Extra Ecclesiam Nulla Salus est l’un des dogmes qui présente le plus de difficultés de compréhension tant pour les catholiques que pour les non-catholiques. Certains pensent que ce dogme n’a plus cours, tandis que d’autres l’interprètent d’une manière rigoriste en en appliquant la sentence à ceux qui n’ont jamais entendu l’Évangile.
Je traiterai d’abord de la doctrine fondamentale selon l’enseignement du Catéchisme de l’Église catholique ; j’évoquerai ensuite quelques-unes des définitions dogmatiques du Magistère ; et, par la suite, je résumerai brièvement les réflexions de théologiens, de papes et de docteurs de l’Église.
Comme le sujet est fort vaste, je ne pourrai pas aborder tout ce que je voudrais et me bornerai à mentionner les contributions qui me paraissent les plus importantes. Ceux qui souhaitent approfondir davantage sont toutefois invités à consulter les ouvrages suivants, auxquels je me suis référé pour élaborer le présent résumé :
Francis A. Sullivan, Salvation Outside the Church? Tracing the History of the Catholic Response, Paulist Press, 1992.
Prudencio Damboriena, La salvación en las religiones no cristianas (Le salut dans les religions non chrétiennes), Biblioteca de Autores Cristianos, Madrid 1972.
Explication du dogme Extra Ecclesiam Nulla Salus dans le Catéchisme de l’Église catholique
L’enseignement de l’Église sur cette vérité de foi est résumé dans le Catéchisme de l’Église catholique de la manière suivante :
« Hors de l’Église, point de salut »
846 Comment comprendre cette affirmation souvent reprise par les Pères de l’Église ? Formulée positivement, elle signifie que tout salut vient du Christ-Tête par l’Église qui est son Corps :
Le saint Synode… enseigne, en s’appuyant sur l’Écriture sainte et la Tradition, que cette Église en pèlerinage est nécessaire au salut. Car le Christ, présent pour nous dans son Corps qui est l’Église, est l’unique médiateur et l’unique voie du salut ; or lui-même, en soulignant explicitement la nécessité de la foi et du baptême, a confirmé du même coup la nécessité de l’Église dans laquelle les hommes entrent par le baptême comme par une porte. C’est pourquoi ne pourraient être sauvés ceux qui, sachant que l’Église catholique a été établie par Dieu, par Jésus-Christ, comme nécessaire, refuseraient ou bien d’y entrer, ou bien d’y persévérer. (LG 14)
847 Cette affirmation ne vise pas ceux qui, sans faute de leur part, ignorent le Christ et son Église :
En effet, ceux qui, sans faute de leur part, ignorent l’Évangile du Christ et son Église, mais cherchent pourtant Dieu d’un cœur sincère et s’efforcent, sous l’influence de sa grâce, d’accomplir par leurs œuvres sa volonté, connue par ce que leur dicte leur conscience, peuvent obtenir le salut éternel. (LG 16 ; cf. DS 3866-3872)
848 « Bien que par des voies connues de lui, Dieu puisse conduire à la foi « sans laquelle il est impossible de lui plaire » (He 11, 6), les hommes qui, sans faute de leur part, ignorent l’Évangile, il reste à l’Église la nécessité et aussi le droit sacré d’évangéliser. » (AG 7)
Définitions du dogme par le Magistère de l’Église
Le Pape Innocent III, en l’an 1208, impose aux Vaudois une profession de foi :
« Nous croyons de tout notre cœur et nous professons de nos lèvres une seule Église, non pas celle des hérétiques, mais la sainte Église Romaine, catholique et apostolique, hors de laquelle nous croyons que personne ne peut être sauvé. »[1]
Le IVᵉ concile du Latran, en l’an 1215, contre les Albigeois, définit :
« Et il y a une seule Église universelle des fidèles, hors de laquelle absolument personne n’est sauvé. »[2]
Le Pape Boniface VIII, dans sa bulle Unam Sanctam de l’an 1302, écrit :
« Par l’impératif de la foi, nous sommes obligés de croire et de tenir qu’il y a une sainte Église catholique et apostolique. Nous la croyons fermement et nous la confessons ouvertement. En dehors d’elle, il n’y a ni salut ni rémission des péchés. »[3]
« Par conséquent, nous déclarons, affirmons, définissons et prononçons que se soumettre au Pontife romain est, pour toute créature humaine, absolument nécessaire au salut. »[4]
Le concile de Florence, en l’an 1442, dans son décret pour les Jacobites (profession de foi pour la réconciliation de divers groupes monophysites), réitère :
« [L’Église romaine] croit fermement, professe et prêche que nul de ceux qui se trouvent hors de l’Église catholique, non seulement païen mais aussi juif ou hérétique ou schismatique, ne pourra participer à la vie éternelle ; au contraire, ils iront au feu éternel préparé pour le diable et ses anges, à moins qu’avant de mourir ils ne soient agrégés à elle… Et quelque aumônes qu’il fasse, même s’il répand son sang pour le Christ, nul ne peut être sauvé s’il ne demeure dans le sein et dans l’unité de l’Église catholique. »[5]
Le Pape Pie IV, dans sa bulle Iniunctum nobis, connue comme la Profession de foi du concile de Trente (an 1564), répète encore :
« … cette vraie foi catholique hors de laquelle personne ne peut être sauvé. »[6]
Le Pape Pie IX, dans son allocution Singulari quadam de l’année 1854 :
« Il faut admettre par la foi que personne ne peut être sauvé hors de l’Église apostolique romaine ; qu’elle est l’unique arche de salut ; celui qui n’y entrera pas périra dans le déluge. »[7]
Le même Pape Pie IX, dans son encyclique Quanto conficiamur moerore de l’année 1863 :
« Bien connu est également le dogme catholique, à savoir que nul ne peut être sauvé hors de l’Église catholique. »[8]
La polémique autour du dogme
Du côté des protestants, ce dogme est attaqué sur plusieurs fronts :
Certains s’en servent pour attaquer l’infaillibilité pontificale, alléguant que la doctrine catholique, sur ce point, aurait substantiellement changé, et qu’elle serait donc contradictoire. Ils objectent que l’on soutenait d’abord que personne ne pouvait être sauvé hors de l’Église, et que l’on dit aujourd’hui le contraire.
