L’Église catholique nous enseigne que le Christ notre Seigneur, plénitude de la Révélation, a commandé aux Apôtres de prêcher l’Évangile comme source de toute vérité salutaire et de toute norme de conduite, leur communiquant ainsi les biens divins : l’Évangile promis par les Prophètes, que le Christ lui-même a accompli et promulgué de sa propre bouche.
La transmission de l’Évangile, selon le commandement du Seigneur, s’est faite de deux manières :
Oralement : Les Apôtres, par leur prédication, leurs exemples, leurs instructions, ont transmis de vive voix ce qu’ils avaient appris des œuvres et des enseignements du Christ et ce que le Saint-Esprit leur avait enseigné.
Par écrit : Les Apôtres eux-mêmes et d’autres membres de leur génération ont mis par écrit le message du salut, inspirés par le Saint-Esprit.
La transmission de forme orale, nous l’appelons « Sainte Tradition » (ou plus brièvement dans ce contexte « Tradition »), et la transmission de forme écrite, nous l’appelons « Sainte Écriture ». L’une et l’autre sont étroitement unies et pénétrées l’une de l’autre, car jaillissant toutes deux de la même source, elles se fondent en quelque sorte et tendent au même but.
Définition de la tradition
Mais le mot « tradition » en lui-même ne désigne que la transmission de croyances, d’enseignements et de pratiques, aussi bien par voie orale qu’écrite. Tel est le sens du mot tradition : un message qui passe de main en main, de génération en génération.
La tradition dans la Bible
Si nous nous demandons ce que dit la Bible sur le mot tradition, nous trouverons que la réponse varie selon le type de traditions auxquelles il est fait référence, parmi lesquelles on distingue :
Traditions humaines
Ce sont des traditions dont l’origine est humaine ; elles ne sont pas nécessairement mauvaises, si ce n’est lorsqu’il s’agit de coutumes ou de conduites contraires aux commandements ou à la volonté de Dieu. C’est uniquement dans ces circonstances que Jésus rejette ce type de traditions[1] :
« et voyant quelques-uns de ses disciples prendre leur repas avec des mains impures, c’est-à-dire non lavées — les Pharisiens, en effet, et tous les Juifs ne mangent pas sans s’être lavé les bras jusqu’au coude, conformément à la tradition des anciens, et ils ne mangent pas au retour de la place publique avant de s’être aspergés d’eau, et il y a beaucoup d’autres pratiques qu’ils observent par tradition : lavages de coupes, de cruches et de plats d’airain —, donc les Pharisiens et les scribes l’interrogent : “Pourquoi tes disciples ne se comportent-ils pas suivant la tradition des anciens, mais prennent-ils leur repas avec des mains impures ?” Il leur dit : “Isaïe a bien prophétisé de vous, hypocrites, ainsi qu’il est écrit : Ce peuple m’honore des lèvres ; mais leur cœur est loin de moi. Vain est le culte qu’ils me rendent, les doctrines qu’ils enseignent ne sont que préceptes humains. Vous mettez de côté le commandement de Dieu pour vous attacher à la tradition des hommes.” Et il leur disait : “Vous annulez bel et bien le commandement de Dieu pour observer votre tradition. En effet, Moïse a dit : Rends tes devoirs à ton père et à ta mère, et : Que celui qui maudit son père ou sa mère, soit puni de mort. Mais vous, vous dites : Si un homme dit à son père ou à sa mère : Je déclare korbân (c’est-à-dire offrande sacrée) les biens dont j’aurais pu t’assister, vous ne le laissez plus rien faire pour son père ou pour sa mère et vous annulez ainsi la parole de Dieu par la tradition que vous vous êtes transmise. Et vous faites bien d’autres choses du même genre.” »[2]
Jésus rejette ici des traditions dont l’origine était des coutumes humaines auxquelles les pharisiens s’attachaient, comme se laver les mains avant de manger, la purification des objets, ou l’utilisation de prétextes pour s’affranchir de l’obligation d’assurer la subsistance de leurs parents. C’est à ce même type de traditions que l’Apôtre Paul fait référence lorsqu’il parle de traditions humaines « selon les éléments du monde, et non selon le Christ » :
« Prenez garde qu’il ne se trouve quelqu’un pour vous réduire en esclavage par le vain leurre de la “philosophie”, selon une tradition toute humaine, selon les éléments du monde, et non selon le Christ. »[3]
Paul distingue ces traditions « selon le monde » des traditions de l’Église fondées sur l’enseignement de Jésus, d’où la précision : « et non selon le Christ ».
