–Voyons par où nous continuons maintenant… Oh là là.
–Du calme. La vérité doit être affirmée avec paix, joie et force. Et avec patience.
Une brève évocation de l’histoire de l’Église durant son dernier demi-siècle nous aidera à mieux comprendre la position de Mgr Lefebvre, de la FSSPX et de ceux qui aujourd’hui sont plus ou moins d’accord avec eux.
Le saint Concile Vatican II, convoqué par le bienheureux Jean XXIII, fut une immense grâce de Dieu pour son Église (1962-1965), comme tous les Conciles précédents. En lui Notre Seigneur Jésus-Christ réunit en assemblée ecclésiale 2 500 Pères. Ce fut de loin le Concile le plus nombreux de l’histoire. Et partant des Conciles précédents, beaucoup d’entre eux dogmatiques, il traita dans un but principalement pastoral et rénovateur les grandes réalités de l’Église catholique.
Il est bien connu qu’il y avait parmi les Pères conciliaires, comme dans tant d’autres Conciles précédents, des tendances doctrinales et pastorales fortement opposées. Le groupe libéral, conduit par quelques cardinaux, comme Bea, Alfrink, Willebrands, était soutenu principalement par des évêques d’Europe centrale et français. Et de l’autre côté, le groupe traditionnel, dirigé par des cardinaux comme Siri et Ottaviani et par le Coetus internationalis Patrum, présidé par l’archevêque Lefebvre, avait le soutien de l’Italie, de l’Espagne et de l’Amérique hispanique, ainsi que de non peu d’Églises de naissance récente. Le premier groupe était minoritaire, mais extrêmement organisé et soutenu par des théologiens progressistes de renom et par la presse mondiale. Le second, peu organisé et beaucoup moins efficace dans les médias, mais extrêmement lucide et courageux, obtint néanmoins le soutien de la majorité des Pères. Et dans certains cas ce fut le pape Paul VI qui, par des interventions personnelles, « confirma dans la foi » ses frères. Rendons grâce à Dieu.
Le Concile est finalement promulgué avec un grand accord des Pères. Tous les documents, même les plus discutés, comme celui de la liberté religieuse, sont signés par l’Assemblée conciliaire, également par Mgr Lefebvre, avec une unanimité presque totale. Il est évident que tous les Pères conciliaires sont convaincus que le XXIe Concile œcuménique garde une pleine fidélité et continuité avec la doctrine des XX Conciles précédents. Ils ne l’auraient pas signé s’ils ne le croyaient ainsi. Et tous savent bien que si l’enseignement conciliaire sur quelque question concrète donnait lieu à une interprétation douteuse, celle-ci devra être élucidée en s’en tenant toujours aux enseignements déjà antérieurement établis avec plus de clarté et de fermeté par la Sainte Mère l’Église. Je fais remarquer aussi que les Pères approuvèrent unanimement les enseignements de Vatican II, non les falsifications doctrinales qui se répandraient bientôt en son nom.
Il convient de tenir compte, d’autre part, que dans l’histoire de l’Église le Concile Vatican II est le seul qui ait produit comme document final un gros livre de 700 ou 1 000 pages. Et dans un écrit aussi extrêmement long il ne manque pas certains textes nés comme résultantes de forces conciliaires durement opposées. Cette circonstance réelle, et l’emploi d’un langage parfois plus littéraire et rhétorique que théologique et précis, donne lieu à quelques expressions confuses, imprécises et même fausses, si on les prend dans leur littéralité et hors de contexte —ce qui ne doit pas se faire— (Réforme ou apostasie 24), et qui ont besoin d’être clarifiées dans des actes postérieurs du Magistère apostolique, comme cela est arrivé, concrètement dans des discours pontificaux et des Encycliques postconciliaires. J’y reviens aussitôt.
