Un point commun.

J’ai voulu commencer par ce sujet parce que toutes les dénominations protestantes qui se sont séparées de l’Église catholique, et qui s’en tiennent éloignées, justifient ainsi leur existence. C’est là, pour moi, le « cœur de l’affaire », « le nerf de la question », ou, comme disait le célèbre G. K. Chesterton, « la chose »[1]. Et, quoiqu’il y ait entre ces dénominations des différences notables, toutes, sans exception, ont embrassé l’hypothèse selon laquelle l’Église se serait peu à peu corrompue, des traditions humaines et de fausses doctrines s’étant infiltrées dans l’Église chrétienne au point d’en chasser les vérités de foi contenues dans l’Écriture.

C’est dans cette situation que Dieu « décide » de rénover l’Église en la refondant sous la forme d’une nouvelle « Église », d’un « groupe » ou d’une « organisation » capable, elle, de demeurer fidèle à la vérité ; et chacun est persuadé d’appartenir à ce groupe-là. Certains des noms qu’ils se donnent sont fort suggestifs : « L’Église de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours »[2], « La véritable Église de Jésus-Christ »[3] ; d’autres le sont moins : luthériens, méthodistes, presbytériens, pentecôtistes, adventistes, Témoins de Jéhovah, etc. ; mais il demeure que tous, sans exception, croient être une réforme et une rénovation du christianisme authentique, et la nouvelle et véritable Église de Jésus-Christ.

Ils ne se croient ni schismatiques ni apostats parce que leur fondateur a quitté l’Église catholique ou quelque autre groupe issu d’elle, mais « réformateurs ». S’ils ont quitté l’Église, c’est qu’ils la croient « corrompue » ; et s’ils ont quitté une autre dénomination chrétienne, c’est qu’ils la croient elle aussi « corrompue »[4]. Dans ce contexte où il faut sans cesse « refonder » l’Église, se produit un cercle vicieux dans lequel le schisme resurgit continuellement et dégénère en ces multiples divisions que l’on observe aujourd’hui parmi les dénominations protestantes.

Or si l’Église catholique ne s’est pas corrompue, étant la seule réellement fondée par Jésus-Christ, avec une légitime succession qui remonte directement aux Apôtres, il n’y a aucune excuse valable pour s’en séparer. Un luthérien, par exemple, ne saurait prétendre que son Église a été fondée par Jésus-Christ, car le nom même de sa dénomination lui rappelle qu’elle a été fondée par un homme, Martin Luther, en plein XVIᵉ siècle. Il en va de même de toute autre, même si elle ne porte pas le nom de son fondateur. Si l’on étudie l’histoire des presbytériens, des réformés et des calvinistes, on trouve leur origine en Jean Calvin (XVIᵉ siècle) ; pour les méthodistes, le fondateur est John Wesley (XVIIIᵉ siècle) ; les adventistes ont été fondés par William Miller et Ellen White (XIXᵉ siècle) ; derrière les mormons se trouve Joseph Smith (XIXᵉ siècle) ; les Témoins de Jéhovah ont pour fondateur Charles Russell (XIXᵉ siècle) ; etc.[5]

C’est la raison pour laquelle ces groupes accusent, plus ou moins, l’Église catholique de corruption (les uns davantage, les autres moins), afin de justifier leur existence devant le monde et devant leur propre conscience, en présentant une excuse à leur propre séparation. Nul ne met en doute un seul instant que la grande majorité puisse être honnêtement convaincue d’une telle chose ; ce qui est en question, c’est la validité ou la véracité de cette manière de penser. C’est aussi la raison pour laquelle j’ai écrit ce livre : afin d’analyser chacune des objections les plus importantes ou les plus communes que ces divers groupes formulent, et afin que le lecteur puisse se demander, à la lumière de cette évidence, si ces griefs sont fondés ou non.

