Il est fréquent d’entendre, de la bouche de fondamentalistes anticatholiques, que ce fut l’empereur Constantin qui, à la suite d’une conversion feinte au christianisme, parvint à « paganiser l’Église » en faisant que le christianisme, demeuré pur jusqu’alors, se mélangeât à la culture païenne qui régnait à l’époque dans l’Empire romain, pour dégénérer en l’Église catholique.
Pour répondre à cette question, j’ai voulu écrire ces lignes. Je suis parti de l’accusation typique en analysant le commentaire de M. Jaime Alfaro Moldiz (qui participe habituellement à des forums Web dont je suis administrateur, sous le pseudonyme de Hecho Nuevo).
Je placerai les commentaires de M. Jaime dans un encadré sur fond bleu.
Analyse des arguments
Une partie de l’argument fondamentaliste est exposée par M. Jaime dans ce commentaire : Constantin (prétendu « chrétien converti » en l’an 313 apr. J.-C.), par cette « conversion miraculeuse » et en étroite collaboration avec le paganisme, donna à l’« église chrétienne » un statut officiel. Grâce à cela, l’église fut un corps religieux reconnu dans l’empire. Autant d’aspects qui nous permettent de constater clairement que sa « conversion miraculeuse » fut davantage une habile manœuvre politique fort opportune qu’un fait spirituel. Constantin, étant empereur, devait être reconnu comme chef de l’église, de facto. C’est pour cela qu’il convoqua le premier concile œcuménique (concile de Nicée, an 325)
Ce qui doit puissamment attirer notre attention, c’est le fait que, pendant que Constantin gouvernait l’« église chrétienne », il continuait d’être à la tête du sacerdoce païen, tantôt présidant des célébrations païennes, tantôt faisant don de temples, même après avoir commencé à édifier des temples ou églises « chrétiennes ».
Au sein du paganisme, Constantin, en tant que chef du sacerdoce païen, avait le rang de Pontifex Maximus (Pont Max), et il avait besoin de ce même rang au sein de l’« église chrétienne » ; c’est pourquoi il se fit nommer par les chrétiens, qui l’honorèrent comme « évêque des évêques », tandis qu’il se faisait appeler « Vicarius Christi », Vicaire du Christ. Nous devons remarquer que cette expression (ce n’est pas un hasard, évidemment !), traduite en grec, signifie littéralement Antichrist, Constantin étant le prototype de l’Antichrist qui viendra selon la prophétie biblique.
Commençons par passer en revue quels furent réellement les faits historiques et le contexte dans lequel se déroulèrent les événements.
Avant Constantin
C’est un fait connu qu’avant Constantin s’était produite à Rome l’une des persécutions les plus brutales contre les chrétiens. Les empereurs, attachés aux traditions religieuses antiques et convaincus que le christianisme était un problème pour la cohésion politique dont l’empire avait besoin, se sentaient poussés à en finir avec toute religion qui ne fût pas approuvée par l’empire.
L’empereur Dioclétien (1) déclencha l’une des plus dures persécutions menées contre l’Église chrétienne. Elle commença par un édit proclamé le 31 mars de l’an 297 apr. J.-C. qui, bien que dirigé contre les manichéens, posait les bases de la persécution des chrétiens en affirmant : « Il est criminel de mettre en doute la validité de ce qui a été établi depuis les temps anciens » (2). Du 23 février de l’an 303 apr. J.-C. jusqu’en février 304 apr. J.-C., il promulgua quatre édits successifs. Le premier interdisait le culte chrétien : les livres religieux sont confisqués et les églises détruites, le chrétien est exclu de toute fonction publique et soumis à des restrictions juridiques. Le deuxième édit va encore plus loin en ordonnant l’arrestation des chefs des églises, suivi immédiatement du troisième, qui permettait la libération de ces prisonniers s’ils consentaient à faire des libations et des sacrifices aux dieux païens. Malgré cela, l’Église demeura ferme et refusa d’apostasier la foi ; vint alors le quatrième édit : tous les habitants sont contraints de sacrifier aux dieux païens sous la menace des tortures les plus terribles, de la mort, de condamnations aux travaux forcés dans les mines.
Les persécutions furent non seulement durables, mais atroces. En Gaule et en Bretagne, qui se trouvaient sous l’autorité du césar Constance Chlore (3) (père de Constantin), seul le premier édit fut appliqué, tandis que dans les provinces soumises directement à l’auguste Maximien les persécutions furent intenses, au point que l’Église resta plus de quatre ans sans pouvoir donner de successeur au pape Marcellin, mort durant la persécution. En Afrique, il n’est pas certain que les quatre édits aient été appliqués, mais il y eut là aussi beaucoup de martyrs. En Orient, la persécution fut beaucoup plus sévère et se prolongea jusqu’en 313 (avec quelques périodes d’accalmie), et les souverains successifs qui régnèrent en Égypte, en Syrie et en Asie Mineure persistèrent dans leur hostilité croissante envers le christianisme.
