par révélation de Jésus-Christ (Gal. 1, 12 et 16). Et pourtant, il faut l’exposer aux chefs de l’Église mère. Deuxièmement, en ce qui concerne les judaïsants, qui étaient ceux qui en réalité ont gêné sa prédication, non seulement il n’a pas essayé de se mettre d’accord avec eux, mais il s’est vigoureusement opposé à eux et les a traités durement, les traitant de faux frères intrus, qui s’étaient infiltrés pour épier notre liberté, que nous avons dans le Christ Jésus, avec l’intention de nous asservir… A quoi Paul ajoute, nous n’avons pas cédé un instant, nous laissant subjuguer, afin que la vérité de la L’Évangile reste intact pour vous (Galates 2 : 35). Cette manière différente de se comporter envers les judaïsants et les dirigeants de l’Église de Jérusalem est très significative : c’est un signe évident que saint Paul, lorsqu’il parvient à un accord avec les dirigeants, ne le fait pas simplement par souci de paix, mais par conscience et pour assurer le fruit de sa prédication évangélique.
Mais il y a plus : l’apostolat de la gentils et l’apostolat de la circoncision, lorsqu’ils s’accordent, n’entrent pas en négociations sur des droits égaux. Que ce ne sont pas les chefs de l’Église de Jérusalem qui vont vers Paul, mais Paul vers eux. Il leur expose son Évangile ; Ils ne trouvent rien à corriger ni à ajouter à cet Évangile : ils l’approuvent pleinement. Ils reconnaissent en outre la mission divine de prédication aux païens confiée à saint Paul ; Ils lui donnent la main droite en gage de paix et de communion ; Finalement, ils ratifient l’accord selon lequel Paul a évangélisé les Gentils, et ils ont évangélisé la circoncision. Il ne s’agit donc pas de négociations entre deux partis égaux, mais plutôt de démarches entreprises par saint Paul afin d’obtenir la reconnaissance et l’approbation officielles de l’Église de Jérusalem. Et pour quoi ? Paul lui-même nous le dit : pour ne pas courir ou avoir couru en vain, c’est-à-dire pour ne pas compromettre le fruit de sa prédication évangélique. Notons qu’il parle de la prédication de Paul parmi les païens. Si l’apostolat des Gentils ne pouvait être exercé avec fruit, même par Paul, qui avait reçu de Dieu l’Évangile et la mission de le prêcher, sans l’approbation de l’apostolat de la circoncision, c’est un signe que les fidèles des Gentils reconnaissaient l’autorité suprême de celui qui était considéré par excellence comme l’Apôtre de la Circoncision.
Par conséquent, si, d’une part, l’apostolat des païens était soumis à l’autorité et à la direction de l’apostolat de la circoncision, et que, d’autre part, l’autorité et la direction suprêmes de cet apostolat de la circoncision étaient entre les mains de saint Pierre, il s’ensuit clairement que saint Pierre, en tant qu’apôtre de la circoncision, était le chef suprême de toute l’Église.
3. Saint Pierre et Saint Paul à Antioche
Le soi-disant incident d’Antioche, avec le discours de saint Paul contre saint Pierre auquel il a donné lieu, semble à première vue être une difficulté sérieuse contre la primauté de saint Pierre. Il n’est donc pas surprenant que les protestants aient voulu profiter de cette difficulté, qu’ils ont exagérée, contre la thèse catholique de la primauté de saint Pierre. Cependant, en y regardant de plus près, cette difficulté s’estompe ; De plus, cela devient un argument positif, encore plus efficace que les précédents, en faveur de la thèse catholique. Prouvons-le. Mais il conviendra d’abord de reproduire le passage dans lequel saint Paul parle de l’incident d’Antioche. L’Apôtre dit :
« Mais lorsque Céphas vint à Antioche, je lui résistai en face, parce qu’il était répréhensible. En effet, avant l’arrivée de certaines personnes venues de la part de Jacques, il mangeait avec les païens ; mais quand elles arrivèrent, il se retira et se tint à l’écart, par crainte de ceux de la circoncision. Les autres Juifs usèrent aussi de dissimulation avec lui, au point que Barnabé lui-même fut entraîné par leur dissimulation. Mais quand je vis qu’ils ne marchaient pas droit selon la vérité de l’Évangile, je dis à Céphas devant tous : si toi, qui es Juif, tu vis à la manière des païens et non à la manière des Juifs, comment peux-tu contraindre les païens à judaïser ? » (Ga 2,11-14).