D’autres, plus perspicaces que les précédents, comprennent que le dogme n’a pas subi de changement substantiel et demeure donc inébranlable. Ils le rejettent comme une prétention arrogante de l’Église à monopoliser le salut qui, pour eux, s’obtient par la « Foi seule » dans le Christ.
Du côté des traditionalistes, il existe des courants qui, s’agrippant à une interprétation rigoriste du dogme, l’entendent de manière littérale et absolue, en excluant du salut ceux qui, par ignorance invincible, n’ont jamais entendu l’Évangile. Quelques-uns, tombant dans le sédévacantisme, vont jusqu’à qualifier d’hérétique le concile Vatican II et les Papes qui lui ont succédé.
Du côté des progressistes, on rejette le dogme comme une définition obsolète et, tombant dans l’indifférentisme religieux, on considère que toutes les religions sont des voies valides de salut.
Développement ou évolution du dogme ?
Or, face aux attaques tant du protestantisme que de certains traditionalistes, on pourrait être tenté de penser que l’Église catholique a effectivement modifié de manière substantielle sa doctrine sur ce point : certaines définitions dogmatiques semblent en effet ne laisser aucune place à des exceptions, en affirmant avec vigueur que nul ne se sauve hors de l’Église, tandis que d’autres paraissent dire le contraire.
On ne peut pas parler ici d’« évolution » du dogme, car le concept même d’évolution implique la transformation ou le changement d’une chose en une autre chose différente. Appliquer ce terme à la doctrine chrétienne reviendrait à tomber dans le relativisme consistant à affirmer que ce qui est vrai aujourd’hui pourrait cesser de l’être demain, notion rejetée par le Magistère.[9] Ce que la doctrine catholique reconnaît comme légitime, c’est le développement de la doctrine chrétienne, lequel se définit comme la croissance en profondeur et en clarté de l’intelligence des vérités de la Révélation divine, la substance demeurant immuable au cœur de chaque doctrine.
En ce sens, le terme de développement se distingue de celui d’évolution en ce que, lorsqu’une chose ou un être se développe, il ne change pas substantiellement et ne cesse pas d’être ce qu’il est. Imaginez, par exemple, un dinosaure qui évolue jusqu’à devenir un animal du temps présent : après cette évolution, il n’appartient plus à la même espèce et n’est plus ce qu’il était. Un enfant qui se développe et devient un homme, en revanche, tout en étant différent, demeure le même être humain. Le même exemple peut être pris d’une semence qui devient un arbre touffu : bien que distincte, elle reste le même être et conserve sa propre nature.[10]
À ce propos, le concile Vatican I déclare :
« Le sens des saints dogmes que la sainte Mère l’Église a une fois déclarés doit être tenu à jamais, et il n’est jamais permis de s’en écarter sous prétexte ou au nom d’une intelligence plus profonde. Qu’elle croisse donc et qu’elle progresse amplement et intensément, l’intelligence, la science et la sagesse, aussi bien de chacun que de tous, aussi bien de chaque particulier que de l’Église universelle, selon le degré propre de chaque âge et de chaque temps — mais en conservant toujours son propre genre, c’est-à-dire dans le même dogme, dans le même sens, dans la même sentence. »[11]
Il est nécessaire d’affirmer qu’il n’y a pas eu de changement substantiel quant au dogme « hors de l’Église, point de salut ». Mais avant d’entrer pleinement dans le sujet, il convient de citer la déclaration Mysterium Ecclesiae de 1973, dans laquelle la Congrégation pour la Doctrine de la Foi explique la distinction entre la substance d’une vérité de foi et son expression historique :
« Les difficultés [dans la transmission de la Révélation divine par l’Église] naissent aussi de la condition historique qui affecte l’expression de la Révélation. À propos de cette condition historique, il faut d’abord remarquer que le sens des énoncés de foi dépend en partie de la puissance expressive du langage utilisé à un moment historique donné et dans des circonstances particulières. En outre, il arrive parfois qu’une vérité dogmatique soit exprimée d’abord de manière incomplète (mais non fausse), et reçoive plus tard, lorsqu’elle est considérée dans un contexte plus ample de foi ou de connaissances humaines, une expression plus complète et plus parfaite. »[12]
L’Église et le salut dans les temps antérieurs à la venue du Christ
Si nous examinons ce que soutenaient à cet égard les premiers Pères, nous constatons qu’ils s’accordaient tous à dire que Dieu avait disposé des moyens pour le salut de tous à l’époque préchrétienne, y compris pour ceux qui n’appartenaient pas au peuple élu. Bien qu’expliquée de diverses manières, ils soutenaient que ceux qui étaient sauvés l’étaient par le Christ. Voici quelques extraits pertinents :
Justin Martyr (100 – 165 ap. J.-C.)
