Quelle est la vérité ?
un ex-ministre protestant. Comme beaucoup d’autres, j’ai parcouru les chemins qui mènent à Rome, par la voie que l’on connaît sous le nom de protestantisme. Je n’aurais jamais imaginé qu’un jour je me convertirais au catholicisme. Par tempérament et par formation, je suis plus un pasteur qu’un érudit ; c’est pourquoi l’histoire de ma conversion à l’Église catholique manquera peut-être des détails techniques dans lesquels certains théologiens évoluent et dont certains lecteurs se délectent. Mais j’espère pouvoir expliquer convenablement pourquoi j’ai fait ce que j’ai fait et pourquoi je crois de tout mon cœur que tous les protestants devraient le faire aussi.
Je ne m’attarderai pas sur les détails de mes premières années, sinon pour dire que j’ai grandi dans une famille typiquement protestante, avec de bons parents qui m’ont donné beaucoup d’affection. Je suis passé par la plupart des expériences qui font partie de l’enfance et de l’adolescence propres à un Américain de ma génération. On m’a appris à aimer Jésus et à aller à l’église le dimanche.
Je me suis aussi arrangé pour trébucher sur les erreurs stupides que beaucoup d’autres de ma génération commettaient. Mais après une période de rébellion juvénile, à l’âge de vingt ans, j’ai vécu une conversion radicale à Jésus-Christ. Je me suis éloigné des plaisirs du monde et j’ai pris au sérieux la prière et l’étude de la Bible. Devenu un jeune adulte, je me suis engagé véritablement envers le Christ, l’acceptant comme mon Seigneur et Sauveur, priant pour qu’il m’aide à accomplir la mission qu’il avait pour moi dans la vie. Plus je désirais, par la prière et l’étude, suivre Jésus et soumettre ma vie à sa volonté, plus je sentais le désir ardent de consacrer ma vie entière à le servir.
Graduellement, de la même manière que les premiers rayons de l’aube apparaissent sur l’horizon obscur, commença à grandir en moi la conviction que le Seigneur m’appelait à devenir ministre. Cette conviction devint de plus en plus forte pendant mes années d’université, puis durant mon travail d’ingénieur. Je ne pus ignorer longtemps cet appel du Seigneur ; j’étais convaincu que le Seigneur voulait que je devienne ministre. Je quittai mon travail et j’entrai au séminaire théologique de Gordon-Conwell, dans une banlieue de Boston. J’obtins le doctorat en théologie et, peu après, je fus ordonné ministre protestant. Mon fils Jon Marc, âgé de six ans, avait récemment mémorisé le serment du club des Petits Explorateurs : « je promets de faire tout mon possible dans mon service envers Dieu et envers les hommes ». Ce vœu d’enfant, sincère, résume en détail mes propres raisons d’avoir abandonné la carrière d’ingénieur pour pouvoir servir le Seigneur en me consacrant totalement au seul ministère.
Je pris très au sérieux mes nouvelles obligations pastorales et je désirais les accomplir correctement et fidèlement, afin qu’à la fin de ma vie, quand je me trouverais face à face avec Dieu, je puisse l’entendre me dire ces paroles importantes : « C’est bien, serviteur bon et fidèle ». Tandis que je m’adaptais à la vie nouvelle, plutôt confortable, d’un ministre protestant, je me sentais heureux avec moi-même et avec Dieu. Je sentais qu’enfin j’étais arrivé ! Mais je n’étais pas arrivé ! Très vite, je me retrouvai confronté à une multitude de questions confuses de théologie et d’administration. J’avais des dilemmes d’exégèse sur la manière d’interpréter correctement un passage biblique difficile, ainsi que sur des décisions liturgiques qui pouvaient facilement diviser la congrégation. Mes études au séminaire ne m’avaient pas préparé de façon adéquate à répondre à des questions si diverses.
Tout ce que je désirais, c’était être un bon pasteur, mais je ne pouvais trouver de réponses cohérentes à mes questions, ni auprès de mes collègues et amis pasteurs, ni dans les livres de « comment faire » qui se trouvaient sur mes étagères, ni non plus chez les dirigeants de ma dénomination presbytérienne. On avait l’impression que chaque pasteur était censé avoir sa propre opinion sur ces sujets. Cette mentalité du « réinvente la roue autant de fois que tu en as besoin », qui est au cœur du caractère pastoral du protestantisme, me troublait profondément. Pourquoi devrais-je réinventer la roue ? me demandais-je avec colère. Qu’était-il arrivé aux ministres des siècles passés qui avaient affronté les mêmes dilemmes ? Qu’avaient-ils fait ?
L’émancipation du protestantisme à l’égard des lois et des commandements de Rome « faits par l’homme, qui ont “ligoté” les chrétiens pendant des siècles » (c’est ainsi, bien sûr, qu’on nous a appris au séminaire à voir le triomphe de la Réforme sur le romanisme) commençait à me paraître davantage une anarchie qu’une liberté véritable. Je ne recevais jamais les réponses dont j’avais besoin, bien que je priasse constamment pour être guidé. Je sentais que j’avais épuisé mes ressources et je ne savais à qui recourir. Ironiquement, ce sentiment de frustration, d’être sans réponses, fut providentiel. Il me prépara à être disposé à accueillir les réponses offertes par l’Église catholique.
Je suis sûr que si j’avais senti que j’avais toutes les réponses, je n’aurais pas été disposé ni enclin à examiner les choses à un niveau plus profond.
Une brèche dans ma défense
Dans l’Antiquité, les villes se construisaient au sommet d’une colline et s’entouraient d’épaisses murailles qui protégeaient les habitants des envahisseurs. Quand une armée d’invasion assiégeait une ville, comme l’armée de Nabuchodonosor entoura Jérusalem (2 Rois 25, 1-7), les habitants étaient en sécurité tant qu’ils avaient de l’eau et de la nourriture, et tant que les murailles pouvaient résister au violent assaut que lançaient les catapultes et les pics des sapeurs. Mais si une brèche s’ouvrait dans la muraille, la ville était perdue. Mon ouverture à considérer les positions de l’Église catholique commença comme le résultat d’une brèche dans la muraille de la théologie de la Réforme protestante qui entourait mon âme. Pendant près de quarante ans, j’ai travaillé à construire la muraille pierre par pierre, pour protéger mes convictions protestantes. Les pierres étaient faites de mes expériences personnelles, de la formation du séminaire, de mes relations avec d’autres protestants et de mes succès et échecs dans le ministère. Le mortier qui cimentait les pierres à leur place était ma foi et ma philosophie protestantes. Ma muraille était haute et épaisse, et je pensais qu’elle était impénétrable à toute force d’invasion. Mais lorsque le mortier commença à s’effriter et que les pierres commencèrent à bouger et à glisser, d’abord imperceptiblement, puis avec une rapidité alarmante, je commençai à m’inquiéter.