Avant d’analyser ce passage, il convient de remarquer deux choses. Premièrement, certains anciens affirmaient que le Céphas dont ils parlent n’était pas saint Pierre, ou que l’attitude de saint Paul n’était pas celle d’une opposition sérieuse, mais plutôt une sorte de comédie convenue d’avance avec saint Pierre lui-même. Sans aucun doute, ces hypothèses tueraient la difficulté dans l’œuf. Mais nous ne les admettons pas, et personne ne les admet aujourd’hui. Nous supposerons, parce qu’il est évident, que saint Paul parle avec saint Pierre, ou, si l’on veut, contre saint Pierre, et qu’il parle réellement. De plus, nous parlons désormais de l’autorité de saint Pierre et non de son infaillibilité. En aucun cas l’autorité ne peut subsister sans la prérogative d’infaillibilité, comme celle dont disposent d’ailleurs les chefs d’État. Notons cependant au passage que saint Paul ne s’attaque pas à la doctrine de saint Pierre, mais plutôt à sa démarche pratique. De plus, à partir du moment où il attaque saint Pierre pour incohérence et simulation, il rend pour la même raison un témoignage positif que saint Pierre n’a pas commis d’erreur de doctrine ; S’il s’est trompé, c’est précisément parce que ses œuvres n’étaient pas conformes à sa doctrine : la phrase de Tertullien reste valable, selon laquelle l’erreur de Pierre “conversationis Fuit vitium, non praedicationis” (“c’était une erreur dans son comportement, non dans sa prédication”, De praescript. 23 : ML, 2,42). Ou, comme quelqu’un l’a dit modernement, avec un jeu de mots suggéré par saint Paul, l’erreur de Pierre n’était pas une erreur d’orthodoxie, mais d’orthopédie[1].
Ceci étant dit, examinons maintenant le fait de saint Pierre et l’attitude que saint Paul prend à son égard.
Nous sommes à Antioche, dont l’Église était majoritairement composée de Gentils. Peu de temps après le soi-disant concile de Jérusalem, où avait été définie la liberté des païens par rapport à la loi mosaïque, arriva saint Pierre qui, conformément à ce qui fut résolu à Jérusalem, n’avait pas le moindre scrupule à vivre et à manger avec les païens, sans adhérer donc aux prescriptions de la loi concernant la distinction des mets délicats. Mais voici, certains émissaires, réels ou supposés, de Santiago arrivent de Jérusalem ; et Pierre, craignant ceux de la circoncision, se retira de s’occuper des Gentils. L’effet de ce redoutable retrait fut désastreux. Tout le monde a compris, sans aucun doute, que Pierre n’agissait pas par conviction, mais par faiblesse ou par condescendance incomprise. Son attitude était, comme le dit saint Paul, une simulation ou, selon la force du mot originel « hypocrisie », une hypocrisie, une sorte de comédie. Et pourtant, cette simulation entraînait les autres Juifs et, ce qui étonnait et blessait le plus saint Paul, Barnabas lui-même, son compagnon d’apostolat jusqu’alors parmi les païens, celui qui à Jérusalem avait si dur et si bien travaillé pour libérer les païens du joug de la loi mosaïque. Ce retrait de Pierre, de Barnabas et de tous les Juifs, en plus d’être extrêmement douloureux pour les Gentils, mettait gravement en danger la vérité de l’Évangile ainsi que la paix et l’unité de l’Église.