Traditions de l’Église
Il existe un autre ensemble de traditions que Paul ne condamne pas et qu’il ordonne de préserver :
« Je vous félicite de ce qu’en toutes choses vous vous souvenez de moi et gardez les traditions comme je vous les ai transmises. »[4]
« Dès lors, frères, tenez bon, gardez fermement les traditions que vous avez apprises de nous, de vive voix ou par lettre. »[5]
« Or nous vous prescrivons, frères, au nom du Seigneur Jésus Christ, de vous tenir à distance de tout frère qui mène une vie désordonnée et ne se conforme pas à la tradition que vous avez reçue de nous. »[6]
Dans ces textes, on distingue entre les différents types de tradition, et c’est le même Apôtre qui, d’un côté, ordonne de s’éloigner des traditions « selon les éléments du monde, et non selon le Christ », et qui, de l’autre, ordonne de maintenir les traditions reçues de lui et du reste des Apôtres.
Il est important de noter que saint Paul ne parle pas seulement des traditions reçues par écrit, mais aussi de celles reçues oralement ou « de vive voix ».
Paradosis. Terme grec utilisé dans la Bible pour désigner la tradition
Le terme grec utilisé dans tous les passages précédents est « paradosis », qui signifie littéralement « tradition ». En Matthieu 15,2 et Colossiens 2,8, il est employé pour désigner des traditions humaines, mais en 1 Corinthiens 11,2 et 2 Thessaloniciens 2,15 ; 3,6, il est employé pour désigner des traditions apostoliques.
Ce n’est pas un hasard que dans de nombreuses traductions protestantes de la Bible[7], dans les passages où « paradosis » désigne des traditions humaines, ce terme est traduit exclusivement par le mot « tradition », tandis que dans les passages où il désigne des traditions apostoliques, il est remplacé par des termes comme « doctrines » ou « instructions ». Si l’on peut invoquer qu’il s’agit de synonymes, l’effet produit est que les lecteurs ont tendance à associer le mot « tradition » exclusivement aux traditions humaines. Il n’est pas étonnant que les protestants éprouvent une telle aversion pour les traditions quand leurs propres Bibles traduisent ce terme de façon sélective.
Il est évident que les traducteurs de ces Bibles en sont conscients, car ce terme (« didaskalia ») est également employé en Marc 7,7 et y est traduit correctement par « doctrines ». En Marc 7,5 apparaît le terme « paradosis », et là ils le traduisent correctement par « tradition ».
Validité de la Tradition orale
Une fois établie la distinction entre les traditions humaines et les traditions apostoliques, il convient d’approfondir la validité de la Tradition en tant que partie intégrante de la Révélation de l’Évangile :
Un terme grec apparenté à « tradition » est « paradidomi », dont le sens est « livrer », « transmettre » ; il est employé au moins sept fois pour désigner des traditions chrétiennes :
« Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, d’après ce que nous ont transmis ceux qui furent dès le début témoins oculaires et serviteurs de la Parole. »[8]
Luc affirme que ces traditions transmises étaient des récits fiables de témoins oculaires. Ces traditions, comme nous l’avons déjà vu dans des passages tels que 2 Thessaloniciens 2,15, étaient également orales — « de vive voix » — et n’en étaient pas pour autant considérées comme moins fiables :
« Pour moi, en effet, j’ai reçu du Seigneur ce qu’à mon tour je vous ai transmis : le Seigneur Jésus, la nuit où il était livré, prit du pain et, après avoir rendu grâce, le rompit et dit : “Ceci est mon corps, qui est pour vous ; faites ceci en mémoire de moi.” »[9]
Dans le passage précédent, Paul n’explique pas en détail la manière de pratiquer la fraction du pain ; il se contente de leur rappeler ce qu’il leur a déjà transmis oralement, et leur adresse des exhortations et des recommandations finales à ce sujet.
