–Et maintenant, que faisons-nous ? Voyez ce qu’ils disent dans…
–Du calme. Je bénis le Seigneur en tout temps, sa louange est sans cesse en ma bouche. Cela suffit-il ?
Dans l’article précédent, j’ai exposé que la maladie lefebvriste avait pour causes principales un jugement condamnatoire de l’Église postconciliaire et de ses Papes, et une conviction que la Fraternité Saint-Pie X était nécessaire et indispensable à la continuité de l’Église. Une synthèse historique est venue confirmer ce diagnostic. Et comme remède à cette maladie, il devient nécessaire de réaffirmer quelques vérités fondamentales de la foi en l’Église.
1. Il n’existe pas d’autre Église que l’Église actuelle et visible, présidée par le Pape et par les autres successeurs des Apôtres. Celui qui ne croit pas en « cette Église » ne croit en aucune, car il n’en existe pas d’autre. Une « Église traditionnelle », une « Rome éternelle » –selon les mots de Mgr Lefebvre–, si on l’entend comme distincte de l’Église présente, n’est qu’une chimère inexistante. Le Christ a un Corps, un seul, l’Église visible, palpable et audible, qui est unique en sa triple condition terrestre, purgeante et céleste.
Au XVIe siècle, les erreurs des déformateurs Luther et Calvin rendirent nécessaire que l’Église réaffirmât sa visibilité sociale comme une note essentielle de la véritable Église, car pour ceux-là c’était une note accidentelle. C’est pourquoi le Concile de Trente, bien qu’il ne se soit pas occupé directement du mystère de l’Église, insista notablement sur sa condition institutionnelle : valeur objective des sacrements, pouvoirs sanctificateurs, juridiques et pastoraux de la Hiérarchie apostolique, distinction spécifique du sacerdoce ministériel. La foi catholique n’admettait pas que l’Église fût réduite à une communauté invisible de grâce.
L’ecclésiologie la plus ancienne et la plus traditionnelle, déjà depuis un saint Ignace d’Antioche, accentuée par la théologie post-tridentine, développe amplement et en ligne continue cette vision de l’Église, jusqu’à parvenir au Concile Vatican I, aux encycliques Satis cognitum de Léon XIII (1896) et Mystici Corporis Christi de Pie XII (1943) et à Vatican II. L’Église est une avec le Christ : son unique Épouse, son unique Corps. Saint Thomas expliquait que le nom d’Église peut avoir une double acception : « il désigne uniquement le Corps qui est uni au Christ, sa tête… Mais en un autre sens, le mot Église désigne la tête et les membres unis entre eux » (IV Sent. d.49, q.4, a.3 ad4m) : la tête et les membres unis entre eux inséparablement, pour toujours, comme les époux dans l’union conjugale. C’est un thème central de Vatican II :
« Le Christ, unique Médiateur, a institué et soutient continuellement sur la terre sa sainte Église, communauté de foi, d’espérance et de charité, comme un tout visible, communiquant par elle la vérité et la grâce à tous. Et la société pourvue de ses organes hiérarchiques et le Corps mystique du Christ, l’assemblée visible et la communauté spirituelle, l’Église terrestre et l’Église enrichie des biens célestes, ne doivent pas être considérées comme deux choses distinctes, mais forment plutôt une réalité complexe qui est faite d’un élément humain et d’un élément divin.
« C’est pourquoi elle est comparée, par une analogie non négligeable, au mystère du Verbe incarné, car de même que la nature assumée sert au Verbe divin d’instrument vivant de salut indissolublement uni à Lui, de manière semblable l’articulation sociale de l’Église sert à l’Esprit Saint, qui la vivifie, pour la croissance de son corps (cf. Ep 4,16) » (Lumen gentium 8).
Léon XIII avait déjà enseigné dans Satis cognitum que « l’Église du Christ est unique et perpétuelle : qui s’en sépare s’écarte de la volonté et de l’ordre du Christ notre Seigneur, quitte le chemin du salut et court à sa perte » (n.9 ; il vaut la peine de lire le développement complet de la doctrine, cf. 3-11). Dit en mots simples : la seule Église existante est celle que vous pouvez voir, entendre et toucher, avec toutes ses merveilles de grâce et de sainteté, de vérité et de bien, et avec toutes ses misères, contradictions, lâchetés, saletés et désobéissances. Il n’y a pas d’autre Église distincte d’elle. Vous pouvez demeurer à l’intérieur de « cette Église » ou en sortir si vous ne la supportez pas. Mais sachez bien qu’il n’y a qu’une seule Église. C’est pourquoi certaines paroles de Mgr Lefebvre et de ses partisans, qui pourraient faire penser autre chose, sont fausses. Ces insultes terribles, par exemple, contre « l’Église conciliaire », la « Rome apostate et adultère », etc. sont des coups portés au Corps même du Christ.