« À l’évidence, chacun sera sauvé par sa propre justice ; j’ai dit aussi que seront sauvés de même ceux qui auront vécu selon la loi de Moïse. Dans la loi de Moïse, en effet, sont commandées certaines choses qui, par nature, sont bonnes, pieuses et justes, et qui doivent être accomplies par ceux qui croient ; d’autres, qui étaient pratiquées par ceux qui étaient sous la loi, furent écrites en considération de la dureté du cœur du peuple. Ainsi donc, ceux qui accomplirent ce qui est universellement, naturellement et éternellement bon furent agréables à Dieu, et seront sauvés par le Christ dans la résurrection, de la même manière que les justes qui les précédèrent — Noé, Hénoch et Jacob, et tous les autres — en même temps que ceux qui reconnaissent ce Christ comme Fils de Dieu. »[13]
« Certains, sans raison, pour rejeter notre enseignement, pourraient nous objecter que, puisque nous disons que le Christ est né voici seulement cent cinquante ans sous Quirinius et qu’il n’a enseigné sa doctrine que plus tard, au temps de Ponce Pilate, les hommes qui l’ont précédé n’ont aucune responsabilité. Anticipons pour résoudre cette difficulté. Nous avons reçu cet enseignement que le Christ est le Premier-Né de Dieu ; nous avons indiqué plus haut qu’il est le Verbe, auquel tout le genre humain a participé. Ainsi, ceux qui vécurent selon le Verbe sont chrétiens, même si on les tenait pour athées — comme il en fut chez les Grecs pour Socrate et Héraclite et d’autres semblables —, et chez les barbares pour Abraham, Ananie, Azarias et Misaël, et tant d’autres dont il serait trop long d’énumérer les actes et les noms. »[14]
Clément d’Alexandrie (150 – 215 ap. J.-C.)
« Dieu prend soin de tous, étant donné qu’il est le Seigneur de tous et qu’il est le Sauveur de tous ; on ne peut dire qu’il est Sauveur des uns et non des autres. Selon la disposition de chacun à la recevoir, Dieu distribua sa bénédiction aussi bien aux Grecs qu’aux barbares ; et, le moment venu, furent appelés ceux qui étaient prédestinés à être parmi les fidèles élus. »[15]
Origène (185 – 254 ap. J.-C.)
« Ainsi donc, après tant de siècles, Dieu se serait-il seulement souvenu de juger la vie humaine, sans que rien ne lui importât auparavant ? À cela nous répondrons qu’il n’y eut jamais un temps où Dieu ne voulût juger la vie humaine ; au contraire, il en a toujours pris soin, offrant des occasions de pratiquer la vertu pour la correction de l’âme raisonnable. Et ainsi, dans toutes les générations, la sagesse de Dieu descend dans les âmes qu’elle trouve saintes, et elle fait d’elles des amis de Dieu et des prophètes. »[16]
Jean Chrysostome (347 – 407 ap. J.-C.)
« Aussi, lorsque les païens nous font cette objection : « Que faisait le Christ lorsqu’il ne s’occupait pas du genre humain ? Pourquoi, nous ayant longtemps oubliés, est-il venu nous procurer le salut seulement à la fin des temps ? », nous leur répondrons qu’il était dans le monde déjà avant sa venue parmi les hommes, que de toute éternité il pensait aux œuvres qu’il devait accomplir, et qu’il était connu de tous ceux qui étaient dignes de le connaître.