Le commencement de l’« apostasie »

Il est également remarquable que, si toutes ces dénominations s’accordent à dire qu’il y a eu apostasie, elles ne s’accordent nullement sur le moment précis où elle aurait commencé. La grande majorité la situe à l’époque où l’empereur romain Constantin le Grand accorda la liberté de culte aux chrétiens par l’Édit de Milan[6] (313 apr. J.-C.). D’autres, plus hardis, indiquent une date bien plus précoce, allant jusqu’à faire coïncider son commencement avec la mort du dernier des Apôtres.

Il y a aussi des divergences sur ce qu’ils considèrent comme « apostasie ». Pour les adventistes, par exemple, l’apostasie commence lorsque l’Église cesse de garder le sabbat comme jour du Seigneur et le remplace par le dimanche. Pour les Témoins de Jéhovah, elle commence avec l’adoption de doctrines telles que la divinité du Christ et la Trinité. Pour les protestants les plus traditionnels, l’argument consiste ordinairement à dire que l’Église aurait oublié que le salut est « par la foi seule » et aurait adopté l’hérésie pélagienne[7]. Ainsi, pour chaque dénomination, il y a « quelque chose » qui la distingue substantiellement des autres et qui fait qu’elle — et non les autres — est la « véritable » Église. Ils trouvent également une excuse dans les allusions coutumières à l’Inquisition, aux croisades et à la vie corrompue de certains membres du clergé catholique.

Or, bien que cette hypothèse puisse être aisément digérée par des personnes imprégnées de préjugés et de sentiments anticatholiques, l’important ici est d’examiner si elle correspond à la réalité.

1. Une hypothèse en conflit avec l’Écriture

Les portes de l’enfer ne prévalent pas contre l’Église, colonne et support de la vérité

Bien des choses que nous savons de Jésus, nous les savons par le témoignage de l’Écriture, et c’est précisément elle qui nous montre Jésus prophétisant à maintes reprises les événements à venir ; cependant, on ne saurait trouver dans l’Écriture aucun texte qui, sérieusement analysé, permette d’inférer que Jésus ou les Apôtres aient pensé que l’Église se corromprait au point de glisser dans une grande apostasie qui durerait des millénaires. C’est plutôt le contraire : toute l’évidence biblique pointe en sens inverse, ainsi que nous allons le voir.

« Et moi, je te le dis : tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les Portes de l’Hadès ne tiendront pas contre elle. »[8]

Dans le passage précédent, Jésus promet que les forces de l’enfer ne prévaudront pas contre son Église. Un protestant peut en convenir, pensant que finalement les portes de l’Hadès n’ont pas prévalu parce que le fondateur de son « Église » l’aurait réformée et rénovée ; mais il n’est guère sensé d’interpréter ces paroles de la sorte, car cela reviendrait à dire que le mal a prévalu dans l’Église pendant plus de seize siècles (et, dans le cas des sectes plus récentes comme les Témoins de Jéhovah, les adventistes et les mormons, pendant plus de dix-huit ou dix-neuf siècles), laissant à l’abandon des milliards d’âmes. Comment une telle chose aurait-elle pu arriver à l’Église que la Bible elle-même appelle « colonne et support de la vérité » ?

« mais si je tarde, tu sauras comment il faut se conduire dans la maison de Dieu, qui est l’Église du Dieu vivant, colonne et support de la vérité. »[9]

Il n’est pas convaincant de penser que le Christ, qui a promis d’être avec son Église « tous les jours jusqu’à la fin du monde »[10], ait laissé l’apostasie prévaloir durant tous ces siècles, au détriment de tous ceux qui ont vécu en cette époque. Cela reviendrait à croire que Jésus et ses Apôtres étaient une sorte d’incompétents qui auraient fondé une Église prompte à se corrompre dès leur départ. Or, dans l’Écriture, nous trouvons quelque chose de tout autre. C’est Jésus lui-même qui prie pour que la foi de Pierre, à qui il remet les clefs du Royaume des cieux, ne défaille pas :

« Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamés pour vous cribler comme le froment ; mais moi, j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. Toi donc, quand tu seras revenu, affermis tes frères. »[11]

C’est à l’Église que Jésus promet d’envoyer l’Esprit-Saint pour la conduire à la vérité tout entière :