Lorsque Mgr Lefebvre, avec Mgr Castro Mayer, célébra l’ordination schismatique de quatre Évêques, ce dialogue se déroula au fil du rituel : – « Avez-vous le mandat apostolique [pour ordonner] ? –Nous l’avons. –Qu’on le lise. –Nous le tenons de l’Église romaine toujours fidèle aux saintes traditions reçues des Apôtres »… (Tissier 593). La formule sonne bien, mais elle ne vaut rien : elle est purement illusoire. Ils manquaient entièrement de « mandat apostolique » pour consacrer des Évêques, car saint Pierre ne donne ce mandat apostolique que par l’intermédiaire de son Successeur, l’Évêque de Rome, présidé alors par Jean-Paul II, qui, dans une lettre personnelle à Mgr Lefebvre, lui ordonna avec la plus grande instance de ne pas ordonner.
2. Credo in Ecclesiam. C’est « la foi en l’Église », Mater et Magistra, qui nous ouvre l’esprit à toutes « les vérités de foi » qu’elle enseigne. Cette réalité se manifeste clairement dans le rite même du Baptême : « que demandes-tu à l’Église ? –La foi. » C’est donc la foi en l’Église qui rend possible de croire toutes les vérités de la foi catholique. Pourquoi croyons-nous, par exemple, que dans l’Eucharistie le Christ est présent « réellement, véritablement et substantiellement » : parce que c’est ainsi que l’Église le croit et l’enseigne ! Jean 6, « ma chair est vraiment une nourriture », et d’autres textes apparentés, peuvent recevoir des centaines d’interprétations diverses.
Saint Thomas enseigne que « l’objet formel de la foi est la Vérité première, manifestée dans les saintes Écritures et dans la doctrine de l’Église… C’est pourquoi il est évident que celui qui donne son adhésion à la doctrine de l’Église, comme à une règle infaillible, adhère à tout ce qu’elle enseigne. Au contraire, si des choses que l’Église soutient il admet les unes et rejette librement les autres, alors il ne donne plus son adhésion à la doctrine de l’Église comme à une règle infaillible, mais à sa propre volonté » et à son jugement (STh II-II,5, 3). J’ai déjà traité ce sujet dans deux articles : dans Je crois en la Sainte Église Catholique, en celle d’hier et en celle d’aujourd’hui, et dans Ce sont des théologiens qui ont perdu la foi (60-2).
Credo ut inteligam pourrait se traduire, en forçant un peu le sens original augustinien et anselmien : « je crois en l’Église pour pouvoir recevoir en mon esprit ses doctrines ». Par conséquent : –le véritable ordre mental est celui-ci : nous croyons aux vérités de la foi catholique « parce que l’Église les enseigne » ; et –l’ordre faux est l’inverse : nous croyons en l’Église catholique « parce que nous estimons vraies ses doctrines ». Cette seconde position peut être vraie dans la mesure où bien des convertis, par exemple, sont parvenus à croire en l’Église convaincus par les vérités formidables, absolument cohérentes entre elles, qu’elle seule affirme et maintient. Mais elle est erronée lorsqu’on conditionne la foi en l’Église à ce qu’elle ait la doctrine que “ moi ” ou que “ nous ” croyons vraie. Une telle attitude est bien plus proche du « libre examen » luthérien qu’il n’y paraît à première vue. La foi en l’Église est la porte d’entrée vers tout le monde des vérités de la foi catholique.
En conséquence, lorsque Lefebvre déclare que « l’Église conciliaire » est tombée dans l’apostasie et qu’elle a rompu avec la véritable Tradition, il attaque la seule Église existante, il sape le Roc sur lequel se dresse tout l’édifice de la foi chrétienne. Et c’est en vain qu’il tentera de soutenir sa maison spirituelle sur le fondement d’une « Église romaine toujours fidèle aux traditions des Apôtres », distincte de la présente, car elle n’existe pas.