C’est pourquoi Paul précise qu’il transmet ce qu’il a lui-même reçu auparavant :
« Je vous ai donc transmis en premier lieu ce que j’avais moi-même reçu, à savoir que le Christ est mort pour nos péchés selon les Écritures. »[10]
« Très chers, j’avais un grand désir de vous écrire au sujet de notre salut commun, et j’ai été contraint de le faire, afin de vous exhorter à combattre pour la foi transmise aux saints une fois pour toutes. »[11]
« Car mieux valait pour eux n’avoir pas connu la voie de la justice, que de l’avoir connue pour se détourner du saint commandement qui leur avait été transmis. »[12]
Il y a même des passages où se manifeste la préférence de Jean de transmettre l’Évangile oralement plutôt que par écrit :
« Ayant beaucoup de choses à vous écrire, j’ai préféré ne pas le faire avec du papier et de l’encre. Mais j’espère vous rejoindre et vous parler de vive voix, afin que notre joie soit parfaite. »[13]
Là encore, Jean (tout comme Paul) emploie l’expression « de vive voix » pour désigner la transmission orale du message de l’Évangile. Il est important de noter que Jean ne dit pas qu’il veut venir leur expliquer la lettre ; pour lui, l’enseignement qu’il peut leur donner oralement prévaut sur ce qu’ils peuvent lire. Il sait que sa prédication orale comblera pleinement la joie du peuple. Les Apôtres étaient conscients que Jésus les avait envoyés prêcher et non écrire[14] ; d’où le fait que seuls cinq disciples ont laissé une partie de leur enseignement par écrit : Pierre, Jean, Jacques le Mineur, Jude et Matthieu, tandis que les autres membres des Douze prêchaient sans papier.
Ceci se reflète également dans la demande de Paul à Timothée de transmettre à des hommes sûrs et capables ce qu’il lui avait entendu dire — de façon orale —, afin qu’ils puissent à leur tour instruire d’autres.
« Ce que tu as appris de moi sur l’attestation de nombreux témoins, confie-le à des hommes sûrs, capables à leur tour d’en instruire d’autres. »[15]
Un autre terme grec utilisé dans la Bible en rapport avec la tradition de l’Église est « paralambano », qui signifie « reçu ». Ce terme apparaît au moins sept fois en lien avec la tradition chrétienne et apostolique :
« Je vous rappelle, frères, l’Évangile que je vous ai annoncé, que vous avez reçu et dans lequel vous demeurez fermes, par lequel aussi vous vous sauvez, si vous le gardez tel que je vous l’ai annoncé ; sinon, vous auriez cru en vain. »[16]
Remarquez que la transmission de ce message ne se faisait pas seulement par écrit, mais aussi oralement : c’était un Évangile prêché — « Je vous rappelle, frères, l’Évangile que je vous ai annoncé ». C’est pourquoi les premiers chrétiens ont accueilli cette prédication apostolique non comme un enseignement humain (bien qu’il fût prononcé par des hommes), mais comme la Parole de Dieu elle-même :
« Voilà pourquoi, de notre côté, nous ne cessons de rendre grâces à Dieu de ce que, une fois reçue la parole de Dieu que nous vous faisions entendre, vous l’avez accueillie, non comme une parole d’hommes, mais comme ce qu’elle est réellement, la parole de Dieu. Et cette parole reste active en vous, les croyants. »[17]
La Parole de Dieu était avant tout « prêchée », et il devait en être ainsi, car à ce moment-là n’existait pas encore ce que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de Nouveau Testament. On estime que l’Évangile de Marc a été le premier à être rédigé, entre les années 65 et 75 apr. J.-C. ; l’Évangile de Matthieu, entre 64 et 110 apr. J.-C. ; l’Évangile de Luc, après 70 apr. J.-C. ; et l’Évangile de Jean, probablement entre 95 et 100 apr. J.-C. Sans compter que le canon du Nouveau Testament fut établi en 397 apr. J.-C. Même après cela, la prédication orale demeura largement pratiquée, car la transcription d’une Bible pouvait demander de dix à vingt ans de travail à une seule personne, ce qui représentait un coût considérable[18].