« Mais quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité, il vous introduira dans la vérité tout entière ; car il ne parlera pas de lui-même, mais il dira ce qu’il entendra et il vous annoncera ce qui doit venir. »[12]

Ce serait un bien piètre guide que celui qui ne durerait que jusqu’à la mort du dernier Apôtre ; et il n’est pas raisonnable de croire que l’Esprit-Saint n’ait pu mener à bien sa mission pendant plus de mille six cents ans, dans l’attente d’un Martin Luther ou d’un Jean Calvin, sans mentionner les chefs de sectes plus récentes comme Charles Russell, Ellen White ou Joseph Smith.

S’il en était ainsi, c’est en vain que Jésus a envoyé son Église baptiser toutes les nations et leur enseigner à observer tout ce qu’il leur a prescrit, puisqu’il aurait su qu’elles finiraient par leur prêcher une fausse doctrine.

« Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici que je suis avec vous pour toujours jusqu’à la fin du monde. »[13]

C’est l’Église catholique, et nulle autre, qui a porté l’Évangile par toute la terre. Aucune dénomination protestante ne peut s’attribuer le même exploit, dès lors qu’elle ne peut démontrer son existence durant les seize premiers siècles de l’histoire chrétienne.

Dans la Bible est attesté le ferme propos des Apôtres que l’enseignement de l’Église se conservât incorrompu de génération en génération, et c’est pourquoi ils ordonnèrent de former des hommes fidèles, capables à leur tour d’en instruire d’autres :

« Toi donc, mon enfant, fortifie-toi dans la grâce du Christ Jésus. Et ce que tu as appris de moi sur l’attestation de nombreux témoins, confie-le à des hommes sûrs, capables à leur tour d’en instruire d’autres. »[14]

Les mauvais chrétiens dans l’Église — le bon grain et l’ivraie

Beaucoup de protestants qui soutiennent l’hypothèse de la grande apostasie invoquent en leur faveur la parabole du bon grain et de l’ivraie, car il y est annoncé qu’au sein de l’Église se trouveraient de faux chrétiens :

« Il leur proposa une autre parabole : « Le Royaume des Cieux est comparable à un homme qui a semé du bon grain dans son champ. Or, pendant que les gens dormaient, son ennemi est venu ; par-dessus, il a semé de l’ivraie, au beau milieu du blé, et il s’en est allé. Quand la tige poussa et produisit l’épi, alors apparut aussi l’ivraie. Les serviteurs vinrent dire au propriétaire : « Maître, n’est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D’où vient donc qu’il s’y trouve de l’ivraie ? » Il leur dit : « C’est un ennemi qui a fait cela. » Les serviteurs lui disent : « Veux-tu donc que nous allions la ramasser ? » — « Non, dit-il, de peur qu’en ramassant l’ivraie vous n’arrachiez en même temps le blé. Laissez l’un et l’autre croître ensemble jusqu’à la moisson ; et au temps de la moisson je dirai aux moissonneurs : Ramassez d’abord l’ivraie et liez-la en bottes pour la brûler ; quant au blé, recueillez-le dans mon grenier. » »[15]

L’existence de faux chrétiens au sein de l’Église n’implique nullement que celle-ci apostasierait et que sa doctrine se corromprait. Voilà précisément un des textes qui permettent de montrer aux protestants leur erreur, surtout si l’on lit l’explication de la parabole donnée par Jésus lui-même :

« Alors, laissant les foules, il vint à la maison, et ses disciples s’approchèrent de lui en disant : « Explique-nous la parabole de l’ivraie dans le champ. » En réponse il leur dit : « Celui qui sème le bon grain, c’est le Fils de l’homme ; le champ, c’est le monde ; le bon grain, ce sont les sujets du Royaume ; l’ivraie, ce sont les sujets du Mauvais ; l’ennemi qui la sème, c’est le Diable ; la moisson, c’est la fin du monde ; et les moissonneurs, ce sont les anges. De même donc qu’on ramasse l’ivraie et qu’on la consume au feu, ainsi en sera-t-il à la fin du monde. Le Fils de l’homme enverra ses anges, qui ramasseront de son Royaume tous les scandales et les artisans d’iniquité, pour les jeter dans la fournaise de feu : là seront les pleurs et les grincements de dents. Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le Royaume de leur Père. Entende qui a des oreilles ! » »[16]

On observera d’abord que Jésus établit comme un fait que le bon grain et l’ivraie seront toujours mêlés dans l’Église. Il y aura toujours des chrétiens meilleurs et d’autres pires.