3. L’enseignement personnel du Pape et celui de l’épiscopat universel qui demeure uni à lui, dispersé par le monde ou réuni en concile, est infaillible lorsque, en matière de foi et de mœurs, il propose aux fidèles certaines vérités pour qu’ils les tiennent comme de foi. Notre Seigneur Jésus-Christ dit à l’ensemble des apôtres : « qui vous écoute m’écoute » (Lc 10,16), et il constitua Pierre, lui, personnellement, comme roc fondamental de l’Église (Mt 16,18), lui confiant de « confirmer ses frères dans la foi » (Lc 22,32).
Je ne tenterai pas de résumer ici la doctrine catholique sur l’infaillibilité de la Hiérarchie apostolique 1º- lorsqu’elle enseigne des vérités révélées ou annexes à celles-ci, les proposant aux fidèles comme des vérités de foi, et 2º- lorsqu’elle gouverne par des décisions pastorales et canoniques le peuple que le Bon Pasteur lui a confié. Dans le Concile Vatican II (LG 18, 25) et dans le Catéchisme de l’Église (85-88, 891, 2030-2046) nous pouvons trouver cette doctrine exposée de façon suffisante. Et ce n’est pas la même, bien entendu, l’assistance infaillible du Seigneur lorsque l’Église enseigne et lorsque l’Église gouverne et dispose pastoralement certains moyens. C’est pourquoi, quant à ce second aspect de l’infaillibilité ecclésiale, je crois opportun de rappeler une doctrine classique qu’expose le P. Faynel :
« Dans les décisions d’ordre général (les grandes lois de l’Église, les dispositions permanentes du droit canonique, les empêchements de mariage de droit ecclésiastique [la promulgation de Rites liturgiques rénovés concernant la Messe et les Sacrements, j’ajoute], l’Église jouit d’une assistance prudentielle infaillible, entendant par là une assistance [du Christ] qui garantit la prudence de chacune de ces décisions ; non seulement au sens qu’elles ne peuvent rien contenir d’immoral ou de contraire à la loi divine, mais qu’elles seront toutes positivement bénéfiques. Ne traduisons pourtant pas mal ces paroles, au sens de “ ce seront des décisions parfaites ”. »
« Dans les décisions d’ordre particulier (l’organisation synodale d’un diocèse, les procès de nullité d’un mariage, etc.), l’Église jouit d’une assistance prudentielle relative, entendant par là une assistance qui garantit la valeur de l’ensemble de ces décisions, mais qui ne la garantit pas considérée en particulier pour chacune (collective sed non divise) » (L’Église, vol. II, Desclée 1970, 100).
Les énormités dites par Mgr Lefebvre et ses partisans sur la Liturgie catholique postconciliaire et sur le Droit Canonique rénové, précisément, ceux-ci étant des documents promulgués par le Pape et reçus de façon unanime par les Évêques de l’Église, sont absolument inadmissibles.
4. Il est contraire à la Tradition catholique de rejeter publiquement les enseignements et les normes établis par les Conciles, spécialement par les Conciles Œcuméniques, quand bien même ceux-ci auraient traité principalement de questions pastorales et disciplinaires. C’est pourquoi l’attitude lefebvriste est incompatible avec la Tradition catholique.
Au concile de Jérusalem, par exemple, on prend des accords purement disciplinaires, mais qui sont obligatoires (Ac 15,22-29) et qui sont reçus par les Églises comme un don que Dieu leur accorde par la médiation des Apôtres. Saint Paul, accompagné de ses collaborateurs, « dans les villes qu’ils traversaient, transmettait les décrets portés par les apôtres et les anciens de Jérusalem, en recommandant de les observer » (16,4).
L’antiquité chrétienne vénère toujours les saints canons arrêtés dans les saints Conciles, et davantage les Œcuméniques, même s’ils sont parfois exclusivement disciplinaires et ne jouissent pas de l’infaillibilité propre aux déclarations doctrinales et dogmatiques. Dans l’autorité des Évêques présidés par Pierre ou son délégué, la Tradition catholique parvient à voir l’autorité du Christ et des Douze. Lorsque le saint Concile d’Elvire (306), par exemple, arrête 81 canons conciliaires, tous disciplinaires, il établit 81 saints canons qui doivent être respectés et accomplis. Et davantage encore lorsque les Conciles mineurs sont confirmés par le Siège romain. L’œuvre monumentale de Joannes Dominicus Mansi, qui rassemble en plus de 50 énormes volumes tous les grands et les moindres Conciles, porte le nom significatif de Sacrorum Conciliorum Nova Amplissima Collectio.