Je m’efforçai de discerner la raison de ce manque croissant de confiance dans les doctrines protestantes. Je n’étais pas sûr de chercher à remplacer mes croyances calvinistes, mais je savais que ma théologie n’était pas invincible. Je lus davantage de livres et je consultai des théologiens dans un effort pour colmater la muraille, mais je ne fis aucun progrès. Je méditais fréquemment Proverbes 3, 5-6 : « Confie-toi en Yahweh de tout ton cœur, et ne t’appuie pas sur ta propre intelligence ; pense à lui dans toutes tes voies, et il aplanira tes sentiers ». Cette exhortation me poursuivait et me consolait à la fois, tandis que je luttais avec la confusion doctrinale et le chaos procédural du protestantisme. Les réformateurs ont été les champions de l’idée de l’interprétation privée de la Bible par l’individu, une position avec laquelle je commençai à me sentir de plus en plus mal à l’aise, à la lumière de Proverbes 3, 5-6. Les croyants biblico-protestants disent qu’ils suivent les enseignements de ce passage en cherchant la direction de Dieu.
Le problème est qu’il existe des milliers de chemins doctrinaux sur lesquels les protestants sentent que le Seigneur leur enseigne de voyager. Et ces doctrines varient largement selon la dénomination. Je luttais avec des questions comme : comment puis-je savoir quelle est la volonté de Dieu pour ma vie et pour les gens de ma congrégation ? comment puis-je être sûr que je prêche ce qui est juste ? comment sais-je quelle est la vérité ? À la lumière de la mutilation doctrinale qui existe dans le protestantisme, où chaque dénomination délimite pour elle-même la doctrine à partir de l’interprétation de l’homme qui l’a fondée, le critère dont se vantent les protestants, « je ne crois que ce que dit la Bible », commençait à sonner creux. J’avais promis de ne regarder que la Bible pour chercher la vérité, mais les doctrines réformées que j’avais héritées de Jean Calvin, John Knox et des puritains se heurtaient, sur bien des aspects, à celles que soutenaient mes amis luthériens, baptistes et anglicans. Dans l’Évangile, Jésus explique ce que signifie être un vrai disciple (Matthieu 19, 16-23). C’est plus que lire la Bible, ou avoir son nom sur la liste des membres d’une église, ou assister régulièrement au service du dimanche, ou même faire une simple prière pour accepter Jésus comme Seigneur et Sauveur.
Ces choses, aussi bonnes soient-elles, ne font pas de nous, à elles seules, de vrais disciples de Jésus. Être un disciple de Jésus signifie prendre l’engagement radical d’aimer et d’obéir au Seigneur en chaque parole, chaque attitude, et aspirer à rayonner son amour vers les autres. Jésus dit que le vrai disciple est disposé à renoncer à tout, même à sa propre vie, s’il le faut, pour servir le Seigneur. J’en étais profondément convaincu et, tout en essayant de le pratiquer dans ma propre vie (pas toujours avec succès), je faisais aussi tout mon possible pour convaincre ma congrégation que cet appel à être disciple n’est pas une option : c’est quelque chose à quoi tous les chrétiens doivent aspirer. L’ironie était que ma théologie protestante me rendait impuissant à les appeler à une vie de disciple radicale, et qu’elle les rendait impuissants à entendre cet appel et à le suivre. On pourrait se demander : si tout ce qui est requis pour être sauvé est de confesser des lèvres que Jésus est le Seigneur et de croire dans son cœur que Dieu l’a ressuscité des morts (Romains 10, 9), pourquoi devrais-je changer ? Oui, bien sûr, je devrais changer mes voies pécheresses. Je devrais aspirer à plaire à Dieu. Mais si je ne le fais pas, est-ce vraiment important ? Après tout, mon salut est assuré.
On raconte l’histoire d’un reporter de la ville de New York qui voulait écrire un article sur ce que les gens considéraient comme la découverte la plus incroyable du vingtième siècle. Il se lança dans les rues, interrogeant les gens au hasard, et reçut une variété de réponses : l’avion, le téléphone, l’automobile, l’ordinateur, l’énergie nucléaire, les voyages dans l’espace, les antibiotiques. Les réponses continuèrent dans cette ligne jusqu’à ce qu’un individu donne une réponse inattendue : « C’est évident. L’invention la plus incroyable, c’est le thermos ». Le thermos ? demanda le reporter en haussant les sourcils. « Bien sûr. Les choses chaudes, il les garde chaudes, et les choses froides, il les garde froides — comment le sait-il ? »
Cette anecdote a une signification pour moi. Puisque mon devoir et mon désir étaient d’enseigner la vérité du Christ à ma congrégation, ma préoccupation croissante était : comment savoir ce qui était la vérité et ce qui ne l’était pas ? Chaque dimanche, je me tenais à ma chaire et j’interprétais l’Écriture pour mon troupeau, sachant que dans un rayon de quinze milles autour de mon église il y avait des dizaines de pasteurs protestants qui croyaient tous que la Bible seule est l’unique autorité en matière de doctrine et de pratique, mais dont chacun enseignait quelque chose de différent de ce que j’enseignais. Mon interprétation de l’Écriture est-elle la bonne, ou ne l’est-elle pas ? me demandais-je. Peut-être l’un de ces autres pasteurs a-t-il raison, et moi je suis en train de tromper ces personnes qui me font confiance. Il y avait aussi cette certitude (qui me retournait l’estomac) qu’un jour je devrais mourir et me tenir devant le Seigneur Jésus-Christ, le Juge éternel, pour répondre non seulement de mes actes, mais aussi de la manière dont j’avais conduit les gens qu’il m’avait donnés à paître. Est-ce que je prêche la vérité ou l’erreur ? demandais-je au Seigneur à maintes reprises : « je crois que je suis dans le vrai », mais comment en être sûr ? Ce dilemme me poursuivait.