En second lieu, ce n’est pas là une excuse pour sortir de l’Église et prétendre en fonder une nouvelle ; car lorsque l’un des serviteurs demande s’il doit recueillir l’ivraie, le Maître répond de les laisser croître ensemble, de peur qu’en arrachant l’ivraie l’on n’arrache aussi le bon grain. Tel qui peut aujourd’hui être « ivraie » peut demain se convertir et devenir « bon grain ». C’est au jugement que Jésus séparera les uns des autres. Les communautés protestantes elles-mêmes qui se divisent en pensant fonder une Église sans pécheurs finissent par découvrir qu’en leur sein aussi il y a des pécheurs, car nous le sommes tous.

Ce qui distingue les faux chrétiens

Mais si nous étudions plus à fond l’Écriture, nous trouverons qu’elle identifie ces faux chrétiens à ceux qui, dans une attitude schismatique[17], ont quitté l’Église pour fonder la leur :

« Mes petits enfants, c’est la dernière heure. Vous avez entendu dire que l’Antichrist doit venir ; et de fait, maintenant beaucoup d’antichrists sont survenus ; à quoi nous reconnaissons que c’est la dernière heure. Ils sont sortis de chez nous, mais ils n’étaient pas des nôtres. S’ils avaient été des nôtres, ils seraient restés avec nous. Mais il fallait rendre manifeste que tous n’étaient pas des nôtres. »[18]

L’Apôtre va jusqu’à appeler « antichrists » ceux qui ont quitté l’Église. Il n’est pas sans piquant que des sectes telles que les Témoins de Jéhovah, les adventistes et les mormons appliquent ces textes à ceux qui quittent leurs rangs, oubliant précisément que leurs dénominations respectives ont été fondées par des hommes qui eux-mêmes avaient quitté leurs anciennes dénominations ; de sorte que s’accomplit en eux le vieux dicton : « c’est l’hôpital qui se moque de la charité ». Ils furent eux-mêmes schismatiques en abandonnant l’Église fondée par le Christ, et ils ont ensuite l’audace d’accuser de schisme ceux qui les quittent.

Il y a quelque temps, un pasteur protestant me disait que les divisions de l’Église étaient bénéfiques parce qu’elles permettaient la pluralité et la liberté d’opinion ; mais dans les Écritures, au contraire, ceux qui divisent l’Église sont identifiés à ceux qui sont dépourvus de l’Esprit-Saint :

« Mais vous, bien-aimés, rappelez-vous ce qui a été prédit par les apôtres de notre Seigneur Jésus Christ. Ils vous disaient : « À la fin du temps, il y aura des moqueurs, marchant selon leurs convoitises impies. » Ce sont eux qui créent des divisions, êtres psychiques qui n’ont pas d’esprit. »[19]

Les divisions sont qualifiées par l’Apôtre d’« œuvre de la chair », au même titre que les orgies, les idolâtries, la fornication, etc.