Lorsque Dioclétien (1) abdique en 305 apr. J.-C., Galère (4) lui succède comme auguste, et Maximin Daïa (5) comme césar. Maximin est encore plus fanatique et recourt à des méthodes de propagande que nous pourrions qualifier de modernes : il organise des manifestations « spontanées » contre les chrétiens et impose comme texte scolaire les Actes apocryphes de Pilate (un livre rempli de blasphèmes contre Jésus).
C’est à cette époque qu’ont lieu les plus sauvages persécutions, dont beaucoup sont rapportées par l’historien Eusèbe de Césarée(6), qui en fut témoin oculaire, dans son ouvrage « Les Martyrs de Palestine » où il présente non seulement la sauvagerie des bourreaux, mais aussi l’héroïsme des martyrs.
La résistance de l’Église fut si opiniâtre et l’héroïsme des martyrs si grand que la répression finit par perdre de sa force, au point que l’empereur Galère, le 30 avril de l’an 311 (six jours avant de mourir), promulgua un édit de tolérance. L’empereur y déplore l’obstination et la « folie » des chrétiens qui, même au prix de leur vie, refusèrent de revenir à la religion de la Rome antique. Maximin Daïa fit de même, mais bien à contrecœur, puisque six mois plus tard il avait déjà repris la persécution, de nouveau redoublée mais pour peu de temps, car à la fin de 312 il reviendrait à une tolérance plus ou moins complète devant les menaces, puis sous les coups qui lui venaient de Constantin et de Licinius (7).
Parmi les événements survenus dans le reste de l’empire durant les années 306-312, il convient de souligner qu’il y eut un moment, au début de l’an 310, où l’empire compta sept empereurs (la plupart considérés par les autres comme des usurpateurs). Constantin fut proclamé en 306 après la mort de Constance (son père) ; son beau-père Maximien, qui reprit deux fois la pourpre déposée en 305 ; le fils de celui-ci, Maxence (8), maître réel de l’Italie, mais non, pour le moment, de l’Afrique, où s’était rebellé Domitius Alexander ; en Illyrie (l’actuelle Yougoslavie), Licinius, le seul qui restera aux côtés de Constantin jusqu’en 324 ; dans les Balkans et en Asie Mineure, Galère ; en Syrie et en Égypte, Maximin Daïa.
Sous Constantin

Il ne fait aucun doute que l’empereur Constantin, païen à l’origine, se convertit au christianisme en rejetant le paganisme. Nous n’allons pas spéculer ici sur la question de savoir si la motivation de sa conversion fut purement politique ou le fruit d’une évolution intérieure de ses convictions personnelles, car ce ne seraient que des hypothèses. Ce que nous pouvons faire, en revanche, c’est analyser les faits.
Le 15 juin 313, Maximin Daïa est vaincu ; son collègue Licinius promulgue alors un décret accordant la liberté de culte aux chrétiens et la restitution immédiate des biens confisqués. Il le fait en se référant à une décision prise en commun avec Constantin au début de la même année, à l’occasion de l’entrevue qui les avait réunis à Milan pour les noces de Licinius et de Constantia (demi-sœur de Constantin).
Or, indépendamment des raisons qu’eut Constantin de sympathiser avec le christianisme, les faits sont très clairs : Constantin multiplie les faveurs au bénéfice du clergé de l’Église. Au début de son règne, il est tolérant quant à la liberté de culte, qui est la doctrine officielle, mais à mesure qu’il se consolide au pouvoir, il devient moins tolérant envers le paganisme. Les premiers symboles chrétiens apparaissent sur les monnaies dès 315. L’Église reçoit un statut juridique privilégié : les sentences du tribunal épiscopal, même en matière civile, sont reconnues comme valides par l’État. Les centres de culte se multiplient. L’empereur et sa mère (sainte Hélène) se montrent généreux envers l’Église et permettent la construction d’édifices comme la basilique du Latran.
En l’an 318, il porte le premier coup au paganisme et promulgue les premières mesures restrictives contre les pratiques païennes : les sacrifices privés, la magie et la prise des auspices au domicile des particuliers sont interdits.
À ce moment, l’Église jouit d’une paix véritable, car les obstacles d’ordre légal qui entravaient l’évangélisation ont disparu. Les conversions se multiplient et l’activité théologique est immense. La politique impériale favorise la nouvelle religion, ce qui pousse à la christianisation de l’empire. (Il est vrai aussi que beaucoup de chrétiens de nom, ou catholiques nominaux, adhérèrent alors à la foi chrétienne.)