Écriture, Magistère et Tradition
Ainsi, depuis les tout premiers temps de l’Église, les chrétiens ont formulé la théologie en s’appuyant sur trois piliers fondamentaux : l’Écriture, le Magistère et la Tradition. L’Écriture et la Tradition servaient de principes matériels de la théologie, dans la mesure où elles contenaient les enseignements reçus des Apôtres par voie orale et écrite, tandis que le Magistère de l’Église permettait de connaître avec certitude le sens authentique de la Révélation, agissant comme principe formel de la théologie.
On entend par Magistère la fonction d’interpréter authentiquement la Révélation orale ou écrite, exercée au nom de Jésus-Christ par les évêques en communion avec le successeur de l’Apôtre Pierre. Le Magistère était chargé de maintenir l’orthodoxie de la doctrine chrétienne et de la protéger des distorsions de ceux qui l’interprétaient mal et la falsifiaient. À ce sujet, l’Apôtre Pierre formule plusieurs avertissements :
« Avant tout, sachez-le : aucune prophétie d’Écriture n’est objet d’explication personnelle ; ce n’est pas d’une volonté humaine qu’est jamais venue une prophétie, c’est poussés par l’Esprit Saint que des hommes ont parlé de la part de Dieu. »[19]
« Tenez la longanimité de notre Seigneur pour salutaire, comme notre cher frère Paul vous l’a aussi écrit selon la sagesse qui lui a été donnée. Il le fait d’ailleurs dans toutes les lettres où il parle de ces questions. Il s’y rencontre des points obscurs, que les gens sans instruction et sans fermeté détournent de leur sens — comme d’ailleurs les autres Écritures — pour leur propre perdition. Vous donc, très chers, étant avertis, soyez sur vos gardes, de peur qu’entraînés par l’égarement des criminels, vous ne veniez à déchoir de votre fermeté. »[20]
La Réforme protestante et la Sola Scriptura
Le chapitre suivant analysera ce point en profondeur ; dans celui-ci, nous nous limiterons à dire que le modèle où les croyants se règlent uniquement sur ce qu’ils comprennent eux-mêmes de l’Écriture n’avait pas de précédent dans l’histoire de l’Église, car la solution aux conflits qui se présentaient n’a jamais consisté à ce que chacun définisse de manière séparée et individualiste chaque doctrine de foi. Un exemple se trouve au chapitre 15 des Actes des Apôtres, où est raconté le premier problème grave que vécut l’Église[21]. Ce furent les Apôtres réunis avec les évêques et les presbytres, assistés par le Saint-Esprit, qui tranchèrent la question.
« L’Esprit Saint et nous-mêmes avons décidé de ne pas vous imposer d’autres charges que celles-ci, qui sont indispensables : vous abstenir des viandes immolées aux idoles, du sang, des chairs étouffées et des unions illégitimes. Vous ferez bien de vous en garder. Adieu. »[22]
De la même manière, à travers les différents Conciles œcuméniques et définitions magistérielles, l’Église a pu éradiquer progressivement les différentes erreurs au cours de l’histoire et se maintenir unie doctrinalement. Désormais, grâce à la doctrine des réformateurs, aucun croyant n’était plus obligé de se soumettre à ces décisions s’il estimait qu’elles n’étaient pas conformes à sa propre interprétation de la Bible. Les dogmes devenaient dès lors relatifs au jugement de chaque personne.