La falsification des doctrines de Vatican II commença durant sa célébration même, et se multiplia grandement dans l’après-concile. La minorité libérale évoquée, à travers de nombreux théologiens progressistes et avec la complicité de presque toute la presse mondiale, répandirent durant le Concile et plus encore après lui une version néo-moderniste des documents conciliaires, que beaucoup de catholiques —sans avoir lu les textes conciliaires ou les ayant lus— reçurent comme l’authentique doctrine conciliaire. De fait, des théologiens comme Küng et Schillebeeckx, se tenant eux-mêmes pour les théologiens réellement fidèles à Vatican II, répandirent en son nom non peu d’hérésies.
L’erreur radicale de Mgr Lefebvre et de ses partisans fut d’accuser le Concile œcuménique Vatican II et les papes qui le suivirent d’être les causes principales de la résurgence très forte, surtout dans l’Occident déchristianisé, d’un néomodernisme extrême, qui répand dans le peuple chrétien justement le contraire de ce que le Concile a enseigné : « Rome a rompu avec la Tradition, elle est tombée dans l’hérésie et dans l’apostasie »…
Il est vrai que les erreurs et horreurs survenues à l’intérieur de l’Église après le Concile, surtout dans l’Occident déchristianisé, furent et sont innombrables. Beaucoup d’entre elles ont été signalées et combattues dans ce même blog Réforme ou apostasie, encore inachevé. J’indique ci-après entre parenthèses le numéro de quelques articles de ce blog.
Dans les décennies postconciliaires, et jusqu’à aujourd’hui, beaucoup de vérités fondamentales de la foi se virent fréquemment niées ou tues (22-23), comme la sotériologie, salut-condamnation (08-09), l’existence du démon (16-17), la grande bataille permanente entre le Royaume et le monde (19-21). En ces années-là la Révolution sexuelle fit des ravages non seulement dans le monde, mais aussi dans le peuple chrétien. La grande encyclique Humanæ vitæ se vit en 1968 largement résistée, même par certaines Conférences épiscopales. La natalité baissa brusquement lorsque se généralisa l’usage des méthodes contraceptives. Les sécularisations de prêtres et de religieux se multiplièrent, et les vocations sacerdotales et religieuses baissèrent aussi brusquement, jusqu’à presque disparaître dans certaines Églises locales. L’action apostolique et l’évangélisation dans les missions cessèrent en grande mesure (13). D’innombrables doctrines hérétiques ou gravement déviées se répandirent (39, 51-65, 76-79). Rares furent les théologiens orthodoxes qui les combattirent (42-43), et en même temps l’exercice de l’Autorité apostolique se fit faible dans non peu d’Églises (40-41) : les réprobations des erreurs hérétiques et des abus sacrilèges furent parfois lamentablement tardives (45-47), et le langage catholique se fit peu à peu obscur et faible (24-32). Naquirent, comme de nouvelles hérésies, des formes extrêmes de féminisme, de libérationnisme et d’un indigénisme parfois accentué de nationalisme (49-50). Le mépris luthérien pour la Loi ecclésiastique devint une mentalité parfois prédominante chez les pasteurs et les laïcs (80-94). L’enseignement de la doctrine politique de l’Église diminua en grande mesure (95-125), concrètement cette doctrine antilibérale que, par exemple, le cardinal Pie répandit avec lucidité (33-38), et qui fut remplacée chez une bonne partie de pasteurs, théologiens et laïcs par une mentalité libérale sécularisée, qui élimina presque totalement l’activité politique des catholiques (95-125).
Nous pouvons donc affirmer, avec la certitude de la foi, que, devant tant de dégradations de la foi et de la vie chrétienne, l’Esprit Saint, âme de l’Église, rénovateur de la face de la terre, clame aujourd’hui dans le cœur de beaucoup de catholiques réforme ou apostasie ! (01-07). Tout cela est vrai.
Mais accuser le Concile Vatican II de ces énormes maux est une grande fausseté, une calomnie, et c’est une offense à l’Esprit Saint, qui assista de sa lumière et de sa grâce le pape et les 2 500 Pères conciliaires, comme il avait aidé lors des XX Conciles précédents. Souvent l’adage post hoc, ergo propter hoc est faux : ceci est arrivé après cela, donc cela est cause de ceci.