Tout cela s’arrête quelques mois lorsque le successeur de Constance, un neveu de Constantin, Julien l’Apostat (9) revenu au paganisme, tente d’y entraîner tout l’empire. Ce revers ne dure pas longtemps, car les empereurs suivants sont de nouveau des chrétiens chaque jour plus fervents et convaincus. Dès l’an 381 apr. J.-C., le christianisme devient la religion d’État, les hérétiques sont exilés et le paganisme est finalement interdit, tous ses temples fermés ou détruits (391 apr. J.-C.).
Après avoir quelque peu étudié les événements, nous trouvons plusieurs problèmes dans l’argumentation de notre ami :
Premièrement : Il ne paraît pas sensé de supposer que des chrétiens qui avaient résisté à de terribles persécutions jusqu’au martyre aient été ensuite si prompts à se paganiser.
Que la liberté de culte ait été promulguée sous le règne de Constantin n’a pas à être interprété comme la paganisation de l’Église. Un événement semblable se produisit lorsque Cyrus (roi de Perse), qui était païen, accorda par décret la liberté religieuse au peuple juif et lui permit de retourner à Jérusalem après soixante-dix ans d’exil (Esd 1, 2), et cela ne conduisit pas le peuple juif à se paganiser.
Deuxièmement : Si Constantin et le reste des empereurs chrétiens avaient été d’« étroits » collaborateurs du paganisme, il serait curieux qu’ils aient accepté la liberté de culte, le christianisme finissant ensuite par devenir la religion officielle de l’État. Par la suite, ils firent obstacle au paganisme au point de finir par l’interdire, y compris ses sacrifices privés, et par détruire ses temples.
Troisièmement : Si l’Église s’était réellement paganisée à la suite de l’édit de Milan, ce que pensaient et professaient les chrétiens avant Constantin et après Constantin devrait différer ; mais en examinant les écrits patristiques, on peut prouver qu’il n’en est rien. La foi de l’Église avant et après Constantin est la même en substance, le magistère définissant de manière plus explicite des vérités toujours crues par l’Église. Nous en avons un exemple clair dans l’Eucharistie : les chrétiens, avant comme après Constantin, professaient que l’Eucharistie était véritablement le Corps et le Sang du Seigneur (voir « La Transsubstantiation et l’Église primitive »). C’est plutôt après la réforme protestante que l’on constate un changement radical par rapport aux doctrines que l’Église avait toujours crues. Désormais, les luthériens croient à la consubstantiation, les réformés tiennent le pain et le vin pour de simples symboles (ils s’anathématisent mutuellement), et ainsi de nouvelles doctrines, jamais professées par l’Église chrétienne aux époques prénicéennes, sont enseignées par les « réformateurs » comme étant la vérité biblique.
Constantin et le concile de Nicée
Ce que notre ami avance ensuite, c’est que Constantin convoqua le concile de Nicée dans le but d’être reconnu comme chef de l’Église « de facto ». Ce doit être un lapsus.
Une fois l’empire christianisé, et l’aspect religieux étant très lié au séculier, l’empereur avait certainement un intérêt particulier à ce que l’empire demeurât en paix. Il ne lui était pas agréable de voir des disputes entre chrétiens menacer l’unité de l’empire.
Sous le pontificat du pape saint Sylvestre Ier (10) surgit alors l’hérésie arienne, la première grande hérésie que l’Église dut affronter au sortir de la clandestinité et des persécutions. Arius était un prêtre chrétien né vers l’an 256 ; il dirigeait l’une des plus importantes églises d’Alexandrie. Il exposa sur la Trinité des idées qui, lorsqu’elles commencèrent à être connues, suscitèrent interrogations et critiques. Arius fit part de ses doutes sur la consubstantialité du Verbe divin, seconde Personne de la Trinité. À son avis, tout le problème résidait dans la difficulté d’expliquer l’unité et la Trinité de Dieu, ainsi que la relation de l’infini et du fini dans la Création. Comment trois personnes distinctes peuvent-elles exister en une essence incréée ? se demandait Arius. La suppression de toute distinction entre les personnes avait été jugée hérétique par l’Église qui, à ce propos, avait rejeté la doctrine de Sabellius (11). Le Père, le Fils et l’Esprit Saint possèdent pleinement, chacun, une personnalité réelle ; ce sont trois Personnes distinctes en une unique substance. Et cela était inconcevable pour Arius. En conséquence, il préféra éloigner le Père du Fils. À ses yeux, le Verbe ne fut rien d’autre qu’une créature ! (Ce que professent aujourd’hui les témoins de Jéhovah.) Bien qu’il affirmât qu’elle était la première et la plus parfaite de toutes, il l’éloignait de Dieu de la même manière que le fini est séparé de l’infini.