« Or, on sait bien tout ce que produit la chair : fornication, impureté, débauche, idolâtrie, magie, haines, discorde, jalousie, emportements, disputes, dissensions, scissions, sentiments d’envie, orgies, ripailles et choses semblables — et je vous préviens, comme je l’ai déjà fait, que ceux qui commettent ces fautes-là n’hériteront pas du Royaume de Dieu. »[20]

L’ordre donné aux chrétiens était au contraire de garder l’unité doctrinale : un seul Seigneur, un seul baptême et une seule foi :

« Je vous en prie, frères, gardez-vous de ces fauteurs de dissensions et de scandales contre l’enseignement que vous avez reçu ; évitez-les. »[21]

« Je vous en prie, frères, par le nom de notre Seigneur Jésus Christ, ayez tous même langage ; qu’il n’y ait pas de divisions parmi vous ; soyez étroitement unis dans le même esprit et dans la même pensée. »[22]

Si l’arbre se reconnaît à son fruit, le système protestant, divisé à l’extrême, ne saurait être le légitime représentant de l’Église du Christ. Malheureusement, s’accomplit en lui ce qui avait déjà été prophétisé :

« Un temps viendra, en effet, où les hommes ne supporteront plus la saine doctrine, mais au contraire, au gré de leurs passions, se donneront des maîtres en quantité, pour se chatouiller l’oreille. Ils détourneront l’oreille de la vérité pour se tourner vers les fables. »[23]

Nous reviendrons plus loin et plus en détail sur les différences doctrinales qui existent entre les diverses dénominations protestantes ; mais il est un fait que la vérité est une. Si l’on n’y enseigne pas la même doctrine, on en déduit que toutes ne peuvent avoir raison, si bien que la grande majorité enseigneront des erreurs mêlées de demi-vérités, et s’accuseront les unes les autres d’être dans l’erreur. On ne peut qu’être frappé par la coïncidence étonnante de cette prophétie avec le système protestant (quoique non exclusivement avec lui), où différents maîtres rassemblent autour d’eux des personnes en leur enseignant des doctrines conformes à leur propre manière de comprendre la Bible.

2. Une hypothèse en conflit avec l’histoire

L’hypothèse de la grande apostasie ne trouve pas davantage d’appui dans l’histoire. Qui se donne la peine d’étudier les écrits des premiers chrétiens constate qu’ils professaient essentiellement la même foi que nous, catholiques, professons aujourd’hui. Ceux qui soutiennent que la corruption serait venue avec l’empereur Constantin découvrent qu’il n’y a pas de changements substantiels entre ce que croyaient les chrétiens avant et après son règne. Pour le démontrer, chacun des sujets de ce livre sera abordé à la fois du point de vue biblique et patristique. Vous y trouverez des dizaines de témoignages chrétiens primitifs antérieurs à Constantin qui l’établiront. Cette découverte, bien des protestants l’ont faite — et continuent de la faire — lorsque, ayant cherché inlassablement la vérité, ils ont fini par embrasser la pleine communion avec l’Église catholique. Les témoignages sont si nombreux qu’il est impossible de les citer tous ; mais j’en recommanderai deux, insignes : celui de John Henry Newman[24] et celui de Gilbert Keith Chesterton[25].

La raison pour laquelle d’autres sectes ont préféré situer le commencement de l’apostasie à des dates aussi précoces que la mort du dernier Apôtre est qu’elles n’ont pu trouver, sur plus de mille six cents ans, un groupe de chrétiens aux doctrines desquels elles pussent pleinement s’identifier. Si c’était le cas, elles pourraient soutenir qu’il y avait de vrais chrétiens à telle ou telle époque ; mais elles ne peuvent s’identifier ni même aux groupes hérétiques du premier millénaire, car elles ne croient pas ce qu’eux croyaient. Il ne leur reste donc d’autre alternative que d’affubler tout le monde du sac d’hérétique et d’apostat, comme s’il n’avait existé avant elles aucun vrai chrétien. Ce n’est ni humilité ni sagesse que de se croire plus saint, plus intelligent, plus savant et plus inspiré que les milliards de chrétiens qui ont vécu avant nous. Se manifeste ici non seulement le péché d’orgueil, qui méprise ses ancêtres dans la foi, mais aussi une notion bien déficiente de ce qu’est l’Église.