Je commençai à remettre en question chaque aspect de mon ministère, de ma théologie et de la Réforme, depuis les choses les plus insignifiantes jusqu’aux plus importantes. Aujourd’hui, je regarde ce passé avec un humour un peu honteux en voyant combien je luttais durement en ces jours d’épreuve et d’incertitude. J’en arrivai au point de me débattre même avec la question de savoir si je devais ou non porter un col ecclésiastique. Comme il n’existe pas de tenue obligatoire pour les ministres presbytériens, certains portent un col ecclésiastique, d’autres des costumes, d’autres des robes, et d’autres une combinaison de tout cela. Un ministre de mes amis gardait un col ecclésiastique dans la boîte à gants de sa voiture, uniquement pour s’en servir au cas où cela pourrait à un moment donné lui procurer quelque avantage, comme celui d’éviter une contravention pour excès de vitesse. Quand il me le raconta, avec un geste de complicité, je décidai de ne pas porter de col ecclésiastique. Au service du dimanche, je portais une simple robe noire sur mon costume. En ce qui concerne la forme et le contenu de la liturgie du dimanche, chaque église a ses propres points de vue sur la manière dont les choses doivent se faire, et chaque pasteur est libre, dans une certaine mesure, de faire ce qu’il veut. Sans directives dénominationnelles obligatoires pour me guider, je fis ce que d’autres pasteurs faisaient : j’improvisais. Les chants, les sermons, le choix des passages de l’Écriture, la participation de la congrégation, et l’administration des baptêmes, des mariages et de la Cène du Seigneur furent un champ ouvert à l’expérimentation.
Je frémis au souvenir d’un dimanche en particulier où, dans un effort pour rendre le service des jeunes plus intéressant et pertinent, je prononçai les paroles du Seigneur sur un pichet de soda et un plat de frites : « Ceci est mon Corps, ceci est mon Sang. Faites ceci en mémoire de moi ».
Les questions de théologie étaient celles qui me tourmentaient le plus. Je me souviens de m’être tenu debout au chevet d’un lit d’hôpital où un homme était proche de la mort après avoir subi une crise cardiaque ; son épouse, très nerveuse, me demanda : mon mari ira-t-il au ciel ? J’hésitai quelques instants avant de lui donner ma réponse presbytérienne appropriée, tandis que je considérais la grande variété de réponses que je pourrais donner, selon ce que l’on était : méthodiste, baptiste, luthérien, assemblées de Dieu, nazaréen, science chrétienne, évangile quadrangulaire, témoin de Jéhovah, etc., etc. Tout ce que je pus faire fut de murmurer une sorte de réponse pieuse mais vague : « Nous devons faire confiance au Seigneur au sujet du salut de votre mari ».
Cet homme avait remis sa vie au Christ, il s’était régénéré et il avait la confiance d’être l’un des élus de Dieu ; mais l’était-il réellement ? J’étais profondément troublé, sachant que, quelle que fût l’honnêteté avec laquelle il avait pensé être prédestiné au ciel (il est intéressant de noter que tous ceux qui prêchent la doctrine de la prédestination croient fermement être eux-mêmes du nombre des élus), et quelle que fût la sincérité avec laquelle le croyaient ceux qui l’entouraient, il pouvait ne pas être allé au ciel. Et si, en secret, il s’était égaré, était tombé dans le péché et avait vécu dans un état de rébellion contre Dieu au moment où la crise cardiaque l’avait pris par surprise ?
La théologie de la Réforme me disait que, si tel était le cas, alors le pauvre homme avait été trompé par une fausse assurance, pensant avoir été régénéré et prédestiné au ciel alors qu’en fait il ne s’était pas détourné de son chemin vers l’enfer. Calvin a enseigné que les élus de Dieu doivent persévérer dans la grâce et l’élection. Si une personne meurt en état de rébellion contre Dieu, cela démontre qu’elle n’a jamais été du nombre des élus. Quelle sorte de sécurité absolue était-ce là ? me demandais-je. Je trouvais très difficile de donner une réponse claire et convaincante au genre de questions que me posaient mes paroissiens : mon mari ira-t-il au ciel ?
Chaque pasteur protestant que je connais possède un ensemble de critères qu’il considère « nécessaires » au salut. En tant que calviniste, je croyais que si quelqu’un acceptait publiquement Jésus comme son Seigneur et Sauveur, il était sauvé par la grâce au moyen de la foi. Mais, bien que j’aie consolé les autres avec ces paroles bien intentionnées, j’étais préoccupé par le style de vie mondain, et parfois largement marqué par le péché, qu’avaient mené certains membres, aujourd’hui décédés, de ma congrégation. Après quelques années de ministère, je commençai à me demander si je devais continuer.
Considère les moineaux
Un matin, je me levai avant l’aube et, prenant une chaise pliante, mon journal et la Bible, je me dirigeai vers un champ très tranquille derrière mon église. C’était l’heure du jour que je préfère, quand les oiseaux chantent le réveil du monde. Bien des fois je me suis émerveillé de l’exubérance des oiseaux au petit matin. Quelle mémoire merveilleusement courte ils ont ! Ils commencent chaque jour de leur simple existence par une symphonie de louange au Seigneur qui les a créés, totalement insouciants et sans projets.
Parfois je pense aux moineaux et je médite sur la simplicité de leur vie. Assis tranquillement dans le champ couvert par l’aube, j’attendais le lever du soleil. Je lisais l’Écriture et je méditais sur les questions qui me tourmentaient, déposant mes préoccupations devant le Seigneur. La Bible m’avait averti de « ne pas m’appuyer sur ma propre intelligence » ; c’est pourquoi j’étais déterminé à laisser le Seigneur me guider. J’envisageais de quitter la charge pastorale et je voyais trois options. L’une était de devenir responsable du ministère des jeunes dans une grande église presbytérienne qui m’avait offert le poste. Une autre était de quitter complètement le ministère et de revenir à l’ingénierie. La troisième possibilité était de retourner à l’université et de compléter ma formation scientifique dans un domaine qui pourrait m’ouvrir encore davantage les portes de ma profession. J’avais été accepté dans un programme de troisième cycle en biologie moléculaire à l’université d’Ohio State.
Je réfléchissais à ces options en demandant à Dieu de guider mes pas. « Une voix audible aurait été formidable », souriais-je en fermant les yeux et en attendant la réponse du Seigneur. Je n’avais aucune idée de la forme sous laquelle viendrait la réponse, mais elle ne tarda pas à venir. Mes rêveries prirent fin abruptement lorsqu’un moineau passa en gazouillant joyeusement et lâcha son excrément sur ma tête. Que me dis-tu, Seigneur ? m’écriai-je avec l’angoisse de Job.
Le gazouillis des oiseaux fut la cynique réponse. Il n’y avait pas de voix célestes (pas même un murmure discret), seulement les sons de la nature s’éveillant de son sommeil dans un champ de maïs de l’Ohio. Était-ce un signe divin, ou simplement un commentaire éditorial de frère oiseau sur mes préoccupations ? Contrarié, je pliai la chaise, pris ma Bible et rentrai à la maison. Plus tard dans la journée, quand je racontai à mon épouse les trois options que j’envisageais et l’incident du moineau, elle rit et, avec sa sagesse habituelle, s’exclama : Le sens est clair, Marcos. Le Seigneur est en train de dire « aucune des trois ».