L’apostasie de l’Occident riche commence bien avant Vatican II, avec la Renaissance, le protestantisme, les Lumières, le libéralisme, la Révolution française, la franc-maçonnerie, le catholicisme libéral, le modernisme, le communisme, la révolution sexuelle, mai 1968, et elle s’accentue fortement quand les nations de l’Occident, ayant atteint une prospérité et une richesse stables, et déjà en grande partie remises des énormes ravages produits par la Seconde Guerre mondiale, décident d’« adorer la créature de préférence au Créateur, qui est béni éternellement » (Rm 1,25). Et au fil des ans, cette apostasie sécularisée se répand plus ou moins dans les autres Églises sœurs du monde.
Dès lors commence l’effondrement de non peu d’Églises de l’Occident riche. L’immense majorité des baptisés se tiennent loin de l’Eucharistie, loin, donc, du Christ et de l’Église. Déjà la grande majorité des mariages catholiques admet la contraception sans problèmes de conscience, et la pratique chaque fois qu’elle l’estime convenable. Déjà dans ces nations il n’y a presque pas de vocations. Déjà les pensées et les chemins du monde sont les pensées et les chemins de la plus grande partie des baptisés. Toutes ces données sont certaines, objectives, vérifiables. Mais attribuer au Concile Vatican II cette ruine si grave de l’Église en Occident est une énorme erreur.
Les erreurs modernes des cinquante dernières années ne dérivent pas des textes conciliaires. Regardez, par exemple, les erreurs réprouvées par la Congrégation pour la Foi au moyen de sévères Notifications —Küng, Schillebeeckx, De Mello, Vidal, Haight, Sobrino, etc.— et jamais vous ne trouverez de fondement pour elles dans des textes de Vatican II. Ceux-ci et tant d’autres maîtres de l’erreur se qualifient eux-mêmes avec effronterie comme les théologiens véritablement fidèles « au Concile » ; mais curieusement ils ne le citent jamais : ils s’en tiennent à l’« esprit du Concile », qui n’est pas encore « édité », et qui consiste seulement en leurs propres idées. Au contraire, les écrivains catholiques traditionnels, c’est-à-dire les catholiques, nous n’avons cessé de citer des milliers de fois durant un demi-siècle les textes de Vatican II et les encycliques des papes postconciliaires.
L’herméneutique de la continuité traditionnelle de la doctrine catholique en vient à être un thème central de la prédication de Benoît XVI dès le commencement même de son pontificat (22-XII-2005, 26-V-2009). Et Jean-Paul II y avait déjà insisté, concrètement à l’occasion très grave du motu proprio Ecclesia Dei (2-VII-1988).
Il est nécessaire d’« appeler l’attention des théologiens et autres experts en sciences ecclésiastiques, afin qu’eux aussi se sentent interpellés » en vue d’« un nouvel effort d’approfondissement, dans lequel soit pleinement clarifiée la continuité du Concile [Vatican II] avec la Tradition, surtout sur les points doctrinaux qui, peut-être à cause de leur nouveauté, n’ont pas encore été bien compris par certains secteurs de l’Église » (n.5,b).
Credo in Ecclesiam. L’Église catholique, celle qui demeure en pleine communion avec ses évêques et le pape, garde toujours la vérité et les moyens de sanctification. Il n’est pas nécessaire de se distancer de l’unité de l’Église par des actes schismatiques pour réaffirmer les vérités catholiques et combattre les erreurs et abus qui peuvent se produire en elle, car Elle-même a le pouvoir dans l’Esprit Saint de les vaincre. Bien au contraire il en va hors de l’Église catholique : les erreurs monophysites, par exemple, de l’abbé Eutychès (+454) peuvent se perpétuer durant des siècles, jusqu’à aujourd’hui, dans des confessions chrétiennes séparées de Rome. Mais cela ne peut arriver dans l’Église catholique, parce qu’elle est « l’Église du Dieu vivant, colonne et support de la vérité » (1 Tm 3,15). L’Église pourra peut-être tarder un temps long ou court à vaincre erreurs et abus —l’arianisme, la simonie—, mais toujours, aidée par le Christ, son Époux, elle finit par les vaincre. Elle pourra garder des silences prolongés de façon alarmante —comme aujourd’hui, par exemple, sur la doctrine politique catholique (97-98, 100-105)— ; mais déjà le Seigneur de l’histoire lui donnera des paroles quand Il le voudra. Prions et attendons avec patience. L’Église enseigne quand elle parle, non quand elle se tait.