Le conflit créé par la simulation de Pierre était sans aucun doute terrible. Mais nous nous demandons : quelle force écrasante cette simulation de Pierre avait-elle pour entraîner tous les Juifs et Barnabas lui-même après lui ? Il vaut la peine de réfléchir un peu sur ce phénomène en apparence étrange, car son examen nous fournira l’une des preuves les plus efficaces et les plus convaincantes de la primauté de saint Pierre, reconnue et acceptée par tous, juifs et païens.
L’Église d’Antioche était composée principalement de Gentils, se réjouissant du récent décret du concile de Jérusalem. Déjà, la présence de Pierre dans cette Église des Gentils est encore significative. Parmi eux, au début, Pierre se comporte comme l’un d’eux, sans se soucier des prescriptions mosaïques. Et comme Pierre, les autres Juifs qui étaient à Antioche. Dans de telles circonstances, la timide prétention de Pierre, si Pierre avait simplement été l’un des apôtres, aurait suscité la colère, les protestations et les plaintes des Gentils, et rien de plus. Ce fut alors au tour de Pierre de se retirer, non pas des relations avec les païens, mais de la ville. Et pourtant, c’est le contraire qui se produit. Les Gentils se taisent ; les Juifs l’imitent ; Barnabas se renie. De plus, Pierre n’avait pas prononcé un seul mot pour exhorter les autres à suivre son exemple ; Il ne menaçait pas d’anathèmes ; Il n’a pas défendu sa façon de procéder. Seul son exemple, négatif, timide, simulé, contradictoire, répréhensible, était, comme le dit saint Paul, une contrainte morale, qui obligeait chacun à judaïser. D’autres, avant le concile de Jérusalem, avaient fait ce que Pierre fait maintenant, et leur exemple fut méprisé. Comment l’exemple de Pierre entraîne-t-il tout le monde vers le bas ? Et Barnabas, l’ami intime de Paul jusqu’alors, celui au caractère si fort et indépendant, qui s’est séparé peu après de Paul, celui qui a vu son apostolat parmi les païens compromis, pourquoi a-t-il cédé si facilement à la simulation de Pierre ? Ne vous est-il même pas venu à l’esprit de vous opposer au décret du concile ? L’exemple indécis de Pierre est plus puissant que le décret d’un concile ! Il devait y avoir quelque chose chez Pierre pour que son exemple seul soit si bouleversant… Ce quelque chose n’était pas ses dons personnels. Humainement, saint Paul a surpassé de loin saint Pierre. Ce qui a donné une telle force à l’exemple de Pierre n’était pas, et cela ne pouvait pas être, mais son autorité suprême et universelle, reconnue et obéie par tous. Son exemple n’était pas imitable, mais l’autorité de celui qui le donnait pesait plus que les décrets d’un concile apostolique.
Face au conflit créé par la faiblesse ou la condescendance de Pierre, quelle attitude Paul a-t-il adopté ? Il le dit lui-même. Il a vu que Pierre, incompatible avec ses principes, n’avait pas procédé dans cette affaire selon la vérité de l’Évangile et qu’il était donc coupable et répréhensible. C’est pour cette raison qu’il s’y opposa ouvertement. Cette attitude loyale et déterminée répond à son merveilleux discours, avec lequel il proposait de résoudre le dangereux conflit. Nous ne nous intéressons pas maintenant à l’appréciation morale de l’attitude de saint Paul, même si nous pouvons noter la modération et le respect avec lesquels il s’adresse à saint Pierre. Ce qui nous intéresse, ce sont les conséquences qui ressortent de l’attitude et des paroles du grand Apôtre des Gentils.