Bien que j’eusse préféré une méthode de communication moins humiliante, je sais que rien n’arrive par accident, et que ni les moineaux ni ce qu’ils laissent tomber ne tombent à terre sans que Dieu le sache. Je pris cela comme une aimable insinuation de Dieu pour que je reste dans le ministère. Mais je continuais à me rendre compte que ma situation n’allait pas bien. Peut-être ce dont j’avais besoin était-il une église plus grande, avec un budget plus important et davantage d’employés. Alors, sûrement, je serais heureux. Je pris donc la direction du « plus c’est grand, meilleure est l’église », pensant que cela pourrait satisfaire mon cœur inquiet.
Au bout de six mois, j’en trouvai une qui me plaisait et à la nombreuse congrégation de laquelle, semblait-il, je plaisais aussi. On m’offrit le poste de pasteur principal, avec un personnel de bureau et un budget dix fois supérieur à celui que j’avais eu dans mon église précédente. Le mieux de tout, c’est que c’était une église évangélique forte, avec beaucoup de membres activement intéressés par l’étude des Écritures et par les ministères laïcs. Je pris plaisir à prêcher chaque dimanche devant cette nouvelle congrégation approbatrice. Au début, je pensai que j’avais résolu le problème, mais un mois plus tard seulement je me rendis compte que « plus grand n’était pas meilleur ». Ma frustration grandit d’autant. Des sourires courtois m’illuminaient pendant chaque sermon, mais je n’étais pas aveugle au fait que, pour beaucoup dans la congrégation, mes exhortations passionnées à vivre une vie vertueuse ne faisaient qu’effleurer la surface d’une veine de religiosité, comme des gouttes d’eau sur une poêle brûlante.
Beaucoup disaient : « Grand sermon, il m’a vraiment béni ». Mais je sentais que ce qu’ils pensaient réellement était : « C’est bien pour d’autres gens, Pasteur — pour les pécheurs —, mais moi, je suis déjà arrivé. Mon nom est déjà écrit dans les registres du Ciel, je n’ai pas besoin de me préoccuper de toutes ces choses. Mais bien sûr, nous sommes d’accord avec vous, Pasteur : c’est ce que nous devons dire à tous les pécheurs, qu’ils se mettent en règle avec Dieu ». Un jour, je me retrouvai devant les instances dirigeantes locales, comme porte-parole d’un groupe de pasteurs et de laïcs qui défendaient l’idée d’appeler Dieu Père et non Mère.
Je défendis cette position en faisant appel aux Écritures et à la Tradition chrétienne. À ma consternation, je me rendis compte que la fraction que je représentais était une minorité et que nous menions une bataille perdue. La question serait résolue, non par un bon raisonnement faisant appel aux Écritures ou à l’histoire de l’Église, mais par la majorité des votes des libéraux, en faveur d’un langage neutre. Ce fut dans cette réunion que, pour la première fois, je reconnus le principe anarchiste situé au centre du protestantisme. Ces libéraux (aussi péniblement dans l’erreur qu’ils fussent dans leur projet de réduire Dieu aux simples fonctions de « créateur », « rédempteur » et « sanctificateur », au lieu des personnes du Père, du Fils et du Saint-Esprit) étaient simplement de bons protestants. Ils ne faisaient que suivre le cours de protestation que leur avaient tracé leurs prédécesseurs en théologie : Martin Luther, Calvin et d’autres réformateurs. La maxime de la Réforme, « ne pas accepter l’enseignement à moins que je ne le croie juste et biblique », était invoquée par ces protestants libéraux en faveur de leur protestation contre les noms masculins de Dieu.
Soudain, je compris que j’étais en train d’observer le protestantisme dans toute sa gloire et dans son habitat naturel : protester. Dans quel genre d’église suis-je ? me demandai-je, découragé, tandis qu’ils votaient et que mon groupe perdait. Vers cette époque, mon épouse Marilyn, qui avait été directrice d’un centre pro-vie pour femmes enceintes en situation de crise, commença à me mettre au défi d’essayer de résoudre l’incohérence entre nos inébranlables convictions pro-vie et la position pro-avortement de notre église presbytérienne. « Comment peux-tu être membre d’une dénomination qui approuve que l’on tue les bébés qui ne sont pas encore nés ? » me demanda-t-elle. La direction de notre église s’était inclinée sous la pression des féministes radicales, des homosexuels, des partisans de l’avortement et d’autres groupes de pression extrémistes au sein de la dénomination (bien que des membres éminents d’autres congrégations sœurs maintinssent des positions pro-vie) et avait imposé de strictes directives libérales dans le processus d’embauche des nouveaux pasteurs.
Quand elle me fit voir qu’une partie des dons que ma congrégation envoyait à l’Assemblée générale presbytérienne servait, selon toute vraisemblance, à payer des avortements, et qu’il n’y avait rien que moi ou ma congrégation puissions faire à ce sujet, je restai stupéfait. Marilyn et moi savions que nous devions quitter la congrégation, mais où pourrions-nous aller ? Cette question nous conduisit à une autre : où vais-je trouver un travail de ministre ? J’achetai un livre qui contenait les détails de la plupart des dénominations chrétiennes et je commençai à évaluer quelques-unes des dénominations qui m’intéressaient. En lisant les résumés doctrinaux, je pensais : « c’est bien, mais je n’aime pas leurs points de vue sur le baptême », ou « ce n’est pas mal, mais leur vision des derniers temps est un peu portée à la panique », ou « celle-ci semble être exactement ce que je cherchais, mais je me sens mal à l’aise avec leur style de louange ».
Après avoir examiné chaque possibilité sans en trouver une qui me plaise, je fermai le livre, frustré. Je savais que j’allais quitter le presbytérianisme, mais je n’avais aucune idée de la dénomination correcte à laquelle appartenir. Il semblait y avoir quelque chose qui n’allait pas dans chacune. Quel dommage que je ne puisse pas faire l’église parfaite, à ma mesure ! pensai-je illusoirement.
Vers cette époque, un ami de l’Illinois me téléphona ; lui aussi était un pasteur presbytérien, et il avait entendu la rumeur selon laquelle je pensais quitter l’église presbytérienne. « Marcos, tu ne peux pas quitter l’église », me réprimandait-il, « tu ne peux jamais quitter l’église, tu es engagé envers l’église » ; « peu importe que certains théologiens et pasteurs soient fous, nous devons rester avec l’église et travailler à la renouveler de l’intérieur » ; « nous devons conserver l’unité à tout prix ». D’abord, répondis-je de mauvaise humeur, si cela est vrai, pourquoi nous, les protestants, nous sommes-nous séparés de l’Église catholique ?