Dans le temps postconciliaire les erreurs doctrinales et les abus disciplinaires, moraux et liturgiques ont été dénoncés de l’intérieur de l’Église catholique, quoique pas autant, certainement, qu’il serait à désirer. Faire une liste de noms pour démontrer ce que je dis est pratiquement impossible ; mais je citerai seulement quelques exemples, les premiers qui me viennent à l’esprit. Des auteurs laïcs, comme Von Hildebrand, Maritain à la fin de sa vie, Francisco Canals, Messori, Weigel, Ricardo de la Cierva, Woods, ont rendu avec grande force témoignage à la vérité, face aux hérésies et abus : et jamais ne manqueront à l’Église des hommes comme eux. Ont fait de même aussi des évêques et théologiens comme Siri, Ottaviani, González Martín, Fabro, Mondin et tant d’autres : et jamais ne manqueront à l’Église des hommes comme eux. Même des théologiens catholiques, qui sur certaines questions s’étaient montrés auparavant proches de thèses progressistes, comme le P. Henri de Lubac, S.J., donnaient déjà des cris d’alarme deux ans après Vatican II :
« Il est bien clair que l’Église affronte une grave crise. Sous le nom de “la nouvelle Église”, “l’Église postconciliaire”, on essaie maintenant d’établir une Église distincte de celle de Jésus-Christ : une société anthropocentrique menacée par l’apostasie immanentiste, un se laisser entraîner par un mouvement d’abdication générale sous prétexte de rénovation, d’œcuménisme ou d’adaptation » (disc. à l’Université de Toronto, VIII-1967 : cit. Témoignage chrétien, Paris IX-1967).
Mais ce furent toujours les papes de l’après-concile les témoins les plus fermes de la vérité catholique, et ceux qui ont combattu avec le plus de force les erreurs et maux de l’Église présente. Nous pouvons l’apprécier, par exemple, dans quelques graves questions.
–La vérité catholique de l’Eucharistie, par exemple, si gravement falsifiée ces derniers temps, également parmi des auteurs « catholiques », a trouvé sa plus ferme défense dans la doctrine eucharistique des papes postconciliaires. Contre ceux qui niaient le caractère sacrificiel de la Messe, Paul VI affirme avec la force de Pierre : « Nous croyons que la Messe… est réellement le sacrifice du Calvaire, qui se rend sacramentellement présent sur nos autels » (Credo du Peuple de Dieu, 1968, 24 ; cf. Mysterium fidei, auparavant, en 1965). Jean-Paul II donne au sacrifice la primauté théologique pour la compréhension du Mystère (Ecclesia de Eucharistia, 2003, 11-16). Benoît XVI affirme que dans l’Eucharistie « se rend présent le sacrifice rédempteur du Christ » (Sacramentum caritatis, 2007, 14 ; cf. 9-14).
–La sainteté du mariage et la lutte contre la contraception, telles que les enseignèrent Pie XI (Casti connubii, 1930) ou Pie XII, ont été promues au maximum par les papes de l’après-concile. Ils n’ont pas craint pour cela d’affronter la moitié du monde et l’autre moitié, et aussi une bonne partie de l’Église (Humanæ vitæ, 1968 ; Familiaris consortio, 1981 ; Catéchisme, 1993).