Ainsi, si l’une de ces personnes tombe sur quelques textes patristiques primitifs et s’aperçoit que ces chrétiens croyaient des doctrines catholiques qu’ils rejettent aujourd’hui, elle sera conditionnée à penser qu’ils étaient déjà, à cette époque, apostats ou hérétiques. Elle sera prédisposée à tenir pour plus digne de foi l’interprétation des Écritures faite par le fondateur de sa dénomination, né des milliers d’années après le Christ et qui, sans avoir connu ni lui ni ses Apôtres, s’est mis à interpréter la Bible à sa manière.

D’autres préfèrent penser qu’il y a bien eu de « vrais » chrétiens qui pensaient comme eux, mais qui, persécutés par l’Église officielle, n’auraient laissé aucune trace et seraient demeurés cachés. Mais cette hypothèse souffre elle aussi d’un vice de fond, car elle revient à avouer que même ceux qu’eux-mêmes tiennent pour hérétiques, et dont l’histoire nous conserve d’abondants témoignages, étaient plus courageux pour défendre leur foi et leurs principes que ces chrétiens anonymes et invisibles. Jésus a comparé les vrais chrétiens à « la lumière du monde » et a dit d’eux : « une ville sise sur une montagne ne peut se cacher »[26]. Dans l’Évangile, nous trouvons de nombreux exemples de la vaillance des Apôtres qui ne cessèrent jamais de prêcher malgré les persécutions et les emprisonnements[27]. La thèse selon laquelle les vrais chrétiens seraient demeurés cachés au monde sans laisser de trace ne paraît guère logique. Le fait pur et simple est que l’on ne peut trouver, en mille six cents ans d’histoire, quelqu’un interprétant la Bible à la manière de Luther, Calvin, Zwingli, ou d’un baptiste ou d’un pentecôtiste d’aujourd’hui.

En tant que catholique, je reconnais qu’au sein de ces dénominations protestantes séparées abondent des chrétiens qui croient honnêtement être dans la vérité ; d’excellentes personnes qui cherchent à adorer et à servir Dieu de tout leur cœur. Je les reconnais fraternellement comme frères dans le Seigneur et comme chrétiens ; mais ils sont victimes d’un système qui les a trompés et qui se sert d’eux pour capter de nouveaux prosélytes qui propagent les mêmes erreurs en un cercle vicieux. Comme le disait l’archevêque Fulton Sheen, la grande majorité ne haïssent pas l’Église catholique, mais bien ce qu’ils croient à tort qu’elle est. Nous reconnaissons aussi que, dans le protestantisme, quoique divisé en de nombreuses communautés ecclésiales et sectes, il y a de très bonnes choses ; mais tout ce qu’il peut s’y trouver de bon et de saint appartient et a toujours appartenu au patrimoine de l’Église catholique, à commencer par la Bible elle-même.