Je ne sais d’où me vinrent ces paroles ; jamais auparavant dans ma vie je n’avais eu la moindre pensée sur la question de savoir si les réformateurs avaient eu tort ou non de rompre avec l’Église catholique. Il avait été de l’essence naturelle du protestantisme de tenter d’apporter le renouveau à travers un processus de division et de fragmentation. La devise de l’Église presbytérienne est « Réformée et toujours en réforme ». On pourrait ajouter « et réformant et réformant et réformant… etc. ». Je pouvais aller dans une autre dénomination en sachant qu’un jour ou l’autre je devrais en rejoindre une autre encore quand je commencerais à être insatisfait, ou je pouvais décider de rester où j’étais et de tenir bon. Mais alors, comment pourrais-je justifier de rester où j’étais ? Ne devrais-je pas retourner à la dénomination précédente dont nous, presbytériens, nous étions séparés d’un air de défi ? Aucune de ces options ne me paraissait bonne ; je décidai donc que je devais quitter le ministère jusqu’à ce que je résolve la question d’une manière ou d’une autre.
Retourner à l’université semblait la manière la plus facile de prendre un peu de répit loin de tout cela ; je m’inscrivis donc à un programme de troisième cycle en biologie moléculaire, à l’université Case Western Reserve. Mon but était de combiner mes connaissances scientifiques et théologiques dans une carrière de bioéthique. Je me disais qu’un doctorat en biologie moléculaire me vaudrait une meilleure position parmi les scientifiques que ne le ferait un titre en théologie ou en éthique ; en outre, obtenir un doctorat en théologie ou en éthique exigerait d’apprendre le latin et l’allemand, et à 39 ans, j’imaginais que mes cellules cérébrales étaient dans un déclin trop avancé pour ce genre de rigueur mentale. Le trajet jusqu’à l’université de Cleveland durait plus d’une heure à l’aller et autant au retour, et pendant les huit mois suivants j’eus suffisamment de temps de tranquillité pour l’introspection et la prière. Bientôt je fus profondément plongé dans un projet de recherche en génie génétique qui consistait à extraire et à reproduire l’ADN tiré de reins homogénéisés d’une personne.
Le programme était un grand défi et il me plaisait, même si, en comparant la complexité des acides aminés et des cycles biochimiques avec le fait de devoir lutter avec les conjugaisons du latin et les déclinaisons de l’allemand, ces dernières paraissaient soudain beaucoup plus faciles. Le projet me fascinait et m’effrayait. J’appréciais la stimulation intellectuelle de la recherche scientifique, mais je vis aussi combien la recherche de laboratoire peut être déshumanisée. Le tissu génétique, prélevé sur les cadavres des patients qui mouraient à la Clinique de Cleveland, était envoyé à notre laboratoire pour la recherche sur l’ADN. J’étais profondément ému par le fait que ce tissu provenait de personnes — des mamans, des papas, des enfants et des grands-parents — qui un jour avaient vécu, travaillé, ri et aimé, et qui maintenant étaient morts.
Au laboratoire, ces flacons de tissu soigneusement numérotés étaient simplement du matériel expérimental, totalement dissocié de la personne humaine à laquelle il avait appartenu. J’écrivis une étude sur les problèmes d’éthique impliqués dans la transplantation de tissu fœtal, et je commençai à parler à des groupes chrétiens des dangers et des bienfaits de la technique biologique moderne. Les choses semblaient marcher selon le plan, jusqu’à ce que je me rende compte que la véritable raison pour laquelle j’étais retourné à l’université n’était pas d’obtenir un titre. C’était pour que j’achète un exemplaire du journal local de Cleveland !
Un vendredi matin, après avoir conduit le long trajet jusqu’à Cleveland, je prenais le petit déjeuner, tuant le temps avant les cours et essayant de rester éveillé. Normalement j’essaie d’étudier un peu, mais ce matin-là je fis quelque chose d’inhabituel : j’achetai un exemplaire du Plain Dealer. Tandis que je mettais les pièces dans le distributeur de journaux, je n’imaginais pas que le moment de la croisée des chemins était arrivé et que j’étais sur le point de m’engager sur un sentier qui me conduirait hors du protestantisme et dans l’Église catholique (je suppose que si j’avais su où il me mènerait, je serais parti dans une autre direction). En jetant un coup d’œil aux gros titres avec peu d’intérêt, je tombai sur une petite annonce qui me fit sursauter : « Le théologien catholique Scott Hahn parlera à la paroisse catholique locale dimanche après-midi ».
Je m’étranglai avec mon café. Théologien catholique, Scott Hahn ? Ce ne pouvait pas être le Scott Hahn que j’avais connu. Nous avions fréquenté ensemble le séminaire théologique Gordon-Conwell au début des années 80. À cette époque, il était un fidèle calviniste, l’anticatholique le plus ferme de l’université. J’avais fréquenté un groupe d’étude calviniste intense dirigé par Scott, mais tandis que lui et d’autres passaient de longues heures à souligner la Bible comme des détectives, essayant de découvrir tous les angles de chaque implication théologique, moi, je jouais au basket. Bien que je n’eusse pas revu Scott depuis l’obtention de son diplôme en 1982, j’avais entendu la rumeur selon laquelle il s’était fait catholique ; je n’y avais pas beaucoup pensé : sûrement la rumeur était fausse, ou inventée par quelqu’un de jaloux de l’intensité des convictions de Scott, ou alors Scott avait fait volte-face. Je décidai de faire le voyage d’une heure et demie pour le savoir. J’étais totalement impréparé à ce que j’allais découvrir.
Ton grand savoir t’a rendu fou
J’étais nerveux quand j’arrivai au parking de la grande structure gothique. Je n’étais jamais entré dans une église catholique et je ne savais pas à quoi m’attendre. J’entrai rapidement dans l’église, contournant les bénitiers, filant par l’allée, incertain du protocole correct pour s’asseoir sur les bancs. Je savais que les catholiques s’agenouillaient ou faisaient une révérence vers l’autel avant d’entrer dans les bancs, mais moi, je me glissai simplement et, avec un « craquement », je m’assis, dans l’espoir de ne pas avoir été reconnu comme protestant. Après quelques minutes, et après qu’aucun placeur au visage renfrogné ne m’eut touché l’épaule en désignant la porte du doigt pour me dire : « allez, l’ami, va-t’en, nous savons tous que tu n’es pas catholique », je commençai à me détendre et je contemplai, stupéfait, l’intérieur de l’église, étrange mais d’une beauté incomparable.