Bien que cette approche eût permis aux réformateurs d’usurper l’autorité du Magistère, elle donna à chaque personne le même droit. La grande contradiction avec leur propre principe, ils en souffrirent eux-mêmes lorsque, de manière alarmante et en nombre croissant, surgirent des dissidents qui différaient d’eux sur des points qu’ils considéraient fondamentaux (et moins fondamentaux). Comme nous le montrerons plus loin, lorsque les réformateurs sentirent que leur « Réforme » commençait à se fragmenter en sectes, ils abandonnèrent dans la pratique le principe du jugement privé, et dans la plupart des pays protestants, la Sola Biblia devint la Sola Biblia à la manière de Luther, à la manière de Calvin, à la manière de Zwingli, ou à la manière du réformateur du moment[23], du moins tant que ceux-ci purent maintenir leur emprise. Aujourd’hui, il existe plus de 30 000 dénominations protestantes distinctes, et leur nombre continue de croître chaque jour.
Mais la doctrine de la Sola Scriptura n’engendrait pas seulement le germe de la division ; elle contredisait l’Écriture elle-même. En effet, selon elle, toute doctrine vraie doit être prouvée par l’Écriture et exclusivement par elle. Si tel est le cas, la Sola Scriptura elle-même doit être prouvée de cette manière, puisqu’elle est aussi une doctrine. Or, dans l’Écriture elle-même, il existe des preuves suffisantes pour établir que ni les Apôtres ni l’Église primitive ne pensaient de la sorte. Certes, ils considéraient l’Écriture comme norme de foi, mais ils n’estimaient pas que la totalité des enseignements de l’Église dût y être contenue, et encore moins que chaque croyant pût définir par lui-même ce qui constituait doctrine de foi pour l’Église.
« Il y a encore bien d’autres choses qu’a faites Jésus. Si on les mettait par écrit une à une, je pense que le monde lui-même ne suffirait pas à contenir les livres qu’on en écrirait. »[24]
Il est évident que Jésus a accompli et enseigné beaucoup de choses à ses Apôtres qui ne sont pas consignées dans la Bible, de même que de nombreuses explications comprenant l’interprétation juste des Écritures elles-mêmes[25]. L’Apôtre Paul ordonne d’examiner les enseignements reçus des Prophètes et de retenir ce qui est bon[26], sans rejeter de manière aveugle et irréfléchie tout ce que l’on croirait ne pas trouver dans la Bible.
Arguments généralement utilisés par les protestants pour justifier la Sola Scriptura
Il existe un grand nombre de textes que les protestants citent habituellement pour tenter de prouver la Sola Scriptura, mais aucun n’y parvient avec succès. Examinons-les :
« Jésus a fait sous les yeux de ses disciples encore beaucoup d’autres signes, qui ne sont pas écrits dans ce livre. Ceux-là ont été mis par écrit, pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant vous ayez la vie en son nom. »[27]
Le passage précédent est assez souvent utilisé pour affirmer que, si la Bible ne contient certes pas tout, elle contient cependant tout ce qui est nécessaire au salut.
Il faut avant tout noter que ce passage ne parle pas de la Bible, mais de « ce livre » (l’Évangile de Jean), de sorte qu’interpréter le passage de cette manière reviendrait à écarter les enseignements du reste de l’Écriture, aussi importants que le Notre Père (Matthieu et Luc), l’enfance de Jésus (Matthieu et Luc), la Dernière Cène (Matthieu, Marc et Luc), etc. Ce passage n’indique pas que seul ce qu’il contient nous serve à élaborer des traités doctrinaux sur la religion, ni à embrasser la totalité de l’enseignement de la doctrine chrétienne ; il vise simplement à montrer aux Juifs que Jésus est le Messie, comme premier pas vers le salut.