Par conséquent, l’attitude catholique aujourd’hui véritablement traditionnelle est de respecter au plus haut degré les accords et enseignements du saint Concile Vatican II, XXIe Œcuménique, comme aussi tout le Magistère apostolique précédent. Proférer contre le Concile, contre « Rome », des paroles aussi terribles que celles dites et écrites par Mgr Lefebvre et encore diffusées aujourd’hui par la FSSPX –des paroles peut-être non entendues depuis les temps de Luther–, constitue un grave scandale, un grand tort pour l’Église du Christ.
Vous pouvez voir certains des commentaires pro-lefebvristes déposés sous mes articles précédents (126), (127) et (129). J’en cite deux exemples : On ne peut pas dire « qu’on peut être traditionaliste en admettant une messe bâtarde », « L’une des méchancetés du Concile »… Lorsque nous entendons parler ainsi un bon chrétien, époux et père exemplaire, zélé pour l’éducation chrétienne de ses enfants, de messe et de chapelet quotidiens, travailleur, compatissant envers les pauvres, nous n’avons pas besoin d’enquêter beaucoup pour découvrir d’où procède cette attitude si contraire à la Tradition catholique, ces manières de parler que nos ancêtres n’auraient jamais admises.
5. Le lefebvrisme conduit au sédévacantisme. Tissier de Mallerais affirme que Mgr Lefebvre n’accepta jamais de tomber dans le sédévacantisme, parce que, disait-il, « cet esprit est un esprit schismatique ». À la « logique théorique » d’un P. Guérard des Lauriers, pour qui Paul VI était Pape « matériellement, mais non formellement », il préférait s’en tenir à « une sagesse supérieure : la logique de la charité et de la prudence » (Tissier 534).
Néanmoins, il faut reconnaître qu’il s’avère très difficile d’affirmer en même temps 1.-que « Rome » est tombée dans l’hérésie et 2.-que le Pape demeure le Vicaire du Christ. Si le Pape est empoisonné de modernisme –synthèse de toutes les hérésies–, si le Siège de Pierre est sous le pouvoir de l’Antéchrist, cela signifie que nous n’avons pas de Pape, puisque « Rome est tombée dans l’hérésie ». La Chaire romaine est donc sede vacante, car un Pape hérétique n’est pas véritablement le Pape. Et en effet, remarquons que très tôt Mgr Lefebvre douta de la véritable identité de Paul VI comme Pape :
« Comment un successeur de Pierre a-t-il pu en si peu de temps causer plus de ravages dans l’Église que la Révolution de 89 ?… Avons-nous véritablement un pape ou un intrus assis sur le siège de Pierre ? » (8-XI-1979 ; Tissier 533). Et la même question resta vive à l’égard de Jean-Paul II : « Comment est-il possible, les promesses d’assistance de Notre Seigneur Jésus-Christ ayant été données à son Vicaire, que ce même Vicaire ait pu en même temps, par lui-même ou par d’autres, corrompre la foi des fidèles ? » (Tissier 534).
Si effectivement le lefebvrisme n’a pas été et n’est pas sédévacantiste, il faut néanmoins reconnaître qu’il conduit tout droit au sédévacantisme, comme on a pu le constater au fil des années dans des groupes étrangers à la FSSPX, et parfois durement opposés à elle, parce qu’elle ne va pas aussi loin qu’ils le voudraient.
6. Le lefebvrisme se rapproche aussi, en certaines questions, du « libre examen », précisément lorsque, se soumettant à ses propres manières de comprendre la Tradition et le Magistère antérieur à Vatican II, il s’affronte ouvertement, en de graves matières, à « l’Église conciliaire ». Et aussi lorsque les décisions de Mgr Lefebvre prévalent sur les discernements et les mandats du Saint-Siège. Le Roma locuta, causa finita se trouve ainsi vidé de sens. Rappelons plusieurs cas concrets : le Saint-Siège estime nécessaire la suppression de la FSSPX et la fermeture de son Séminaire ; il suspend a divinis Mgr Lefebvre ; il considère et déclare schismatiques les ordinations épiscopales qu’il réalise ; il excommunie l’Évêque consécrateur et les ordonnés… Mais Mgr Lefebvre estime que tous ces discernements, de même que les décisions qui les accompagnent, sont faux, injustes et donc nuls. Il est conscient, par ailleurs, que le Saint-Siège est parfaitement informé et possède toutes les données précises pour juger de l’affaire. Mais il estime que ce n’est pas « l’Église conciliaire » qui doit le juger, mais que c’est lui qui doit juger cette Église. Et c’est ainsi que son jugement prévaut sur celui de l’Autorité apostolique.