Quelques secondes plus tard, Scott se dirigea vers le podium et commença sa conférence par une prière. Quand il fit le signe de la croix, je sus qu’il avait réellement changé d’équipe. Le cœur me tomba aux pieds : « pauvre Scott », gémis-je intérieurement, « les catholiques l’ont gagné avec leurs habiles arguments ». J’écoutai attentivement sa conférence sur la Dernière Cène, intitulée « La quatrième coupe », m’efforçant avec acharnement d’y détecter des erreurs, mais je n’en trouvai aucune (la conférence de Scott fut si bonne que j’en plagiai la plus grande partie dans mon sermon de communion suivant). Tandis qu’il parlait, s’appuyant à chaque pas sur les Écritures pour soutenir l’enseignement catholique sur la Messe et l’Eucharistie, je me retrouvai hypnotisé par ce que j’entendais. Le catholicisme était expliqué d’une manière que je n’aurais jamais imaginée possible : par la Bible.
La manière dont Scott expliquait la Messe et l’Eucharistie ne m’était ni offensante ni étrangère. À la fin de la conférence, quand Scott lança un émouvant appel à une conversion radicale au Christ, je me demandai s’il ne faisait peut-être que feindre une conversion afin de s’infiltrer dans l’Église catholique et d’apporter le renouveau et la conversion aux catholiques spirituellement morts. Je ne tardai pas à le savoir. Après que les applaudissements de l’auditoire se furent éteints, j’allai au premier rang pour voir s’il me reconnaissait.
Il était entouré d’une foule de personnes qui avaient des questions. Je me tins quelques pas en arrière et j’étudiai son visage tandis qu’il parlait, avec son charme et sa conviction habituels, au grand groupe de gens. Oui, c’était bien le même Scott que j’avais connu au séminaire ! Il arborait maintenant une moustache, et moi une barbe (un grand changement par rapport à notre aspect soigné des jours du séminaire). Quand il se tourna dans ma direction, ses yeux brillèrent d’un sourire en un salut silencieux.
En un instant, nous nous retrouvâmes, échangeant une chaleureuse poignée de main. Il s’excusa au cas où il m’aurait offensé de quelque manière. « Non, sûrement pas », lui assurai-je tandis que nous riions, partageant la joie de nous revoir. Après quelques instants et l’obligatoire « comment vont ton épouse et ta famille ? », je laissai échapper ce que j’avais à l’esprit : « je suppose que ce que j’ai entendu est vrai » ; pourquoi as-tu changé d’équipe et t’es-tu fait catholique ? Scott me donna une brève explication de sa lutte pour trouver la vérité au sujet du catholicisme (le cercle de personnes écoutait intensément la mini-histoire de sa conversion). Il me suggéra de prendre une copie de la cassette contenant le récit de sa conversion ; ces copies disparaissaient comme des petits pains de la table du vestibule. Nous échangeâmes nos numéros de téléphone, nous nous serrâmes de nouveau la main, et je m’en allai au fond de l’église, où je trouvai la table couverte de cassettes sur la foi catholique enregistrées par Scott et son épouse Kimberly, ainsi que de cassettes de Steve Wood, un autre converti au catholicisme, qui avait lui aussi étudié au séminaire de Gordon-Conwell. J’achetai une copie de chaque cassette et un livre de Karl Keating, « Catholicism and Fundamentalism », que Scott m’avait recommandé. Avant de partir, je m’arrêtai au fond de l’église, absorbant l’essence étrange et en même temps attirante du catholicisme qui m’entourait : icônes, statues, ornements de l’autel, cierges et confessionnaux obscurs.
Je restai debout un moment, songeant à la raison pour laquelle Dieu m’avait conduit en ce lieu. Je sortis dans l’air frais de la nuit, la tête tournant de tant de pensées, le cœur débordant d’un déconcertant enchevêtrement d’émotions. J’allai dans un restaurant de restauration rapide, j’achetai un hamburger pour le long chemin du retour à la maison, je glissai la cassette de la conversion de Scott dans le lecteur de ma voiture, projetant de découvrir où il s’était trompé. Je n’avais pas encore parcouru la moitié du chemin quand je fus si enivré d’émotion que je dus m’arrêter au bord de la route pour pouvoir m’éclaircir les idées.
Bien que le voyage de Scott vers l’Église catholique ait été très différent du mien, les interrogations avec lesquelles lui et moi avions lutté étaient essentiellement les mêmes. Et les réponses qu’il avait trouvées, et qui avaient changé si radicalement sa vie, étaient très convaincantes. Son témoignage me convainquit que la raison de mon insatisfaction croissante envers le protestantisme ne pouvait être ignorée. Les réponses à mes questions, déclarait-il, se trouvaient dans l’Église catholique. L’idée me transperça jusqu’à la moelle. J’étais à la fois effrayé et enthousiasmé à la pensée que Dieu m’appelait peut-être à l’Église catholique. Je priai un moment, la tête appuyée sur le volant, mettant de l’ordre dans mes pensées avant de redémarrer la voiture et de rentrer à la maison. Le lendemain, j’ouvris « Catholicism and Fundamentalism » ; je le lus sans m’arrêter, achevant le dernier chapitre le soir même.
Tandis que je me préparais à me coucher, je compris que j’avais un problème. Il était maintenant clair pour moi que les deux dogmes centraux de la réforme protestante (Sola Scriptura et Sola Fide) reposaient sur un terrain biblique très mouvant, et que par conséquent moi aussi. Mon appétit s’était aiguisé : je commençai à lire des livres catholiques, spécialement les premiers Pères de l’Église, dont les écrits m’aidèrent à comprendre la vérité sur l’histoire catholique antérieure à la réforme. Je passai d’innombrables heures à débattre avec des catholiques et des protestants, essayant de soumettre les vérités catholiques aux arguments bibliques les plus difficiles que je pouvais trouver.
Marylin, comme vous l’aurez imaginé, ne fut pas du tout contente quand je lui parlai de ma lutte avec les doctrines catholiques. Bien qu’au début elle m’ait dit « cela te passera », finalement elle aussi commença à être intriguée par les choses que j’apprenais et se mit à étudier par elle-même. Tandis que je me frayais un chemin livre après livre, je partageais avec elle la clarté et le bon sens des enseignements de l’Église catholique que je découvrais. De plus en plus souvent, nous arrivions ensemble à la conclusion que le point de vue catholique sur les Écritures avait bien plus de sens et bien plus de vérité que tout ce que nous avions trouvé dans le large éventail des opinions protestantes. Nous trouvions dans la position catholique une profondeur, une force historique, une cohérence philosophique.