Se référant à l’évangile de Jean, Arius, s’inspirant de Philon, expliquait que Dieu ne saurait entrer en contact direct avec le fini ; pour créer le monde, il avait besoin d’un intermédiaire, et il en avait confié la tâche au Verbe, créature et créateur à la fois. Une sorte d’architecte de l’univers. Autrement dit, la création était l’œuvre du Père en tant qu’inspirateur, et les créatures étaient l’œuvre du Verbe, qui avait recueilli les idées du Père et les avait réalisées au mieux.
Cela impliquait que le Fils n’est pas consubstantiel au Père : il possède la nature des êtres créés par lui, quoique à un degré supérieur, puisque le reste des créatures lui devait l’existence. Arius disait que Dieu n’avait pas toujours été Père, et que le Fils n’avait pas existé de toute éternité.
Arius fut condamné par son évêque et recourut à Eusèbe de Nicomédie, qui lui donna asile et protection. Depuis Nicomédie, Arius et ses disciples commencèrent à faire de rapides progrès ; ses disciples se mêlaient aux autres fidèles dans les mêmes églises. Fort érudit et éloquent, Arius ne tarda pas à devenir populaire parmi le petit peuple. On raconte qu’il disait aux femmes, pour nier l’éternité du Verbe : « Aviez-vous un fils avant de l’avoir mis au monde ? », et il composait des poésies et des chansons légères ridiculisant les contradictions apparentes du catholicisme orthodoxe.
L’arianisme prit une telle force que l’Église s’en inquiéta. Arius dut comparaître devant un concile à Alexandrie, où il fut excommunié. Un autre concile, convoqué à Nicomédie à l’initiative d’Eusèbe, le justifia comme défenseur de la vérité. La polémique atteignit une telle virulence que les diocèses d’Orient furent plongés dans l’agitation.
En raison de cette situation, et l’unité de l’Église étant en péril (ce qui ne convenait nullement à l’empereur), Constantin convoque, avec le consentement du pape saint Sylvestre Ier, le concile œcuménique de Nicée en l’an 325.
Avant de poursuivre, je veux établir clairement que je ne connais, de fait, aucune source historique sérieuse affirmant que Nicée fut convoqué par Constantin afin d’être reconnu comme chef de l’Église. L’affirmation de notre ami doit provenir d’une confusion tirée de quelque articulet publié sur le Web.
Il ne faut pas s’étonner que l’empereur ait voulu s’immiscer dans les affaires de l’Église. Certains historiens, comme Eusèbe de Césarée (6) dans la Vita Constantini, reconnaissent à l’empereur une importance excessive dans les affaires de l’Église et dans les conciles, au point de lui assigner la tâche d’ouvrir les débats, de réconcilier les adversaires, de convaincre les uns et de faire plier les autres, en exhortant tous à la concorde. Constantin, selon l’image qu’Eusèbe nous donne de lui, semble influer, même en matière doctrinale, sur les évêques réunis au concile, et c’est de là que certains fondamentalistes veulent l’accuser d’avoir influencé le résultat du concile de Nicée.
Le chercheur J. M. Sansterre, dans son ouvrage « Eusèbe de Césarée et la naissance de la théorie césaropapiste », a examiné attentivement quatorze textes émanant de l’empereur, datés de 325 à 335. De l’analyse de cette documentation, il a déduit que si Constantin convoqua le concile de Nicée dans le but de favoriser l’unité et d’éliminer l’hérésie (afin de ramener la stabilité dans l’empire), et s’il se sentit obligé de veiller sur les résolutions dogmatiques et disciplinaires, il n’aspira jamais à supplanter les évêques. Il concevait l’intervention impériale comme purement subsidiaire, puisque la norme ultime en matière doctrinale devait être, comme elle le fut de fait, les traditions et les canons ecclésiaux ainsi que l’assistance de l’Esprit Saint aux évêques. C’est uniquement si les évêques ne parvenaient pas à faire respecter les décisions conciliaires que l’empereur était disposé à intervenir pour les faire appliquer ; jamais pour les imposer lui-même.
Constantin ne revendique pas pour lui-même la suprématie sur le concile en matière de foi, ce que démontre l’analyse des documents impériaux de 325 à 335, lesquels prouvent de manière concluante que l’empereur n’influença pas le Credo de Nicée.
À l’analyse de tout ce qui précède, Nicée, loin d’être un concile manipulé par l’empereur, apparaît comme l’un des conciles les plus importants de l’histoire du christianisme, où fut combattue la monstrueuse hérésie qui voulait enseigner que le Christ était simplement une créature, une « chose », comme ont coutume de l’interpréter les témoins de Jéhovah, aujourd’hui que l’arianisme a repris vie sous différents noms.