–Les missions de l’Église et l’unicité du Christ comme Sauveur universel ont été aussi des vérités de la foi que les derniers papes ont défendues avec grande force contre d’innombrables hérésies répandues à l’intérieur de l’Église (Evangelii nuntiandi, 1975 ; Redemptor hominis, 1979 ; Redemptoris missio, 1990 ; Dominus Iesus, 2000).
Et ainsi nous pourrions continuer à rappeler de formidables documents du Magistère apostolique, qui sont venus former dans l’Église de notre temps un Corpus doctrinal aussi ample et harmonieux qu’il n’y en a eu à aucune époque de son histoire. Cum Petro et sub Petro, l’Église catholique d’aujourd’hui accomplit et continuera d’accomplir la promesse du Christ : « l’Esprit Saint vous conduira vers la vérité tout entière » (Jn 16,13).
Dans les décennies de l’après-concile les diagnostics les plus graves et autorisés des maux de l’Église actuelle, nous les avons toujours trouvés chez les papes. Jamais ils n’ont tenté d’ignorer, de nier ou de diminuer la gravité de ces infidélités. Les papes savent que dans certaines Églises locales, au moins à leurs niveaux les plus élevés, abondent davantage les hérésies et les sacrilèges que l’orthodoxie et l’orthopraxie. Et parfois ils expriment cette réalité terrible avec une absolue clarté. Je rappellerai quelques textes.
–Paul VI, déjà dans sa première encyclique, Ecclesiam suam (1964), donne une forte alarme sur le modernisme renaissant (n° 10). Et aussitôt après la clôture du Concile il reconnaît et exprime en toute clarté la dégradation ecclésiale qui se produit de manière accélérée, surtout dans les Églises locales de l’Occident riche. Ce sont les années, par exemple, du Catéchisme hollandais et du Concile pastoral de Hollande (1967-1969), les années de la honteuse résistance à son héroïque encyclique Humanæ vitæ (1968), les décennies de l’avalanche de sécularisations… Son diagnostic est lucide, grave et réaliste. Et humble aussi : le pasteur reconnaît que les loups sont entrés dans le troupeau que le Seigneur a confié à sa garde, et qu’ils y font des ravages.
Dans le discours d’ouverture de la IIe Conférence générale de l’épiscopat latino-américain (CELAM), tenue à Medellín, Paul VI met en alerte les évêques ibéro-américains avec de très graves paroles : « La foi est assiégée par les courants les plus subversifs de la pensée moderne. La méfiance qui, même dans les milieux catholiques, s’est répandue au sujet de la validité des principes fondamentaux de la raison, c’est-à-dire de notre philosophia perennis, nous a désarmés face aux assauts, non rarement radicaux et captieux, de penseurs à la mode ; le vacuum produit dans nos écoles philosophiques par l’abandon de la confiance dans les grands maîtres de la pensée chrétienne, est fréquemment occupé par une superficielle et presque servile acceptation de philosophies à la mode, bien des fois aussi simplistes que confuses, et celles-ci ont ébranlé notre art normal, humain et sage de penser la vérité ; nous sommes tentés d’historicisme, de relativisme, de subjectivisme, de néopositivisme, qui dans le champ de la foi créent un esprit de critique subversive, une fausse persuasion que pour attirer et évangéliser les hommes de notre temps nous devons renoncer au patrimoine doctrinal, accumulé durant des siècles par le Magistère de l’Église, et que nous pouvons modeler, non en vertu d’une meilleure clarté d’expression, mais d’un changement de contenu dogmatique, un christianisme nouveau, à la mesure de l’homme et non à la mesure de l’authentique Parole de Dieu. Malheureusement, aussi parmi nous, certains théologiens ne vont pas toujours par le droit chemin » (Bogotá, 24-VIII-1968).