Et si vous dites qu’alors il n’était pas connu — puisqu’il ne l’était pas de tous, mais seulement des hommes probes et vertueux —, pour la même raison il faudrait dire qu’il n’est pas non plus aujourd’hui adoré des hommes, car beaucoup d’entre eux n’ont pas connaissance de lui. »[17]
Augustin d’Hippone (354 – 430 ap. J.-C.)
« Par conséquent, dès le commencement du genre humain, tous ceux qui crurent en lui, qui de quelque manière le comprirent et vécurent justement et pieusement selon ses préceptes, furent sans nul doute sauvés par lui, où et comme qu’ils aient vécu… Ainsi donc, le salut de cette religion — par laquelle seule, véritablement et en vérité, est promis le salut authentique — ne fit défaut à personne qui en fût digne. Et s’il manqua à quelqu’un, c’est que celui-ci n’était pas digne de le recevoir. »[18]
Le salut des non-chrétiens durant les trois premiers siècles
Mais, déjà à l’ère chrétienne, nous nous trouvons face à une situation différente, dans laquelle l’Église instituée obéit au commandement de Jésus de prêcher l’Évangile à toutes les nations :
« Allez par le monde entier, proclamez l’Évangile à toute la création. Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé ; celui qui ne croira pas sera condamné. »[19]
Ces paroles du Christ sanctionnent la condamnation de ceux qui, recevant le message évangélique, le rejettent en se détournant de la vérité. C’est dans ce contexte que l’on trouve les textes des premiers Pères — saint Ignace d’Antioche, saint Irénée de Lyon, Origène et saint Cyprien — dans lesquels il est question de personnes exclues du salut pour se trouver hors de l’Église. Mais un examen attentif des textes et de leur contexte révèle qu’ils désignaient ceux qu’ils jugeaient coupables de la séparation, en raison, spécifiquement, des péchés d’hérésie ou de schisme. On n’y trouve aucune référence à ceux qui n’auraient pas reçu le message.
Ignace d’Antioche (? – 107 ap. J.-C.)
« Ne vous laissez pas abuser, mes frères : si quelqu’un suit celui qui se sépare, il n’héritera pas du Royaume de Dieu. Celui qui marche dans un sentiment étranger, celui-là ne se conforme pas à la Passion. »[20]
Irénée de Lyon (130 – 202 ap. J.-C.)
« Dans l’Église, Dieu a placé des Apôtres, des prophètes, des docteurs et tous les autres dons de l’Esprit, auxquels ne participent pas ceux qui ne courent pas à l’Église, mais qui s’excluent eux-mêmes de la vie par un esprit pervers et une manière d’agir encore pire. Car, là où est l’Église, là est l’Esprit de Dieu ; et là où est l’Esprit de Dieu, là est l’Église et toute grâce. »[21]
Origène (185 – 254 ap. J.-C.)
« Que personne donc ne se persuade, que personne ne se trompe : hors de cette maison, c’est-à-dire hors de l’Église, nul ne se sauve. Si quelqu’un en sort, il est responsable de sa propre mort. »[22]
Cyprien de Carthage (200 – 258 ap. J.-C.)
« Qu’ils ne pensent pas que la voie de la vie ou du salut demeure ouverte pour eux s’ils ont refusé d’obéir aux évêques et aux presbytres, puisque le Seigneur déclare dans le livre du Deutéronome : « Si quelqu’un agit avec insolence, n’écoutant ni le prêtre ni le juge, cet homme mourra. » Et alors on le mettait à mort par l’épée… mais à présent, les orgueilleux et les insolents sont mis à mort par l’épée de l’Esprit lorsqu’ils sont rejetés hors de l’Église. Car ils ne peuvent vivre au dehors, puisqu’il n’y a qu’une seule maison de Dieu, et qu’il ne peut y avoir de salut pour personne si ce n’est dans l’Église. »[23]
« Et ni le baptême de la confession publique ni celui du sang ne peuvent servir au salut de l’hérétique, parce qu’il n’y a pas de salut hors de l’Église. »[24]
« Celui qui, se séparant de l’Église, s’unit à une adultère, se sépare des promesses de l’Église ; il n’obtient pas les récompenses du Christ, celui qui abandonne son Église. Celui-là devient un étranger, un sacrilège et un ennemi. Celui-là ne peut plus avoir Dieu pour Père, qui n’a pas l’Église pour mère. »[25]
« Tant que tu es encore dans ce monde, il n’est jamais trop tard pour le repentir. Même aux portes de la mort, tu peux demander pardon pour tes péchés en faisant appel à l’unique vrai Dieu. Car la bonté de Dieu accorde au croyant l’absolution pour le salut, pour passer de la mort à l’immortalité. C’est le Christ qui accorde cette grâce. »[26]
Le salut des non-chrétiens à partir du IVᵉ siècle
Déjà au IVᵉ siècle, la situation de l’Église commence à changer. La persécution des chrétiens prend fin avec les édits des empereurs Galère (311) et Constantin (313), et le christianisme est déclaré par l’empereur Théodose Iᵉʳ[27] religion officielle de l’empire.