Notes

  1. Gilbert Keith Chesterton, The Thing: Why I Am a Catholic (La chose et autres articles de foi).
  2. Communément appelés mormons. Le nom de leur Église reflète leur conviction que notre Seigneur, après la corruption précoce de l’Église, en aurait fondé une nouvelle seulement pour les « derniers jours ».
  3. Église de type pentecôtiste connue en anglais sous le nom de True Jesus Church, ou TJC.
  4. Je n’entends pas juger ici le for intérieur de chacune des personnes qui rejoignent ces groupes, ni même celui de leurs fondateurs schismatiques. Je concède comme parfaitement possible (et c’est le plus probable en bien des cas) qu’elles soient sincèrement convaincues que l’Église est devenue corrompue et apostate, et que leur devoir moral soit d’en retirer des personnes. Ce qui est ici en question, c’est la validité de cette hypothèse et sa conformité ou non à la vérité.
  5. Je fais bien entendu allusion ici aux dénominations protestantes issues de la Réforme, et non aux Églises orthodoxes, qui, bien qu’en schisme et en communion imparfaite avec l’Église, conservent la succession apostolique et des sacrements valides.
  6. Il faut reconnaître que, même au sein du protestantisme, des voix contestent cette hypothèse. En 2004, le pasteur Rick Wade, diplômé avec distinction en 1990 de la Trinity Evangelical Divinity School avec un M.A. en Pensée chrétienne (théologie/philosophie), a publié un article dans lequel il affirmait : « On trouve occasionnellement des références à l’idée d’une « chute » de l’Église après la conversion de l’empereur Constantin au IVᵉ siècle. Certains pensent que, sous Constantin, l’Église a commencé sa dérive vers une religion d’État, étant corrompue par le pouvoir et l’argent. Les intérêts de l’Église et de l’État se seraient recouverts, aboutissant à la corruption de l’Église. Cela jetterait une ombre sur toute l’histoire de l’Église jusqu’à la Réforme. La tradition serait considérée comme un élément de l’Église corrompue et institutionnalisée. Or, s’il est vrai que la nouvelle liberté dont l’Église fit l’expérience sous Constantin eut bien son côté négatif, il ne s’ensuit nullement que l’Église « est tombée », comme d’aucuns le prétendent. Au fil de l’histoire, l’Église a commis des erreurs dans ses rapports avec la société séculière et dans la manière de bien gérer la liberté et le pouvoir dont elle a joui. D’aucuns se plaignent aujourd’hui de ce que les chrétiens s’associent trop étroitement aux partis politiques, frôlant ainsi le compromis. Cela ne diffère en rien de ce qui se produisait au temps de Constantin. Que l’Église prit une couleur nouvelle lorsqu’elle fut établie sous Constantin, personne ne le conteste. Mais l’idée selon laquelle l’Église serait devenue corrompue rapidement, et que les conciles convoqués sous son règne n’auraient été que de simples pions de l’empereur, est simpliste. L’Église est demeurée fidèle à sa tâche de clarifier et de transmettre la tradition apostolique. « La foi professée et vécue dans les Églises primitives n’a pas été déterminée par les manœuvres politiques d’empereurs et de hiérarchies épiscopales », écrit Williams. « La formulation et la construction essentielles de l’identité chrétienne furent reçues par le IVᵉ siècle qui continua de les développer par l’exégèse biblique et par la vie liturgique, comme en témoigne la tradition des symboles de foi. » » Rick Wade, Scripture and Tradition in the Early Church, Probe Ministries, 2004.
  7. Le pélagianisme est une ancienne hérésie qui soutenait la capacité naturelle de l’homme à obtenir le salut ; l’usage de la raison et de la liberté suffisaient, sans intervention surnaturelle de Dieu ; elle niait en même temps la substance et les conséquences du péché originel, ainsi que la nécessité absolue de la grâce pour réaliser des œuvres surnaturelles.
  8. Mt 16, 18.
  9. 1 Tm 3, 15.
  10. Mt 28, 20.
  11. Lc 22, 31-32.
  12. Jn 16, 13.
  13. Mt 28, 19-20.
  14. 2 Tm 2, 1-2.
  15. Mt 13, 24-30.
  16. Mt 13, 36-43.
  17. Est schismatique celui qui crée des divisions, non pas celui qui naît au sein d’une communauté séparée et n’a pas de faute à en avoir été la cause.
  18. 1 Jn 2, 18-19.
  19. Jude 1, 17-19.
  20. Ga 5, 19-21.
  21. Rm 16, 17.
  22. 1 Co 1, 10.
  23. 2 Tm 4, 3-4.
  24. Prêtre anglican qui, après sa conversion, devint cardinal de l’Église catholique. Encore anglican, il commença à écrire un Essai sur le développement de la doctrine chrétienne, dans lequel il découvrit que l’Église catholique est l’Église véritable, et finit par se convertir. Son œuvre célèbre, Apologia Pro Vita Sua, Histoire de mes idées religieuses, où il raconte lui-même son chemin de conversion, a aidé des milliers de personnes à suivre le même chemin.
  25. Écrivain célèbre qui passa de l’agnosticisme à l’anglicanisme, et de l’anglicanisme au catholicisme. Ses œuvres ont conduit à la conversion d’innombrables agnostiques, athées et protestants. J’en recommande principalement deux : L’Homme éternel, et La chose et autres articles de foi.
  26. Mt 5, 14.
  27. Ac 5, 29.