Notre ami fondamentaliste pense-t-il que le concile de Nicée fut une fraude ? Une ruse de Constantin ? Il pense donc que le Christ est une « chose ». Bien entendu, chacun est libre de penser comme bon lui semble ; que son raisonnement soit fondé, c’est une autre affaire.
Constantin, évêque des évêques ?
Ceci est également une absurdité. L’histoire nous montre que Constantin fut baptisé sur son lit de mort, et de fait, s’il en est ainsi, il faudrait se demander : comment Constantin s’y prit-il pour devenir évêque ?
Approfondissons un peu la signification du mot évêque.
Évêque :
- Du grec epíscopos, nous tirons un premier sens : inspecteur.
- Bibliquement, un évêque est celui à qui a été confiée une portion du troupeau pour y mettre de l’ordre (cf. Tt 1, 5), prévenir les péchés (cf. 1 Tm 5, 22), enseigner comme le faisait Paul (cf. 2 Tm 2, 2), prescrire et enseigner (cf. 1 Tm 4, 11), assurer le salut de ceux qui l’écoutent (cf. 1 Tm 4, 16), garder la foi reçue (voir 1 Tm 6, 3.13-14.20), reprendre, exhorter, réfuter, insister à temps et à contretemps (2 Tm 4, 1s) ; parler, exhorter et reprendre avec une pleine autorité (Tt 2, 15), et même écarter, c’est-à-dire expulser quelqu’un de la communauté lorsque cela s’impose (Tt 3, 10)
Dans l’Historia de la Iglesia Católica de Llorca-García Montalbán, il est mentionné que, lorsque l’empereur convoqua le concile de Nicée pour que fût résolue la controverse sur la divinité du Christ, il fournit les moyens matériels afin que les évêques pussent se réunir et délibérer. Il fut un évêque « de l’extérieur » ; l’auteur précise aussitôt ce que nous venons de mentionner, c’est-à-dire que l’empereur réunit les évêques et les laissa délibérer. En usant d’un peu de bon sens, nous pouvons nous apercevoir qu’il emploie le mot évêque non pas au sens biblique, mais au sens étymologique, c’est-à-dire comme un inspecteur qui veille de l’extérieur à ce que tout se déroule dans la paix et l’ordre. Il l’est aussi en fournissant les moyens de la mise en pratique ; mais, de fait, il n’existe AUCUNE preuve historique que Constantin ait été « évêque des évêques ». Il est important de noter que l’auteur pourrait citer ici quelque document historique attestant le fait, où et quand — tel texte d’un concile, tel registre patristique, etc. — Constantin est appelé de la sorte. La vérité est qu’il ne le fait pas, parce que cela N’EXISTE PAS.
Constantin, vicaire du Christ ? Vicaire du Christ = Antichrist ?
Vicaire du Christ vient du latin vicarius, mot d’origine latine et non grecque. Parmi les multiples significations que donne de ce mot le dictionnaire de la Real Academia Española, nous pouvons retenir la première : 1. adj. Qui tient la place, le pouvoir et les facultés d’une autre personne, ou qui la remplace. Également employé comme substantif.
Le dictionnaire illustré latin-espagnol « Spes » donne pour « Vicarius » les significations suivantes : représentant, suppléant, succédané, lieutenant, substitut, entre autres. On peut également consulter le Vocabulario de la lengua latina de Castiglioni-Mariotti, aux éditions Loescher, qui est encore plus complet. Il indique les sens suivants : celui qui tient lieu de, qui est à la place de, en substitution de, substitut, représentant, successeur, esclave subalterne (c’est en ce sens que l’emploient Horace et Martial), vicaire, lieutenant. Le mot apparaît souvent dans les œuvres de Cicéron : vicaria fides amicorum supponitur (Pro Roscio Amerino 111), nolite subtrahere vicarium diligentiae meae (Pro Murena 80). Mais il apparaît aussi chez Tite-Live : Hunc ego vicarium pro me (Ab Urbe Condita 5,18, 5), etc.
Par ailleurs, il est également faux que Vicaire signifie antichrist en grec ; le dictionnaire grec-espagnol Vox ne recense pas le mot « Vicarius ». Antichrist, en grec, procède de la préposition « antí » (à la place de) et de Christós (du verbe Chrío, qui signifie oindre, donc oint). Que le mot « Vicarius » soit d’origine latine et non grecque, vous pouvez le vérifier vous-même en consultant n’importe lequel des quatre dictionnaires grecs que nous avons consultés : celui de Franco Montanari, chez Loescher, le Lexicon Graecum Novi Testamenti de Zorell, le Kittel (Dictionnaire théologique du Nouveau Testament) et le Dictionnaire exégétique du Nouveau Testament de Balz-Schneider. Dans aucun d’eux n’apparaît le mot Vicarius, tandis qu’y figure bien Antíchristos.