Le jugement de culpabilité porté contre les chrétiens schismatiques, pour s’être volontairement placés hors de l’Église, est également appliqué aux juifs et aux païens, dans un contexte où l’on présuppose qu’à cette époque le message de l’Évangile avait été proclamé dans tout le monde connu et que tous avaient eu suffisamment d’occasions de l’accepter. Le jugement négatif reposait ici sur le présupposé qu’à tous le message chrétien avait été prêché d’une manière suffisante pour leur permettre de comprendre la vérité, de telle sorte que ceux qui refusaient de l’accepter s’excluaient volontairement du Royaume de Dieu.
Que certains soient exclus du salut n’était nullement tenu pour un dessein arbitraire de Dieu. Ceux qui se condamnaient ne l’étaient pas parce que Dieu aurait voulu qu’ils ne fussent pas sauvés, mais parce qu’ils avaient rejeté les moyens que Dieu avait mis à leur disposition à cette fin.
Ambroise de Milan (340 – 397 ap. J.-C.)
« Si quelqu’un ne croit pas au Christ, il se prive lui-même de ses bienfaits universels, comme s’il refusait l’entrée aux rayons du soleil en fermant sa fenêtre. Car la miséricorde du Seigneur a été répandue par l’Église sur toutes les nations ; la foi a été distribuée à tous les peuples. »[28]
Jean Chrysostome (347 – 407 ap. J.-C.)
« On ne devrait pas croire que l’ignorance excuse les non-croyants… Lorsque tu ignores ce qui peut être connu facilement, tu dois en subir le châtiment… Lorsque nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir dans les matières que nous ignorons, Dieu nous tendra la main ; mais si nous ne faisons pas ce que nous pouvons, nous ne jouirons pas de l’aide de Dieu… Ne dites donc pas : « Comment se fait-il que Dieu ait abandonné ce païen sincère et honnête ? » Vous vous apercevrez qu’il n’a pas été réellement diligent dans la recherche de la vérité, car ce qui touche à la vérité est aujourd’hui plus clair que le soleil. Comment obtiendront-ils le pardon, ceux qui, voyant la doctrine de la vérité répandue devant eux, ne font aucun effort pour la connaître ? Car aujourd’hui l’homme de Dieu est proclamé à tous… Il est impossible que qui que ce soit qui soit attentif dans sa recherche de la vérité soit abandonné par Dieu. »[29]
L’influence d’Augustin d’Hippone
Bien que saint Augustin ait reconnu la possibilité de salut pour les non-chrétiens par la foi implicite en Dieu aux temps antérieurs à la venue du Christ, il se montra rigoriste quant à l’impossibilité du salut de ces derniers au temps du Nouveau Testament.
On sait que saint Augustin connaissait l’existence, en Afrique, de tribus et de peuples situés au-delà des limites de l’empire romain et qui n’avaient jamais reçu la prédication.[30] À ceux-là on ne pouvait reprocher de se trouver « culpablement » hors de l’Église, et l’on aurait donc pu s’attendre à ce que le saint leur appliquât le même critère qu’à ceux qui vécurent aux temps antérieurs à la venue du Christ. Pourtant, il les exclut de la possibilité du salut, en soutenant d’abord que si Dieu refusait la foi à quelqu’un, c’était parce qu’il prévoyait que, si elle lui était offerte, cette personne la rejetterait ; et en alléguant ensuite que la peine contractée par le péché originel était suffisante pour justifier Dieu dans la condamnation, non seulement des enfants qui mouraient sans le baptême, mais aussi des adultes qui mouraient dans l’ignorance de la foi chrétienne.
Il ne put trouver aucune solution quant à la possibilité de salut pour ceux qui meurent sans le baptême et hors de l’Église. On ne saurait pourtant lui reprocher ce qui ne devait être pleinement éclairci que par le développement théologique postérieur.
Les disciples d’Augustin
Parmi les différents disciples d’Augustin, certains se placèrent dans sa même ligne, d’autres surent s’en écarter sur ces points délicats.
L’un de ceux qui suivirent sa ligne fut saint Fulgence, évêque de Ruspe (en Afrique du Nord), qui, pour s’être tenu de trop près à saint Augustin sur ces points, alla jusqu’à nier la volonté salvifique universelle de Dieu, selon laquelle Dieu veut que tous les hommes soient sauvés :
« S’il était vrai que Dieu voulût universellement que tous soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité, comment se fait-il que cette Vérité ait caché à certains hommes le mystère de sa connaissance ? Assurément, à ceux à qui il a refusé une telle connaissance, il a également refusé le salut… Par conséquent, il a voulu sauver ceux auxquels il donna la connaissance du mystère du salut, et n’a pas voulu sauver ceux auxquels il refusa la connaissance de ce mystère salvifique. S’il eût voulu le salut des uns et des autres, il eût accordé à tous deux la connaissance de la vérité. »[31]
Un autre de ses disciples, saint Prosper d’Aquitaine, se montra toutefois capable de discerner entre la doctrine essentielle d’Augustin sur la primauté de la grâce et certaines des conséquences qu’il crut pouvoir en tirer. Aussi affirme-t-il, à la différence de saint Fulgence, que Dieu veut bien que tous les hommes soient sauvés, tout en admettant que le cas des enfants morts sans le baptême demeure pour lui un mystère insoluble qu’il abandonne à la miséricorde de Dieu.