Personne qui connaît saint Paul, ne serait-ce que pour avoir lu l’Épître aux Galates, ne doutera de la perspicacité de son intelligence dans la prise en charge des événements et des personnes, ni de la noble franchise et de la résolution dans l’expression de ce qu’il ressent. Dans de telles circonstances, voyons ce que dit et ce qu’il ne dit pas saint Paul dans son discours contre la simulation de saint Pierre. On ne pouvait cacher à saint Paul que la raison de l’efficacité de l’exemple de saint Pierre était l’autorité que d’autres donnaient à sa personne. Dans un tel cas, si cette autorité n’avait pas été légitime et vraie, la première et même la seule chose que saint Paul aurait dû faire était d’attaquer cette autorité. Et pourtant, saint Paul ne s’en prend pas à l’autorité de saint Pierre. Et dans de telles circonstances, ne pas l’attaquer, c’était le reconnaître. De plus, saint Paul dans son discours ne traite que de saint Pierre ; C’est suffisant pour votre tentative. Tout le monde a disparu et Paul ne parle qu’à Pierre. Il ne se tourne pas vers les autres pour réfuter Pierre. Le fait est qu’il n’a pas suffisamment réfléchi à la nécessité de résoudre le conflit pour convaincre et redresser les autres s’il n’a pas convaincu et redressé Pierre. Ou, mieux encore, il pensait sans doute qu’il ne parviendrait pas à convaincre les autres s’il ne convainquait pas Pierre lui-même au préalable. Sans cela, le mal ne pourrait pas être déraciné. C’est pourquoi il ne parle que de Pierre et seulement de Pierre. Il ne mentionne pas non plus le conseil. S’il avait jugé que l’autorité du concile était supérieure à celle de Pierre, le recours le plus efficace pour désavouer la conduite de Pierre aurait été de faire appel au concile. Et saint Paul ne fait pas appel au concile, ni au concile apostolique. Que fait-il alors ? Il fait appel de Pierre à Pierre : de Pierre, qui dans un cas particulier n’agit pas selon la vérité de l’Évangile, à Pierre l’apôtre et dépositaire suprême de la vérité de l’Évangile ; de Pierre hésitant et incohérent à agir pour faire de Pierre le chef suprême de l’Église. Il fallait une grande audace et saint Paul en fit preuve lorsqu’il s’opposa ouvertement à saint Pierre ; Mais cette audace même de son attitude et de ses paroles est pour nous la plus sûre garantie que saint Paul, en n’attaquant pas l’autorité de saint Pierre, en faisant appel de Pierre à Pierre, a reconnu, comme tous les autres, quoique de manière contraire, l’autorité hiérarchique suprême du Prince des Apôtres. Nous constatons donc que l’attitude et les paroles de saint Paul, loin d’être une négation pratique ou une difficulté contre la primauté de saint Pierre, en sont la plus splendide confirmation. Paul n’oppose à Pierre ni sa propre autorité ni celle des autres apôtres réunis en concile : convaincu que le conflit créé par l’autorité suprême de Pierre, seul Pierre lui-même, revenu à la raison, pourrait le résoudre avec son autorité suprême.
Conclusion
Dans l’Épître aux Galates, saint Paul fait sa propre défense : il défend énergiquement son autorité d’Apôtre de Jésus-Christ, il défend la vérité de son Évangile, il défend la sainteté de sa doctrine morale. Et en faisant sa propre défense, Paul fait la plus brillante défense de la primauté de saint Pierre. Paul, en outre, se montre noblement autoritaire. Mais dans l’acte même où il donne la preuve la plus haute de son autorité, de sa liberté et de sa franchise apostoliques, il reconnaît en saint Pierre l’autorité suprême de toute l’Église.
Auteur : J. M. Bover
Source : Apologetica.org
NOTES
[1] La lettre de Paul dit que Pierre ne “marchait pas droit”, en grec “orthopodousin”.
Théologie de saint Paul, BAC, Madrid, 1967, pp. 473-484