Dire que Vicarius est un mot grec signifiant Antichrist équivaut à dire que l’empereur aztèque Moctezuma parlait latin et non nahuatl.
Il n’est pas étonnant que le pape soit, à juste titre, appelé « Vicaire du Christ » ; comme nous l’avons vu, cela signifie tenir la place, le pouvoir et les facultés d’une autre personne (la représenter). Ainsi, le Vicaire du Christ est celui qui représente le Christ. En ce sens, l’Esprit Saint est vicaire du Christ : « Mais le Paraclet, l’Esprit Saint, que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit. » Jean 14, 26. Les apôtres et leurs successeurs sont eux aussi vicaires du Christ : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie » Jean 20, 21, et « Qui vous écoute m’écoute, qui vous rejette me rejette, et qui me rejette rejette Celui qui m’a envoyé. » Luc 10, 16.
C’est pour cette raison que non seulement le pape est vicaire du Christ, mais aussi l’Esprit Saint (Jean 14, 26), les évêques et les prêtres (Catéchisme de l’Église catholique, n° 1560) ; nous le sommes même nous-mêmes. Mais la vérité est qu’il n’existe pas NON PLUS la moindre preuve historique que Constantin se soit proclamé lui-même Vicaire du Christ (de fait, notre ami ne cite ici encore aucune source historique, parce qu’elle N’EXISTE PAS).
Le plus comique de l’affaire est que les fondamentalistes n’arrivent pas à se mettre d’accord au moment de réinventer des significations pour attaquer l’Église catholique ; de fait, dans le livre anticatholique « Connaissons le catholicisme romain » de Rick Jones, au chapitre 6, cet auteur traduit « vicaire » par « substitut » et non par antichrist. Il affirme même que le vicaire du Christ est « seulement » l’Esprit Saint :
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Connaissons le catholicisme romain, Rick Jones, chapitre 6 « …Le pape est-il le vicaire (substitut) du Christ sur la terre, avec un pouvoir universel sur toute l’église ?… …la Parole de Dieu nous révèle qu’une autre personne occupe déjà cette position… « Mais le Consolateur, l’Esprit Saint, que le Père enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses et vous rappellera tout ce que je vous ai dit ». Jean 14, 26 …Le pape a clairement usurpé une position réservée à l’Esprit Saint de Dieu. C’est une position qu’aucun homme ne peut occuper… Source : http://www.chick.com/es/reading/books/216/216_06.asp |
Sans discuter pour le moment si le pape et les évêques sont vicaires du Christ (ce qu’ils sont de fait), selon l’argument de notre ami, où « vicaire du Christ » signifie « Antichrist », cela veut-il dire qu’il considère alors l’Esprit Saint, lui aussi, comme un antichrist ?
Il est faux que vicaire signifie antichrist (en latin, en grec, en chinois ou en swahili), et il est faux que Constantin se soit proclamé tel.
Conclusion
J’espère que ces brèves lignes auront servi à éclaircir un peu le panorama face à tant de distorsions historiques que l’on rencontre sur le Web. La plupart de ces sottises sont tirées de divers livres anticatholiques, comme celui de Dave Hunt (Une femme chevauche la Bête), celui d’Alexander Hislop (Les Deux Babylones) et celui de Ralph Woodrow (Babylone, mystère religieux), qui représentent les enseignements de la frange la plus sectaire et anticatholique du fondamentalisme protestant. Ces livres se caractérisent par l’absence de la moindre rigueur historique et par le fait que chacun répète ce que disaient les précédents, à tel point que Ralph Woodrow (l’un des auteurs susmentionnés), après un entretien avec le professeur d’histoire Scott Klemm, de Californie, au cours duquel celui-ci lui fit observer que Hislop n’était pas un historien fiable, se mit à enquêter sérieusement, au point de finir non seulement par retirer son livre du marché (à ses propres frais), mais aussi par en publier un autre (La Connexion Babylone ?), où il se rétractait et réfutait son premier livre. Woodrow est aujourd’hui encore protestant, et même anticatholique, mais il a eu assez d’honnêteté pour se rétracter des sottises qu’il avait écrites. (Il n’en est pas allé de même pour Dave Hunt, dont notre ami a tiré ses commentaires.)