Un autre passage très utilisé pour soutenir la Sola Scriptura est le suivant :
« Pour toi, tiens-toi à ce que tu as appris et dont tu as acquis la certitude. Tu sais de quels maîtres tu le tiens ; et c’est depuis ton plus jeune âge que tu connais les saintes Lettres. Elles sont à même de te procurer la sagesse qui conduit au salut par la foi dans le Christ Jésus. Toute Écriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner, réfuter, redresser, former à la justice : ainsi l’homme de Dieu se trouve-t-il accompli, équipé pour toute œuvre bonne. »[28]
Cependant, il n’y a aucune manière de lire ce texte de façon à y prouver la Sola Scriptura. Dire que quelque chose est utile à quelque chose ne signifie pas que c’est la seule chose utile à cela. Je puis dire qu’un marteau est un outil utile pour un charpentier, et cela ne signifie pas qu’il ne peut se servir que de cet outil dans son métier. De même, dans ce texte, l’Apôtre ne dit pas que seule l’Écriture peut être utilisée pour enseigner, réfuter, redresser ou former.
Au début de ce chapitre, nous avons vu plusieurs textes qui contredisent explicitement la Sola Scriptura. L’exemple le plus clair est 2 Thessaloniciens 2,15, où Paul ordonne de conserver les traditions apprises de lui, soit de vive voix ou par lettre. Si Paul avait pensé comme les défenseurs de la Sola Scriptura, il se serait limité à ordonner de maintenir les traditions reçues par écrit, mais il ne le fait pas.
Il est également important de noter que saint Paul fait ici référence aux Écritures que Timothée avait apprises dans son enfance. Une bonne partie du Nouveau Testament n’avait pas été rédigée durant son enfance, et même certaines des Épîtres catholiques n’avaient pas encore été écrites lorsque Paul rédigea ceci. Il se réfère donc aux Écritures de l’Ancien Testament ; et si l’argument tiré de ce passage prouvait quelque chose, il prouverait trop, à savoir que les Écritures du Nouveau Testament n’étaient pas nécessaires comme règle de foi.
Un texte également cité par les défenseurs de la Sola Scriptura est celui-ci :
« En tout cela, frères, je me suis pris comme exemple avec Apollos à cause de vous, pour que vous appreniez, en nos personnes, la maxime : “Rien au-delà de ce qui est écrit”, afin que vous ne vous gonfliez pas d’orgueil en prenant le parti de l’un contre l’autre. »[29]
Mais il suffit de lire le contexte pour comprendre que tout le passage est une exhortation éthique visant à éviter l’orgueil, l’arrogance et le favoritisme ; il n’implique en aucun cas que seul l’enseignement écrit serait une sorte de norme universelle à laquelle se soumettre exclusivement, au mépris de la Tradition orale. Rappelons que si l’interprétation de ce passage était celle que l’on veut lui donner, nous nous retrouverions encore une fois face à une doctrine de l’Ancien Testament seul.
Des arguments moins sérieux pour soutenir la Sola Scriptura consistent à citer des passages des Évangiles où, interrogé par ses adversaires sur quelque point de doctrine, Jésus leur répond en centrant l’attention sur un passage de l’Ancien Testament[30]. Ce type de versets peut valablement servir à prouver que l’Ancien Testament possède une autorité doctrinale ; mais il ne peut être utilisé pour prouver la Sola Scriptura.