Le Seigneur opérait une incroyable transformation dans notre vie, nous persuadant, épaule contre épaule, pas à pas, ensemble tout au long du chemin. Avec les bonnes choses que nous trouvions dans l’Église catholique, nous fûmes aussi confrontés à des questions confuses et troublantes. Je rencontrai un prêtre qui me trouvait étrange d’envisager l’Église catholique ; il croyait que la conversion était inutile. Nous connûmes des catholiques qui savaient très peu de choses de leur foi, et certains dont le style de vie ne concordait pas avec les enseignements moraux de leur Église catholique. Quand nous assistâmes à la Messe, nous constatâmes que nous n’étions pas les bienvenus et que personne ne nous accueillit. Mais malgré ces obstacles qui bloquaient notre chemin vers l’Église, nous continuâmes à étudier et à prier pour que le Seigneur nous guide.
Après avoir écouté des dizaines de cassettes et digéré plusieurs dizaines de livres, je savais que je ne pouvais pas rester protestant plus longtemps ; il était clair pour moi que la réponse protestante au renouveau de l’église avait été complètement antibiblique. Jésus a prié pour l’unité entre ses disciples, et Paul et Jean ont tous deux exhorté leurs disciples à maintenir la vérité qu’ils avaient reçue, sans permettre que les opinions les divisent. En tant que protestants, nous avions agi avec liberté, plaçant les opinions personnelles au-dessus de l’autorité de l’enseignement de l’Église. Nous croyions que la conduite du Saint-Esprit suffit à diriger tout croyant qui cherche sincèrement le vrai sens de l’Écriture. La réponse catholique à ce point de vue est que c’est la mission de l’Église d’enseigner avec une sûreté infaillible. Le Christ a promis à ses apôtres et à leurs successeurs : « Celui qui vous écoute, m’écoute, et celui qui vous rejette, rejette celui qui m’a envoyé » (Luc 10, 16).
L’église primitive le croyait aussi. Un passage très fort m’impressionna tandis que j’étudiais l’histoire de l’Église : Les Apôtres nous ont prêché l’Évangile de la part du Seigneur Jésus-Christ ; Jésus-Christ a été envoyé de Dieu. En résumé, le Christ vient de Dieu, et les Apôtres du Christ : l’une et l’autre chose arrivèrent donc avec ordre, par la volonté de Dieu. Ainsi, les Apôtres, ayant reçu leurs instructions, pleinement assurés par la résurrection du Seigneur Jésus-Christ et confirmés dans la foi par la parole de Dieu, s’en allèrent, remplis de la certitude que leur infusait le Saint-Esprit, annoncer la joyeuse nouvelle que le Royaume de Dieu était sur le point d’arriver. Et ainsi, tandis qu’ils proclamaient la bonne nouvelle par les campagnes et les villes et baptisaient ceux qui obéissaient au dessein de Dieu, ils établissaient ceux qui étaient leurs prémices, après les avoir éprouvés par l’esprit, comme évêques et diacres parmi les croyants. Et ce n’était pas là une nouveauté, car depuis longtemps déjà il avait été écrit au sujet de tels évêques et diacres.
L’Écriture, en effet, dit ceci : « J’établirai leurs évêques dans la justice et leurs diacres dans la foi » (Clemente de Roma, Épître aux Corinthiens 45, 1-5). Une autre citation patristique qui m’aida à ouvrir une brèche dans la muraille de mes présomptions protestantes fut la suivante, d’Ireneo, évêque de Lyon : « Les témoignages étant donc si nombreux, il n’est plus nécessaire de chercher chez d’autres la vérité qu’il est si facile de recevoir de l’Église, puisque les Apôtres ont déposé en elle, comme dans un riche entrepôt, tout ce qui concerne la vérité » (Ap 22, 17). « C’est là l’entrée de la vie » (Jn 10, 1. 8-9). « C’est pourquoi il faut les éviter, et au contraire aimer de toute son affection ce qui appartient à l’Église et garder la Tradition de la Vérité. Alors, si quelque divergence se rencontre, même sur un point minime, ne conviendrait-il pas de tourner les regards vers les Églises les plus anciennes, dans lesquelles les Apôtres ont vécu, afin d’en recevoir, sur la question, la doctrine, ce qui est plus clair et plus sûr ? Même si les Apôtres ne nous avaient pas laissé leurs écrits, n’aurait-il pas fallu suivre l’ordre de la Tradition qu’ils ont léguée à ceux à qui ils confièrent les Églises ? » (Contre les Hérésies 3, 4, 1)
J’étudiai les causes de la réforme protestante. L’Église catholique de ce temps-là avait désespérément besoin de renouveau, mais Martin Luther et les autres réformateurs choisirent, à tort, une méthode non biblique pour traiter les problèmes qu’ils voyaient dans l’Église. Le chemin correct fut, et demeure, justement ce que m’avait dit mon ami presbytérien : « ne quitte pas l’Église, ne romps pas l’unité de la foi ». « Travaille à une réforme véritable fondée sur le plan de Dieu et non sur celui de l’homme, en l’obtenant par la prière, la pénitence et le bon exemple ». Je ne pouvais plus rester protestant. Le faire signifiait nier la promesse du Christ de guider et de protéger son Église et d’envoyer le Saint-Esprit pour la conduire à la vérité tout entière (Matthieu 16, 18-19 ; 18, 18 ; 28, 20 ; Jean 14, 16-25 ; 16, 13). Mais je ne pouvais pas supporter la pensée de me faire catholique. On m’avait enseigné pendant si longtemps à mépriser le « romanisme » que, bien que j’eusse découvert intellectuellement que le catholicisme était la vérité, j’eus beaucoup de mal à me défaire des préjugés émotionnels contre l’Église. Une difficulté clé fut l’ajustement psychologique à la complexité de la théologie catholique. Par contraste, le protestantisme est simple : admets que tu es pécheur, repens-toi de tes péchés, accepte Jésus comme ton sauveur personnel, aie confiance en son pardon, et te voilà sauvé.
Je continuai à étudier les Écritures et les livres catholiques, et je passai de nombreuses heures à débattre avec des amis et collègues protestants sur des sujets difficiles comme Marie, la prière aux saints, les indulgences, le Purgatoire, le célibat sacerdotal et l’Eucharistie. Je finis par comprendre que la question la plus importante était celle de l’autorité. Toute la lutte sur la manière d’interpréter l’Écriture ne mène nulle part s’il n’existe pas de moyen de savoir avec une certitude infaillible qu’une interprétation est la bonne. L’autorité d’enseignement de l’Église, dans le Magistère, se centre autour de la chaire de Pierre. Si je pouvais accepter cette doctrine, je savais que je pouvais faire confiance à l’Église pour tout le reste.