Notes
- Caius Valerius Aurelius Dioclétien (243-313), empereur romain élu par les troupes le 17 novembre 284 apr. J.-C. à Nicomédie. Il combattit et vainquit Carin (proclamé empereur d’Occident). Il revitalisa l’antique religion romaine et mena à bien la plus dure persécution des chrétiens réalisée jusqu’alors. ↩
- Mosaicarum et Romanarum legum collatio, 15, 2, éd. E. Sekel-R. Kuebler (Iurisprudentia anteiustiniana, t. II,2), p. 382. ↩
- Flavius Valerius Constance Chlore (250-306), père de Constantin, adopté par l’empereur Maximien et nommé par Dioclétien. Il reçoit le gouvernement de l’Hispanie, de la Gaule et de la Bretagne. L’abdication de Dioclétien et de Maximien fit de Constance un auguste aux côtés de Galère. La nomination des nouveaux césars revint à Galère, ce qui laissa Maxence et Constantin — fils de Maximien et de Constance — hors des charges. Ces nominations provoquèrent une grave crise de la tétrarchie, qui s’accentua avec la mort de Constance à l’été de l’an 306, alors qu’il combattait la tribu des Pictes en Bretagne. ↩
- Caius Galerius Valerius Maximianus (?-311). Choisi comme césar par Dioclétien pour faire partie de la tétrarchie, tandis que Maximien choisissait Constance Chlore. Fils d’un berger, il fut adopté par Dioclétien. Dans le partage du pouvoir qui accompagna ces choix, Galère reçut la péninsule balkanique, à l’exception de la Thrace, tout en épousant Valéria, la fille de Dioclétien. L’auguste comme le césar consacrèrent une partie de leurs efforts à consolider les territoires orientaux, entreprenant la guerre contre les Perses, qui avaient occupé l’Arménie et la Mésopotamie. Dans un premier temps, Galère subit une défaite dont il se releva quelque temps après, aidé par Dioclétien. La paix qui mit fin au conflit entraîna l’incorporation à l’empire d’une importante zone mésopotamienne. La frontière du Danube fut consolidée après un affrontement avec les peuples de la région. En l’an 305, Dioclétien et Maximien renoncent au pouvoir après l’avoir exercé vingt ans. Galère devient auguste de la zone orientale et Constance Chlore de la zone occidentale. Galère fut chargé de choisir les césars correspondants, optant pour Flavius Valerius Sévère pour l’Occident et Valerius Maximin Daïa pour l’Orient. Ces nominations ne plurent ni à Maximien ni à Constance Chlore, car elles laissaient leurs fils Maxence et Constantin hors de la succession. La crise de la tétrarchie ne tarda pas à éclater, une lutte s’engageant entre les détenteurs du pouvoir. La mort de Galère en l’an 311 marqua le début de la seconde phase de la lutte, qui s’achèvera par le triomphe de Constantin. ↩
- Maximin Daïa (? – 313). Nommé césar par son oncle Galère, ce qui provoqua le mécontentement de Maximien et de Constance Chlore. Trois ans plus tard, Maximin se déclara auguste avec l’assentiment de Galère, entrant de plain-pied dans la lutte. Une alliance se forma entre Maxence et Maximin contre Licinius et Constantin, et la guerre civile éclata. Constantin vainquit Maxence au pont Milvius, et Maximin se maintint seul jusqu’à ce que Licinius le défît en Asie Mineure, où il trouva la mort. ↩
- Eusèbe de Césarée (265-340). Historien chrétien renommé, dont l’œuvre la plus connue est l’Histoire ecclésiastique où il écrivit l’histoire du christianisme jusqu’à son époque. Il est également l’auteur de deux ouvrages apologétiques : la Préparation évangélique et la Démonstration évangélique. ↩
- Licinius (270-325). Il fit partie de la tétrarchie de Dioclétien, ayant été nommé césar pour l’Orient par Galère en l’an 308. À la mort de l’auguste, trois ans plus tard, il passa à cette charge. Il épousa Constantia, fille de Constance Chlore et sœur de Constantin. Licinius proclama la liberté des chrétiens par l’édit de Milan (313), conjointement avec son beau-frère. L’année suivante, il vainquit Maximin. Les tensions existant entre les augustes d’Orient et d’Occident conduisirent à l’affrontement armé, dont sortit vainqueur Constantin, qui défit Licinius à la bataille d’Andrinople (324). Licinius fut exécuté. ↩
- Maxence (?-312). Acclamé césar à Rome. En l’an 308, on trouve quatre augustes légaux — Constantin, Galère, Maximin Daïa et Licinius — et un césar illégal à Rome — Maxence. Le deuxième moment de l’affrontement provoqua l’alliance de Maxence avec Maximin Daïa contre Licinius et Constantin. La première lutte entre Maxence et Constantin eut lieu dans la vallée du Pô ; vaincu, le premier se replia sur Rome. C’est aux abords de la ville que se produisit l’affrontement définitif, à la bataille du pont Milvius, qui s’acheva avec Maxence noyé dans les eaux du Tibre, le 28 octobre de l’an 312. ↩