Et en ces années-là il répéta les mêmes avertissements : « L’Église se trouve dans une heure inquiète d’autocritique ou, mieux dit, d’autodémolition. C’est comme une inversion aiguë et complexe, que personne n’aurait attendue après le Concile. L’Église est pratiquement en train de se frapper elle-même » (7-XII-1968). « Par quelque fissure s’est introduite la fumée de Satan dans le temple de Dieu » (29-VI-1972 ; cf. le vaste discours postérieur sur le démon, 15-XI-1972). Il est regrettable « la division, la désagrégation qui, par malheur, se trouve dans non peu de secteurs de l’Église » (30-VIII-1973). « L’ouverture au monde fut une véritable invasion de la pensée mondaine dans l’Église » (23-XI-1973). Suggérer que c’est Paul VI lui-même qui, par ses réformes liturgiques et d’autres actes pontificaux, accroît dans l’Église « la fumée de Satan » est une bassesse inqualifiable.
–Jean-Paul II, dans le même esprit, déclare dans un discours au Congrès de Missionnaires Populaires (6-II-1981) : « Il est nécessaire d’admettre avec réalisme, et avec une profonde et tourmentée sensibilité, que les chrétiens d’aujourd’hui, en grande partie, se sentent égarés, confus, perplexes, et même désillusionnés. On a répandu à pleines mains des idées contrastant avec la vérité révélée et enseignée depuis toujours. On a propagé de véritables et propres hérésies dans le champ dogmatique et moral, créant des doutes, des confusions, des rébellions. On a même manipulé la liturgie. Immergés dans le relativisme intellectuel et moral, et donc dans le permissivisme, les chrétiens se voient tentés par l’athéisme, par l’agnosticisme, par l’illuminisme vaguement moraliste, par un christianisme sociologique, sans dogmes définis et sans morale objective » (6-II-1981).
–Benoît XVI, étant encore cardinal préfet de la Congrégation pour la Foi, dans son livre Rapport sur la foi (BAC, Madrid 1985), fait d’amples et minutieuses analyses de la situation qui le mènent à des diagnostics identiques. Et un mois avant d’être constitué pape, présidant le Chemin de Croix du Colisée à Rome, en remplacement de Jean-Paul II, empêché, il dit :
« Méditation [à la 9e station]. Que peut nous dire la troisième chute de Jésus sous le poids de la croix ? Peut-être nous fait-elle penser à la chute des hommes, au fait que beaucoup s’éloignent du Christ, à la tendance à un sécularisme sans Dieu. Mais, ne devrions-nous pas penser aussi à ce que doit souffrir le Christ dans sa propre Église ? En combien de fois on abuse du sacrement de sa présence, et dans le vide et la malice de cœur où il entre souvent. Combien de fois nous célébrons seulement nous-mêmes sans nous rendre compte de lui ! Combien de fois on déforme et on abuse de sa Parole ! Combien peu de foi il y a dans beaucoup de théories, combien de paroles vides ! Combien de saleté dans l’Église et parmi ceux qui, par leur sacerdoce, devraient être complètement donnés à lui ! Combien d’orgueil, combien d’autosuffisance ! Combien peu nous respectons le sacrement de la Réconciliation, dans lequel il nous attend pour nous relever de nos chutes ! Cela aussi est présent dans sa passion. La trahison des disciples, la réception indigne de son Corps et de son Sang, est certainement la plus grande douleur du Rédempteur, celle qui lui transperce le cœur. Il ne nous reste plus qu’à lui crier du plus profond de l’âme : Kyrie, eleison – Seigneur, sauve-nous (cf. Mt 8,25).
« Prière. Seigneur, fréquemment ton Église nous paraît une barque sur le point de sombrer, qui fait eau de toutes parts. Et aussi dans ton champ nous voyons plus d’ivraie que de blé. Nous accablent son vêtement et son visage si sales. Mais c’est nous-mêmes qui les ternissons. C’est nous qui te trahissons, malgré les gestes pompeux et les paroles ronflantes. Aie pitié de ton Église : en elle aussi Adam, l’homme, tombe encore et encore. En tombant, nous restons à terre et Satan se réjouit, parce qu’il espère que jamais plus nous ne pourrons nous relever ; il espère que toi, étant entraîné dans la chute de ton Église, tu restes abattu pour toujours. Mais tu te relèveras. Tu t’es réincorporé, tu es ressuscité et tu peux nous relever. Sauve et sanctifie ton Église. Sauve-nous et sanctifie-nous tous. Pater noster […] liberanos a Malo. Amen » (25-III-2005).