Sur le problème de ceux qui meurent comme non-croyants, pour n’avoir jamais entendu l’Évangile, il écrit :
« Il n’y a pas lieu de douter que Jésus-Christ Notre Seigneur soit mort pour les non-croyants et pour les pécheurs. S’il y en avait eu qui n’appartinssent à aucune de ces deux catégories, le Christ ne serait pas mort pour tous. Mais il est mort pour tous les hommes sans exception… »[32]
« Il est peut-être vrai que, de même que nous savons qu’aux temps anciens certains ne furent pas admis à la dignité de fils de Dieu, de même aujourd’hui, dans les contrées les plus éloignées du monde, il y a certaines nations qui n’ont pas encore vu la lumière de la grâce du Sauveur. Mais nous ne doutons pas que, dans le dessein caché de Dieu, un temps d’appel leur a été également fixé, où elles entendront et accueilleront l’Évangile qui leur demeure encore inconnu. Même aujourd’hui, elles reçoivent cette quantité d’aide générale que les cieux ont toujours accordée à tout homme. »[33]
« … nous croyons avec une pleine confiance en la bonté de Dieu, qui « veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité ». Nous devons tenir cela comme étant sa volonté immuable depuis l’éternité, qui se manifeste aux divers degrés auxquels, dans sa sagesse, il choisit d’accroître ses dons généraux par des faveurs particulières. »[34]
Thomas d’Aquin
Saint Thomas, comme les théologiens médiévaux, estimait que le cas de celui qui n’aurait pas eu l’occasion d’entendre l’Évangile était quelque chose d’exceptionnel ; pour lui, un tel cas devait ressembler à celui d’un enfant élevé dans la forêt ou parmi les bêtes. Pour ce type de cas, il affirme que Dieu ne laisserait pas une personne sans les moyens nécessaires à son salut, pourvu qu’elle fît tout ce qui est en son pouvoir avec la grâce reçue, de sorte qu’elle pût, avant le terme de sa vie, parvenir à une foi explicite :
« Si l’on parle de ce que l’homme peut faire sans l’aide de la grâce, il est obligé à beaucoup de choses qu’il ne peut réaliser sans l’aide de la grâce réparatrice — par exemple, aimer Dieu et le prochain, et également croire aux articles de la foi. Mais tout cela, il peut l’accomplir avec l’aide de la grâce. Cette aide de la grâce, à tous ceux à qui elle est donnée divinement, est donnée par miséricorde ; mais à ceux à qui elle est refusée, elle est refusée par justice, en châtiment d’un péché antérieur, au moins du péché originel, comme l’affirme saint Augustin dans De correptione et gratia. »[35]
La découverte du Nouveau Monde et l’accroissement de la réflexion théologique sur le dogme
Avec la découverte de l’Amérique, les théologiens se rendent compte que les cas de ceux qui n’ont pas entendu l’Évangile ne sont ni aussi peu nombreux ni aussi exceptionnels qu’on avait pu le penser : ils se trouvaient devant une situation où d’innombrables personnes avaient vécu sans connaître l’Évangile, sans faute de leur part, pendant plus de mille cinq cents ans.