- Flavius Claudius Julien (331-363). Neveu de Constantin et l’un des survivants du massacre familial organisé par Constance lors de son accession au pouvoir. À Nicomédie, il fréquente l’école de Libanios, où il s’intéresse au néoplatonisme et à la philosophie païenne. Constance nomma Julien césar en l’an 355. En l’an 360, Julien est acclamé auguste par les troupes à Paris. Constance ne le reconnut pas et Julien marcha à sa rencontre, mais la mort de Constance avant la bataille fit que Julien fut reconnu auguste de tout l’Empire. Ses premières mesures furent de lutter contre le christianisme, ce qui valut à Julien le surnom d’« Apostat ». Il écrivit « Contre les chrétiens », où il critiqua les dogmes chrétiens ; il supprima les privilèges du clergé, interdit l’enseignement chrétien dans les écoles, restitua à leurs propriétaires les biens confisqués pour motifs religieux et leva les peines d’exil prononcées par Constance. La tension entre païens et chrétiens crût jusqu’à déboucher sur des affrontements. Il tenta même de créer un clergé païen en recrutant ses membres parmi les plus fermes défenseurs du paganisme. Cependant, les tentatives de Julien furent vaines, car le christianisme était déjà trop enraciné dans la société. Julien mena aussi à bien une réforme du trésor public en réduisant les dépenses de la cour et les impôts. En l’an 363, il poursuivit la guerre contre les Perses, d’abord avec succès, jusqu’à ce que les troupes romaines fussent défaites à la bataille de Ctésiphon, Julien lui-même y étant blessé à mort. Jovien sera choisi comme successeur par l’armée. ↩
- Saint Sylvestre Ier. Né en l’an 270 à Rome, il souffrit des derniers soubresauts de la persécution contre les chrétiens. Il succéda comme pontife à saint Melchiade le 31 janvier 314, sous le nom de Sylvestre Ier, un an après la promulgation de l’édit de Milan, par lequel les chrétiens jouissaient de la liberté de culte. Il est connu pour être le premier pape à n’être pas mort martyr, mais saint, le 31 décembre 335 apr. J.-C. ↩
- Sabellius. Hérésiarque du IIIe siècle. Il enseignait qu’en Dieu il n’y a qu’une seule personne, le Père. Le Fils et l’Esprit Saint ne sont que des attributs, des opérations, des émanations, mais non des personnes subsistantes. Il comparait le Père au soleil, dont le Fils serait la lumière et l’Esprit Saint la chaleur. De la substance unique du Père émane le Verbe, comme un rayon divin qui s’unit à Jésus-Christ pour accomplir notre rédemption. L’hérésie sabellienne consiste à nier la personnalité du Fils et de l’Esprit Saint, à ne voir dans la Trinité que la nature divine considérée sous les trois aspects de substance, de pensée et de volonté. Dans ce schéma, Jésus-Christ n’est Fils de Dieu que par adoption ; il est le fruit d’une vertu et non le terme d’une union substantielle. Les sabelliens considèrent que l’incarnation est le résultat d’une simple effusion de vertu et de sagesse dans l’âme de Jésus-Christ. Les Pères de l’Église qui réfutèrent la conception de Sabellius le classèrent parmi les patripassiens. Il fut excommunié par le pape saint Calixte Ier ↩
- Eusèbe de Nicomédie (280-341). Parmi les partisans inconditionnels de l’arianisme, nous trouvons Eusèbe de Nicomédie, évêque de Nicomédie puis patriarche de Constantinople. Il se déclara l’ennemi de ceux qui s’opposèrent à Arius et parvint à faire envoyer en exil l’évêque d’Alexandrie, Athanase.
Auteur : José Miguel Arráiz
Bibliographie
Nueva Historia de la Iglesia, tome I, Desde los orígenes hasta San Gregorio Magno, par les professeurs J. Daniélou / H. I. Marrou. Ediciones Cristiandad.
Historia de la Iglesia Católica ; BAC, Madrid 1964 ; tome 1, Bernardino Llorca
Manual de Herejías, H. Masson
Sources Web consultées
Encyclopédie en ligne, Wikipédia
Encyclopédie en ligne, Arte Historia
Encyclopédie de biographies, Biografías y Vidas
Dictionnaire en ligne sur l’origine des mots, etimologias.dechile.net
« Constantin a-t-il manipulé le concile de Nicée ? », par Guillermo Juan Morado
Sottises sur la Toile, « Comment est apparu le premier pape ? », par Pepe Piedra