Par ailleurs, dans l’estimation de Mgr Lefebvre, ces catholiques –Pape, Évêques et laïcs– qui avons reçu sans réserves le Concile Vatican II et les réformes liturgiques postconciliaires, avons « rompu avec la Tradition et sommes tombés dans l’hérésie ». « Le coup de maître de Satan » a été d’obtenir que nous, par l’obéissance aux Autorités romaines, ayons été conduits à la perdition, à la corruption de la foi. Enfin, je préfère ne pas poursuivre, et je termine ces considérations en les appliquant à l’une des questions centrales de la dispute lefebvriste, la Messe de Paul VI.
–La Messe postconciliaire du Novus Ordo (1970), promulguée par le Pape Paul VI et reçue par tous les Évêques catholiques, est vraie, sainte et sanctifiante, « parce qu’ainsi l’enseigne et l’ordonne la Sainte Mère l’Église ». Lorsque le Pape donne une approbation solennelle à des Rites liturgiques rénovés –Messe, Sacrements, Heures–, il exerce en même temps son autorité enseignante et son autorité de gouvernement pastorale. Et sous les deux aspects il engage l’infaillibilité du Siège de Pierre.
1.-La liturgie est le mode suprême du Magistère ordinaire de l’Église. Le Pape est bien conscient qu’en remettant des livres liturgiques à 4 000 Évêques, à des centaines de milliers de prêtres et à un milliard de baptisés catholiques, afin qu’en s’y tenant ils célèbrent les Divins Mystères, il engage l’infaillibilité de son Magistère pontifical, car lex orandi, lex credendi. Il sait parfaitement que la liturgie « est l’organe le plus important du Magistère ordinaire de l’Église » (Pie XI, à l’abbé Capelle, 12-XII-1935 ; cf. Mediator Dei 1947, 14). On comprend pour cette raison qu’au Concile de Trente la réaction de l’Église fût si forte face aux terribles attaques de Luther contre la Messe catholique : « si quelqu’un dit que le canon de la Messe contient des erreurs et que pour cette cause il doit être abrogé, qu’il soit anathème » (1562, Dz 1756, canon 6). Cela d’un côté, mais de l’autre :
2.-L’Autorité apostolique de l’Église jouit d’une assistance prudentielle infaillible lorsqu’elle promulgue des Rites liturgiques, qui sont toujours des évolutions homogènes de Rites précédents.
En conséquence, pour les deux raisons à la fois, la Liturgie rénovée après le Concile Vatican II doit être « crue » –Credo in Ecclesiam– et doit être « acceptée » comme sainte et sanctifiante, comme exempte de toute erreur et comme positivement bénéfique pour le peuple chrétien. Elle n’est pas parfaite, bien sûr, et elle admet des perfectionnements ultérieurs que, très probablement, la Providence divine nous accordera en son temps.
C’est donc, objectivement, un grave péché et un scandale de rejeter d’emblée la Messe du Novus Ordo, en la qualifiant publiquement de « Messe bâtarde », « Messe de Luther », « Messe de Bugnini », etc. Et une telle énormité ne peut en aucune manière être justifiée en invoquant des infiltrations maçonniques, des réunions avec des experts protestants, des Bugnini et des récits véridiques des Cardinaux Antonelli et Stickler. Il est vrai, cependant, que Mgr Lefebvre, malgré les très graves qualificatifs qu’il adressa à la Messe nouvelle, ne la considérait pas proprement comme hérétique, mais il estimait bien qu’elle conduisait à l’hérésie –ce qui n’est pas peu– et que par conséquent elle devait être évitée autant que possible (Tissier 489). Telle fut sa résistance à la Messe nouvelle que, avant de l’accepter, il préféra voir la FSSPX canoniquement supprimée ; une suppression, bien entendu, qu’il considéra nulle et sans aucun effet.
–La Messe ancienne et la Messe nouvelle, malheureusement, se sont trouvées durement opposées. Benoît XVI, au début du Summorum Pontificum, retrace l’histoire des vicissitudes de la Messe nouvelle et de la Messe ancienne, et déclare que les deux formes, ordinaire et extraordinaire, sont l’unique Rite romain de la Messe.