La solution présentée jusqu’alors par saint Thomas ne se révélait pas suffisamment satisfaisante : il était très difficile de concilier comment des populations entières d’un continent, n’ayant jamais entendu la moindre prédication, pouvaient parvenir à une foi explicite. C’est ici que Melchior Cano O.P.[36], tout en restant dans la ligne de saint Thomas, va un pas plus loin et parvient à la conclusion que, pour ces personnes de bon cœur qui coopéraient à la grâce qu’elles recevaient, il leur suffisait de poser un acte de foi implicite, tel qu’il est décrit en He 11, 6. Une solution semblable fut soutenue par Domingo de Soto O.P.[37]
Le protestantisme, étranger au dogme mais professant que personne ne pouvait être sauvé sans confesser sa foi dans le Christ, avait résolu la situation des indigènes américains morts sans entendre l’Évangile d’une manière beaucoup plus simple : tous en enfer. Pour Jean Calvin, par exemple, Dieu avait prédestiné à la damnation éternelle ceux qui étaient privés de la connaissance de l’Évangile. Si Dieu ne leur avait pas accordé la révélation, c’était parce qu’il les avait abandonnés à leur malice, et nul ne pouvait contester cela parce que cela faisait partie du « dessein impénétrable » de Dieu. C’est dans ce contexte qu’Albert Pigge, s’opposant au rigorisme calviniste, soutient que la Providence de Dieu fixe des temps différents pour la promulgation de l’Évangile aux divers groupes de personnes, et qu’elle procure à tous des moyens de salut :
« Ceci est tout à fait certain : il est impossible d’établir le même moment où l’on puisse dire, ou où l’on aurait jamais pu dire, que l’Évangile a été suffisamment promulgué dans le monde entier. Car Dieu n’a pas déterminé le même temps pour l’appel de toutes les nations. Étant donné que, même aujourd’hui, dans de nombreuses régions du monde, il y a bien des nations où la lumière du Sauveur n’a pas brillé, et d’autres, en nombre toujours croissant, que cette lumière commence seulement à illuminer par l’intermédiaire des missionnaires. Il ne peut y avoir de doute que de telles personnes se trouvent dans les mêmes conditions où était Corneille avant d’être instruit dans la foi par Pierre. »[38]
L’apport de Robert Bellarmin
Saint Robert Bellarmin[39] aborda le cas des personnes qui n’ont jamais entendu l’Évangile, expliquant que le dessein salvifique universel de Dieu offre à tout homme la possibilité d’être sauvé, du moins en quelque moment et en quelque lieu.
« Nous disons « en quelque moment ou lieu », parce que nous ne déterminons pas si cette aide est accessible à tout moment de la vie d’une personne… Nous disons qu’il n’est personne qui ne reçoive, à quelque moment, cette aide. Nous disons ensuite « médiatement ou immédiatement », parce que nous croyons que ceux qui ont l’usage de la raison reçoivent de saintes inspirations de Dieu et, sans autre médiation, ont une grâce qui les rend capables ; et s’ils coopèrent avec elle, ils peuvent se disposer à la justification et finalement parvenir au salut. »[40]
« Ceux à qui l’Évangile n’a pas encore été prêché peuvent connaître l’existence de Dieu par les créatures ; et ainsi ils peuvent être mus par la grâce prévenante à croire que Dieu existe et qu’il récompense ceux qui le cherchent, et à partir de cette foi ils peuvent être ensuite conduits par Dieu, qui les guide et les aide, à des prières et à des œuvres de charité ; et de cette manière, ils peuvent obtenir, par la prière, une plus grande lumière de foi que Dieu leur communiquera facilement, par lui-même ou par la médiation d’hommes ou d’anges. »[41]
Une solution semblable fut soutenue par Francisco Suárez.[42]
Le développement du concept d’ignorance invincible jusqu’au concile Vatican II
Ainsi commence à se développer dans l’Église la conscience de ce qu’il y en a beaucoup qui se trouvent dans un certain état dans lequel on ne peut pas les tenir pour coupables de leur séparation de l’Église catholique.
L’apport de Jean de Lugo S.J.
Bien que De Lugo[43] ait soutenu au fond la même position que Bellarmin et Suárez, il développa plus avant le concept d’ignorance invincible, en l’appliquant non seulement à ceux qui n’avaient jamais entendu l’Évangile, mais encore à ceux à qui l’Évangile n’avait pas été prêché d’une manière suffisamment efficace pour les mouvoir véritablement à la conversion. Il distingue la situation de l’hérésiarque qui s’éloigne de l’Église par son obstination de celle de quiconque naît au sein d’un schisme ou d’une secte hérétique, et qui n’a jamais eu le moyen de se rendre compte qu’il se trouve dans l’erreur.
« Ceux qui ne croient pas de la foi catholique peuvent être répartis en diverses catégories. Il y en a qui, bien qu’ils ne croient pas à tous les dogmes de la religion catholique, reconnaissent l’unique vrai Dieu : ce sont les Turcs et tous les musulmans, ainsi que les juifs. D’autres reconnaissent le Dieu Trine et le Christ, comme le font la plupart des hérétiques… Or, si ces personnes sont excusées du péché d’infidélité par ignorance invincible, elles peuvent être sauvées. »[44]
« Quelqu’un qui est baptisé, étant enfant, par des hérétiques, et qui est élevé par eux dans une doctrine fausse, lorsqu’il atteint l’âge adulte, pourrait ne pas être coupable, pendant un certain temps, de péché contre la foi catholique, puisqu’elle ne lui a pas été présentée d’une manière suffisante pour l’obliger à l’accepter. Toutefois, si la foi catholique lui est ensuite proposée de manière suffisante pour l’obliger à l’accepter et à abandonner les erreurs qui lui sont contraires, et qu’il persiste néanmoins dans son erreur, alors il serait hérétique. »[45]
Giovanni Perrone, S.J.