Une barque qui est en train de sombrer… Un champ avec plus d’ivraie que de blé… Le Collège des cardinaux de l’Église catholique, le 19 avril 2005, un mois après que le card. Ratzinger eut dit en public ces paroles terribles, l’élut comme pape, Vicaire du Christ, Successeur de Pierre, pensant qu’il était l’évêque le plus indiqué pour prendre le gouvernail de la Barque de Pierre.
« Tu es Petrus, et super hanc petram ædificabo Ecclesiam meam, et portæ inferi non prævalebunt adversus eam » (Mt 16,18). L’Église reçoit continuellement son salut du Sauveur. Et les textes que j’ai rappelés nous confirment ce que, dès le principe, nous savions déjà par la foi, credo in Ecclesiam : que l’Église a toujours, par l’œuvre de l’Esprit Saint, la force de vaincre dans le monde et en elle-même l’erreur et le péché. Il est possible qu’elle ne l’obtienne pas immédiatement, mais finalement elle est toujours relevée par la main de son Époux, notre Seigneur Jésus-Christ. Toujours l’Esprit Saint la soutient dans la vérité catholique quand elle chancelle. Jamais elle ne cesse d’être la Mater et Magistra, qui nous sauve de l’erreur et du péché, en nous sanctifiant par la vérité et la grâce du Christ.
L’Église catholique, également après Vatican II, a fleuri en merveilles de grâce et de sainteté. Elle n’a pas seulement connu la prolifération d’erreurs et d’horreurs, sur lesquelles je me suis arrêté spécialement pour répondre aux philo-lefebvristes accusateurs. Au contraire, combien d’évêques et de curés, débordés fréquemment par des situations d’accablante déchristianisation, ont continué à donner leur vie avec un amour incessant au service du Christ et de son Église, « se dépensant et s’épuisant pour les âmes jusqu’à l’épuisement » (2 Co 12,15). Combien de personnes consacrées ont vécu cloîtrées en offrande permanente de louange et de supplication. Combien d’œuvres d’héroïque bienfaisance multiforme ont fleuri sur l’arbre de l’Église. Combien d’instituts religieux et de mouvements de laïcs se sont renouvelés ou sont nés en ces décennies… Je cite seulement quelques-uns, non les plus grands, qui me sont spécialement connus et chers : Schola Cordis Iesu, Servantes du Foyer de la Mère, Institut Mater Dei, Serviteurs des Pauvres du tiers-monde, Miles Christi, Schola Veritatis…
Combien de personnes et d’œuvres saintes j’ai connues en un demi-siècle. Des carmélites déchaussées… On dirait que, par une mystérieuse correspondance, aux abîmes du mal que le Seigneur permet il répond en élevant des montagnes de grâce et de sainteté. Qui pourra me convaincre que celle-ci n’est plus l’Église catholique ? Et que la Messe que célèbrent des centaines de milliers d’évêques et de prêtres, selon le Novus Ordo promulgué par Paul VI, est hérétique, ou du moins conduisant à l’hérésie, et certainement vitanda ?… Cela donne envie de pleurer, de peine et de gratitude.
Jamais on ne doit opposer une « Rome éternelle » et une « Rome temporelle », celle d’aujourd’hui. Jamais on ne doit condamner l’Église comme « apostate et adultère ». Jamais il n’est licite de se distancer d’elle par des actes schismatiques, comme si ceux-ci étaient indispensables pour pouvoir sauver « la continuité de l’Église » dans la vérité et la sainteté. Jamais nous ne devons opposer à l’Église du Christ –à cette Église, il n’y en a pas d’autre–, une « Rome éternelle », qui n’a pas plus de réalité que celle d’un ectoplasme. Le faire est absolument contraire à la Tradition ecclésiale des Pères et des saints. Jamais nous ne devons tourner le dos à notre mère l’Église, malgré ses blessures infectées et les saletés de sa tunique. Elle est la source inépuisable de la vérité et de la grâce. Jamais nous ne devons avoir honte de l’Église existante, parce qu’elle est l’unique Corps du Christ, composé de saints et de pécheurs (LG 8c ; GS 43f). Jésus nous dit, se référant aussi à son propre Corps : « heureux celui qui ne trébuchera pas à cause de moi ! » (Mt 11,6).