Je lus « The Keys of the Kingdom » et « And on This Rock » du Père Stanley Jaki, les documents du Concile Vatican II et des Conciles antérieurs, spécialement celui de Trente. J’étudiai soigneusement l’Écriture et les écrits de Calvin, Lutero et des autres réformateurs pour vérifier les arguments catholiques. Une fois après l’autre, je constatai que les arguments protestants contre la primauté de Pierre n’étaient tout simplement ni bibliques ni historiques. Il était clair que la position catholique était la position biblique. Le Saint-Esprit envoya littéralement un rayon de sa lumière sur ce qui me restait de préjugés anticatholiques quand je lus le livre du Cardinal John Henry Newman : « An Essay on the Development of Christian Doctrine ». De fait, mes objections s’évaporèrent quand j’eus lu douze pages du livre où Newman explique le développement de l’autorité papale. Mon étude de la position catholique me prit près d’un an et demi. Durant cette période, Marilyn et moi étudiâmes ensemble ; nous partageâmes ensemble, comme couple, les peurs, les espérances et les défis qui nous assaillaient sur le chemin de Rome.
Nous assistions ensemble à la Messe chaque semaine, nous rendant dans une paroisse suffisamment éloignée de notre ville (mon ancienne église presbytérienne était à moins d’un mille de notre maison) pour éviter la controverse et la confusion qui se seraient sans aucun doute élevées si nos anciens paroissiens avaient su que j’explorais Rome. Graduellement, nous commençâmes à nous sentir à l’aise en faisant toutes les choses que les catholiques font à la Messe (excepté recevoir la Communion). Doctrinalement, émotionnellement et spirituellement, nous nous sentions prêts à entrer formellement dans l’Église, mais il restait une barrière que nous devions surmonter. Avant que Marilyn et moi ne nous rencontrions et ne tombions amoureux, elle avait divorcé après un bref mariage.
Comme nous étions protestants quand nous nous sommes connus et mariés, cela ne posa aucun problème, pour autant que moi et ma dénomination le sachions. Ce ne fut que lorsque nous nous sentîmes prêts à entrer dans l’Église catholique qu’on nous informa que nous ne pouvions pas le faire à moins que Marilyn ne reçoive une déclaration de nullité de son premier mariage. Au début, nous eûmes le sentiment que Dieu nous jouait un tour. Puis nous passâmes de la surprise à la colère. Cela nous paraissait si injuste et si ridiculement hypocrite : nous aurions pu commettre n’importe quel autre péché, aussi atroce fût-il, et avec une confession il aurait été convenablement lavé pour l’admission dans l’Église ; mais à cause de cette faute, notre entrée dans l’Église s’arrêtait net. Mais quand nous nous rappelâmes ce qui nous avait conduits à ce point de notre pèlerinage spirituel, nous dûmes faire confiance à Dieu de tout notre cœur et ne pas nous appuyer sur notre propre intelligence.
Nous dûmes reconnaître et croire qu’il aplanirait nos chemins. Il était évident que c’était là l’épreuve finale de persévérance envoyée par Dieu. Marilyn commença donc le difficile processus d’enquête en vue de la nullité, et nous continuâmes à attendre. Nous continuâmes à assister à la Messe, restant assis sur le banc, le cœur endolori, tandis que tous autour de nous allaient recevoir le Seigneur dans la Sainte Eucharistie et que nous ne pouvions pas le faire. Ce fut en ne pouvant pas recevoir l’Eucharistie que nous apprîmes à apprécier l’incroyable privilège que Jésus a accordé à ses bien-aimés de recevoir son Corps et son Sang, son Âme et sa Divinité dans le Très Saint Sacrement.
La promesse du Seigneur dans l’Écriture devint réelle pour nous dans ces Messes : « Le Seigneur châtie celui qu’il aime » (Hébreux 12, 6). Après neuf mois d’attente, nous apprîmes que la nullité du mariage de Marilyn avait été accordée. Sans plus aucun retard, notre mariage fut béni et nous fûmes reçus, au milieu d’une grande attente et d’une grande fête, dans l’Église catholique. Nous nous sentîmes incroyablement bien d’être enfin à la maison, là où était notre place. Je versai des larmes de joie et de gratitude à la première Messe où je pus m’avancer avec mes frères catholiques et recevoir Jésus dans la Sainte Communion. Bien des fois j’avais demandé au Seigneur dans la prière : quelle est la vérité ? Il me répondit par l’Écriture en disant : « Je suis la voie, la vérité et la vie ». Maintenant, comme catholique, je me réjouis non seulement de connaître la vérité, mais aussi de le recevoir, Lui, dans l’Eucharistie.
Pour résumer en quelques mots de conclusion
Je pense qu’il est important de mentionner une idée de plus du Cardinal Newman, qui fit une différence cruciale dans le processus de ma conversion à l’Église catholique. « Approfondir l’histoire, c’est cesser d’être protestant ». Cette seule ligne résume la raison clé pour laquelle j’ai abandonné le protestantisme, évité l’Église orthodoxe et me suis fait catholique. Newman avait raison. Plus je lisais l’histoire de l’Église et les Écritures, moins je pouvais confortablement rester protestant. Je vis que c’est l’Église catholique qui fut établie par Jésus-Christ, et que toutes les autres églises prétendantes au « titre » de véritable église doivent s’effacer. Ce furent la Bible et l’histoire de l’Église qui firent de moi un catholique, contre ma volonté (du moins au début) et à mon immense surprise.
J’appris aussi que le revers de la médaille, dans l’adage de Newman, est également vrai. Cesser d’approfondir l’histoire, c’est se faire protestant. C’est pourquoi, nous les catholiques, nous devons savoir pourquoi nous croyons ce qu’enseigne l’Église, ainsi que l’histoire qui se trouve derrière ces vérités de salut. Nous devons nous préparer nous-mêmes, et préparer nos enfants, à être toujours prêts à donner une explication à quiconque demande la raison de notre espérance (1 Pierre 3, 15). En vivant et en proclamant notre foi avec courage, beaucoup entendront le Christ parler à travers nous, et cela les conduira à la connaissance de la vérité complète dans l’Église catholique. Que Dieu bénisse votre propre cheminement de foi !
Auteur : Marcus Grodi
Source : Voxfidei.com
Avec l’aimable autorisation de The Coming Home Network