D’un côté, l’une des causes principales des interdictions ou limitations de l’usage de la Messe ancienne se trouve précisément dans le combat très dur de Mgr Lefebvre et d’autres avec lui contre la Messe nouvelle. On ne voyait pas d’autre moyen d’affirmer en pratique la validité en vigueur de la nouvelle Messe dans l’Église Catholique de l’après-concile. Il exista et il existe encore « la crainte que l’on porte atteinte à l’Autorité du Concile Vatican II et que l’une de ses décisions essentielles, la réforme liturgique, soit mise en doute. Cette crainte est [aujourd’hui] sans fondement ».
Et de l’autre côté, le combat contre la Messe rénovée se produisit « surtout parce qu’en de nombreux endroits on ne la célébrait pas d’une manière fidèle aux prescriptions du nouveau Missel, mais celui-ci en vint à être compris comme une autorisation et même comme une obligation à la créativité, ce qui conduisit souvent à des déformations de la Liturgie qui atteignaient la limite du supportable » (Summorum Pontificum).
Le nouveau rite de la Messe, célébré avec fidélité, sens du sacré et développement de toutes les modalités qu’il offre, est grandiose et plein de majesté et de beauté. Il accomplit avec fidélité la norme établie par le Concile Vatican II : « les rites doivent resplendir (fulgeant) d’une noble simplicité » (SC 34). Les abus innombrables que la Messe nouvelle a subis et subit contribuent sans doute à son discrédit. Mais ne nous y trompons pas. Ce serait un piège mental de comparer la Messe nouvelle mal réalisée avec la Messe ancienne célébrée avec toute dignité. Il est vrai qu’en fait ceux qui passent aujourd’hui au Missel ancien, échappant au Missel nouveau mal célébré, célèbrent d’ordinaire la Messe bien mieux que ne sont célébrées beaucoup des Messes nouvelles. Mais cela dépend beaucoup plus de l’esprit du prêtre et de la communauté que de la structure même des rites célébrés. Les admirateurs de la Messe ancienne, parmi lesquels je me compte, je les mènerais à participer à la Messe nouvelle célébrée dans certaines communautés paroissiales et monastiques avec toute leur splendeur et leur beauté sacrée. Pour voir s’ils oseraient la considérer comme une Messe maçonnique et protestante, dévaluée et sécularisée.
Il n’est pas non plus tout à fait certain –bien qu’il y ait là quelque chose de vrai– que le Missel ancien laissât moins de marge à la mauvaise célébration que le nouveau. J’ai été ordonné prêtre en 1963, et je pourrais vous rappeler certaines manières, non rares, de célébrer la Messe ancienne qui étaient très précaires. Je me souviens de Messes durant lesquelles on récitait le Rosaire, on faisait des neuvaines depuis la chaire, des files de pénitents se formaient devant les confessionnaux, un prêtre prêchait durant toute la messe, ne gardant le silence que pendant la consécration et la communion, tandis que les fidèles les plus formés « suivaient la Messe » absorbés dans leurs petits missels bilingues. Pendant ce temps, le prêtre célébrant se tenait là-bas au fond d’un sanctuaire élevé, revêtu d’une chasuble relativement moderne, celle qui laisse les bras découverts, inconnue avant le XVIe siècle, bien moins traditionnelle que la chasuble ancienne et médiévale, qui couvre le prêtre entièrement comme une petite maison (casula) ou une cape (casubla)…
–Collaborons avec Benoît XVI pour atteindre la Pax liturgica. Les deux formes de la Messe romaine doivent être acceptées par les uns et par les autres. Dans le Summorum Pontificum se manifeste clairement cette intention et cette espérance. « Il s’agit de parvenir à une réconciliation interne au sein de l’Église… Il n’y a aucune contradiction entre l’une et l’autre édition du Missale Romanum. Dans l’histoire de la Liturgie il y a croissance et progrès, mais aucune rupture. » Les prêtres, donc, qui célèbrent la Messe en son mode ordinaire doivent respecter et apprécier la Messe ancienne. Et de même, « à l’évidence, pour vivre la pleine communion, les prêtres des Communautés qui suivent l’usage ancien ne peuvent pas non plus, en principe, exclure la célébration selon les livres nouveaux. En effet, l’exclusion totale du nouveau rite ne serait pas cohérente avec la reconnaissance de sa valeur et de sa sainteté ».
Credo in Ecclesiam. Dans le prochain article, dont je prie Dieu qu’il soit le dernier de la série, j’appliquerai ces mêmes principes théologiques à d’autres quæstiones disputatæ du monde lefebvriste.
Auteur : P. José María Iraburu