Lorsque Jésus cite l’Ancien Testament pour prouver une doctrine, il montre seulement qu’il a estimé que cette doctrine pouvait être prouvée par un passage en particulier. Il est évident qu’il ne croyait pas que toute la doctrine pouvait être prouvée par l’Ancien Testament, et il n’est donc pas surprenant de voir Jésus répondre également à ses opposants en faisant appel à sa propre autorité ou à d’autres sources en dehors de l’Écriture :
« Et il leur dit : “Vous aussi, vous êtes à ce point sans intelligence ? Ne comprenez-vous pas que rien de ce qui pénètre du dehors dans l’homme ne peut le souiller, parce que cela ne pénètre pas dans le cœur, mais dans le ventre, puis s’en va aux lieux d’aisance” (ainsi il déclarait purs tous les aliments). »[31]
C’est l’un des nombreux exemples où Jésus enseigne également des choses avec sa propre autorité, et des choses qui n’étaient pas encore écrites ni révélées. Un autre texte biblique invoqué par les défenseurs de la Sola Scriptura est celui-ci :
« Je déclare, moi, à quiconque écoute les paroles prophétiques de ce livre : “Qui oserait y faire des surcharges, Dieu le chargera de tous les fléaux décrits dans ce livre ! Et qui oserait retrancher aux paroles de ce livre prophétique, Dieu retranchera son lot de l’arbre de Vie et de la Cité sainte, décrits dans ce livre !” »[32]
Ce passage est fréquemment interprété par les protestants pour donner à entendre que rien ne doit être ajouté à l’enseignement de la Bible. Mais ce texte ne concerne que ceux qui altèrent ou falsifient le texte du livre de l’Apocalypse. Quand un auteur biblique veut faire référence à un livre particulier, il y renvoie comme le fait Jean ici, ou comme il le fait en Jean 20,30. Il est également important de reconnaître la différence que la Bible établit entre le terme « Écriture » au singulier[33], pour désigner un livre particulier, et « Écritures » au pluriel[34], pour désigner l’ensemble des Saintes Écritures. Ce texte ne prétend évidemment pas nier à l’Église le pouvoir de définir des vérités de foi issues de la réflexion sur la donnée révélée.
Scott Hahn, ancien ministre évangélique, auteur du livre « Rome sweet home », raconte l’anecdote suivante :
« Un étudiant posa au professeur Scott Hahn une question embarrassante qu’il n’avait jamais entendue : où la Bible enseigne-t-elle que l’Écriture est notre unique autorité en matière de foi ? Scott donna une réponse faible qui ne satisfit pas l’étudiant et changea ensuite de sujet. Voici ce qui se passa ensuite :
« En rentrant chez moi ce soir-là, je regardai les étoiles et murmurai : “Seigneur, que se passe-t-il ? Où l’Écriture enseigne-t-elle la Sola Scriptura ?”
C’étaient deux colonnes sur lesquelles les protestants fondaient leur révolution contre Rome. L’une était déjà tombée et l’autre vacillait. J’eus peur.
J’étudiai toute la semaine sans parvenir à aucune conclusion. J’appelai même plusieurs amis, mais je ne fis aucun progrès. Je parlai finalement à deux des meilleurs théologiens d’Amérique, ainsi qu’à certains de mes anciens professeurs. Tous ceux que je consultais s’étonnaient de cette question et se sentaient encore plus perturbés lorsque leurs réponses ne me satisfaisaient pas. À un professeur je dis :
— Je souffre peut-être d’amnésie, mais j’ai oublié les raisons simples pour lesquelles nous, protestants, croyons que la Bible est notre unique autorité.
— Scott, quelle question stupide.
— Eh bien, donnez-moi une réponse stupide.
— Scott — répliqua-t-il —, en réalité, tu ne peux pas prouver la doctrine de la Sola Scriptura par l’Écriture. La Bible n’enseigne pas explicitement qu’elle est la seule autorité pour les chrétiens. En d’autres termes, Scott, la Sola Scriptura est essentiellement la croyance historique des réformateurs face à la prétention catholique selon laquelle l’autorité réside dans l’Écriture et, également, dans l’Église et la Tradition. Pour nous, par conséquent, il ne s’agit que d’une présupposition théologique, notre point de départ, plutôt qu’une conclusion démontrée. […]
— Scott, regarde ce qu’enseigne l’Église catholique. Il est évident que la Tradition est dans l’erreur.
— Évidemment elle est dans l’erreur — reconnus-je. Mais où le concept de Tradition est-il condamné ? Et d’autre part, qu’a voulu dire Paul quand il demandait aux Thessaloniciens de s’en tenir à la Tradition aussi bien écrite qu’orale ? — poursuivis-je. — N’est-ce pas ironique ? Nous insistons sur le fait que les chrétiens ne peuvent croire que ce que la Bible enseigne ; mais la Bible elle-même n’enseigne pas qu’elle soit notre unique autorité. »[35]
Conclusion
La Révélation de l’Évangile, que nous avons reçue de notre Seigneur Jésus-Christ, est contenue à la fois dans la Sainte Écriture (Parole de Dieu écrite) et dans la Sainte Tradition (Parole de Dieu prononcée). L’une et l’autre se complètent et ne sauraient se contredire.