–Mgr Lefebvre, au contraire, à l’occasion des erreurs et horreurs postconciliaires se scandalisa de plus en plus du Concile, des papes, de la Liturgie rénovée. Et il dit des choses terribles, que ses partisans continuent à répandre dans des livres et des sites internet : « la Rome éternelle condamne la Rome temporelle. C’est pourquoi nous préférons l’éternelle » à la FSSPX (Tissier 494)… « Rome a perdu la foi, Rome est dans l’apostasie » (577)… « On ne peut pas suivre ces gens, c’est l’apostasie… Procédons à la consécration » d’évêques (578). « La Chaire de Pierre et les postes d’autorité de Rome étant occupés par des antichrists, la destruction du Règne de Notre-Seigneur se poursuit rapidement » (578) [1]… « La situation de la papauté depuis Jean XXIII et ses successeurs pose des problèmes de plus en plus graves… Ils fondent une Église conciliaire nouvelle… Cette Église est-elle encore apostolique et encore catholique ?… Devons-nous encore considérer ce pape comme catholique ? » (569) [2].
On voit déjà que, avec la faveur de Dieu, je devrai ajouter un autre article.
José María Iraburu, prêtre
Traduction des textes en français
- Comme le Siège de Pierre et les postes d’autorité de Rome sont occupés par des antichrists, la destruction du Règne de Notre Seigneur avance de manière accélérée… ↩
- La situation de la papauté à partir de Jean XXIII et de ses successeurs pose des problèmes de plus en plus graves… Ceux-ci ont fondé une Église conciliaire nouvelle… Cette Église est-elle encore apostolique et catholique ?… Devons-nous considérer que ce pape est catholique ? ↩
Post post.–. Ceux qui attaquent ce pauvre curé et ses récents articles, et s’en prennent au passage à InfoCatólica, ont peu d’arguments. La preuve en est la quantité d’accusations fausses et de suppositions invraisemblables que nous trouvons dans leurs écrits : nous n’étions pas à Fátima pour protester contre une certaine profanation, nous n’avons rien dit (!) des évêques qui rejetèrent un évêque élu par le pape et de ces autres, si nombreux, qui résistent au Summorum Pontificum, etc. Nous attaquons les traditionalistes, et ainsi nous combattons contre la Tradition catholique. Manœuvrés par les néocatéchuménaux, et qui sait aussi si par certains pouvoirs économiques, nous cherchons à nous situer bien dans l’Église actuelle, et à obtenir des prébendes ecclésiastiques personnelles. Nous défendons les papes des attaques lefebvristes, mais nous attaquons le pape quand il leur tend une main. Peut-être ce que nous prétendons au fond est-il simplement que la FSSPX n’arrive pas à un accord avec l’Église catholique. Et que le PP gagne les prochaines élections… C’est quelque chose d’hallucinant. Pathétique. Sur Catholic.net, sa directrice actuelle, Mme Mayra Novelo de Bardo, dut freiner des attaques semblables en fermant un forum, et en argumentant sa décision avec force et données objectives. Déjà auparavant elle en ferma un autre. Que Dieu le lui rende.
On nous nie même le droit de nous appeler InfoCatólica, nom auquel nous sommes disposés à renoncer une heure après qu’ils auront renoncé à leur nom Panorama Católico Internacional, Catholic.net, Informations Catholiques Internationales et cent ou cinq cents publications de plus qui portent des noms analogues. L’odium theologicum les a menés à perdre le sens du ridicule.
Auteur : P. José María Iraburu