Il convient également de préciser que la Sainte Tradition dont il est ici question est celle qui vient des Apôtres et transmet ce qu’ils ont reçu des enseignements et de l’exemple de Jésus, ainsi que ce qu’ils ont appris par le Saint-Esprit. En effet, la première génération de chrétiens ne possédait pas encore un Nouveau Testament écrit, et le Nouveau Testament lui-même témoigne du processus de la Tradition vivante. C’est pourquoi il importe de la distinguer des « traditions » théologiques, disciplinaires, liturgiques ou dévotionnelles nées au cours des temps dans les Églises locales. Celles-ci constituent des formes particulières par lesquelles la grande Tradition reçoit des expressions adaptées aux divers lieux et aux diverses époques. C’est seulement à la lumière de la grande Tradition que celles-là peuvent être maintenues, modifiées ou même abandonnées sous la conduite du Magistère de l’Église.
Le paradoxe de la situation est que ceux qui prétendent se régler sur la seule Bible sont précisément ceux qui finissent par obéir à tout sauf à ce que dit la Bible. Le refus de la présence réelle du Christ dans l’Eucharistie, la Trinité, l’immortalité de l’âme, le sacrement de la pénitence, la maternité divine de Marie et bien d’autres doctrines solidement attestées par l’Écriture sont niées précisément par des dénominations qui soutiennent la Sola Scriptura comme unique norme de foi. Celle-ci devient ainsi un simple prétexte pour interpréter la Bible à sa guise et faire de la foi une sorte de christianisme à la carte où chacun croit ce qu’il veut croire.
Notes
- En Matthieu 15,1-9, le même événement est également rapporté. ↩
- Marc 7,2-13 ↩
- Colossiens 2,8 ↩
- 1 Corinthiens 11,2 ↩
- 2 Thessaloniciens 2,15 ↩
- 2 Thessaloniciens 3,6 ↩
- Par exemple la Reina Valera dans ses différentes versions. ↩
- Luc 1,1-2 ↩
- 1 Corinthiens 11,23-24 ↩
- 1 Corinthiens 15,3 ↩
- Jude 3 ↩
- 2 Pierre 2,21 ↩
- 2 Jean 12 ↩
- Matthieu 28,20 ↩
- 2 Timothée 2,2 ↩
- 1 Corinthiens 15,1-2 ↩
- 1 Thessaloniciens 2,13 ↩
- L’imprimerie a été inventée vers 1440 par Johannes Gutenberg. ↩
- 2 Pierre 1,20-21 ↩
- 2 Pierre 3,15-17 ↩
- Le conflit judaïsant. ↩
- Actes 15,28-29 ↩
- C’est dans ce contexte que surgissent les inquisitions protestantes. ↩
- Jean 21,25 ↩
- Voir par exemple Luc 24,27, où Jésus explique à ses disciples en détail l’accomplissement en lui des prophéties de l’Ancien Testament. ↩
- 1 Thessaloniciens 5,21 ↩
- Jean 20,30-31 ↩
- 2 Timothée 3,14-17 ↩
- 1 Corinthiens 4,6 ↩
- Un exemple de cela en Luc 4,1-12 ↩
- Marc 7,18-19 ↩
- Apocalypse 22,18-19 ↩
- Actes 1,16 ; 1 Corinthiens 1,19.31 ; 2,9 ; Galates 3,8.10.13 ; 4,22.27.30 ; Hébreux 11,5 ; 2 Timothée 3,16, parmi bien d’autres. ↩
- Actes 13,27 ; 17,2.11 ; 18,24.28 ; 1 Corinthiens 15,3.4 ; 2 Pierre 3,16. ↩
- Scott et Kimberly Hahn, Roma, dulce hogar. Nuestro camino al catolicismo (Rome sweet home), Ediciones Rialp, Madrid 2001, p. 69-70 ↩