L’apport de Giovanni Perrone[46] est semblable aux précédents : tout en réaffirmant d’une part le dogme, il souligne d’autre part que celui-ci se réfère à ceux qui sont culpablement en état de séparation de l’Église.
« Pour ceux qui meurent dans un état coupable d’hérésie, de schisme ou d’incroyance, il ne peut y avoir de salut ; en d’autres termes, on ne peut obtenir le salut hors de l’Église catholique. Alors, comme il ressort de la forme sous laquelle cette proposition est énoncée, nous ne parlons que de ceux qui sont culpablement en état d’hérésie, de schisme ou d’incroyance.
En d’autres termes, nous ne parlons que des sectaires formels, non pas simplement matériels. Ces derniers le sont parce qu’ils ont été élevés depuis l’enfance dans des erreurs et des préjugés, et ne soupçonnent pas qu’ils se trouvent réellement en hérésie ou en schisme ; ou bien, si un tel soupçon leur vient à l’esprit, ils cherchent la vérité de tout leur cœur et d’une âme sincère. Laissons de telles personnes au jugement de Dieu, car c’est lui qui voit à l’intérieur et examine les pensées et les voies du cœur. Car la bonté et la miséricorde de Dieu ne permettent pas que quiconque n’est pas coupable d’une faute délibérée souffre des tourments éternels en enfer. Affirmer le contraire serait contraire à l’enseignement explicite de l’Église. »[47]
« Il appartient à la divine Providence d’offrir à tous les hommes des moyens suffisants pour leur salut. En vertu du fait que Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, et que nul ne peut être sauvé sans la foi, Dieu accorde à tout homme qui ne met pas d’obstacle — et parfois même à ceux qui en mettent, car cette grâce n’est pas méritée — par sa miséricorde et en vertu des mérites du Christ, soit une illumination ou une révélation surnaturelle intérieure, soit il fait en sorte qu’ils reçoivent d’autres un enseignement sur la foi ; et ainsi ils peuvent être justifiés et sauvés. Et ce mode d’agir de Dieu ne doit pas être considéré comme miraculeux, car il appartient à la Providence ordinaire surnaturelle de Dieu. »[48]
Le Pape Pie IX
Le témoignage du Pape Pie IX est important. Dans son allocution Singulari quadam de l’année 1854, comme cela a déjà été cité, il avait soutenu également que « personne ne peut être sauvé hors de l’Église ». Or, dans cette même allocution, il nuance et ajoute que Dieu ne condamne pas les innocents qui n’ont jamais entendu le message de l’Évangile, si bien que l’expression « Extra Ecclesiam Nulla Salus » ne les concerne pas. Il combat en même temps l’indifférentisme religieux, selon lequel toutes les religions seraient des voies de salut, ainsi que le rigorisme qui excluait du salut ceux qui, sans faute de leur part, se trouvaient éloignés de l’Église :
« Non sans tristesse, nous avons appris qu’une autre erreur, non moins nuisible, a pris possession de certaines parties du monde catholique, et qu’elle s’est glissée dans l’esprit de beaucoup de catholiques qui croient pouvoir espérer le salut éternel de tous ceux qui n’ont en aucune manière vécu dans la véritable Église du Christ. Aussi ont-ils coutume de demander fréquemment quels seront le destin et la condition de ceux qui ne se sont jamais donnés à la foi catholique et, guidés par les raisons les plus absurdes, attendent une réponse favorable à leur opinion dépravée. Loin de nous la prétention d’établir des limites à la miséricorde de Dieu, qui est infinie. Loin de nous la volonté de scruter les desseins et les jugements cachés de Dieu, qui sont « un immense abîme » que la pensée humaine ne peut jamais pénétrer. Conformément à notre charge apostolique, nous souhaitons encourager votre sollicitude et votre vigilance épiscopales, afin que, dans la mesure où vous pourrez employer toutes vos énergies, vous arrachiez de l’esprit des hommes cette idée impie et nocive selon laquelle la voie du salut éternel se trouverait dans n’importe quelle religion. Avec toute l’habileté et toute la science dont vous disposez, vous devriez prouver au peuple confié à vos soins que les dogmes de la foi catholique ne s’opposent en aucune manière à la miséricorde et à la justice divines. Il faut certes tenir qu’il fait partie de la foi que personne ne peut être sauvé hors de l’Église apostolique romaine, qui est l’unique arche de salut, et que celui qui n’y entre pas périra dans le déluge. Mais nous devons aussi, de la même manière, défendre comme certain que ceux qui souffrent de l’ignorance de la vraie foi, si cette ignorance est invincible, ne seront jamais accusés d’aucune faute à ce sujet aux yeux du Seigneur. Qui donc s’arrogerait le pouvoir d’indiquer l’étendue d’une telle ignorance selon la nature et la variété des peuples, des religions, des talents et de tant d’autres choses ? »[49]
Neuf ans plus tard, le Pape traite le même sujet dans une encyclique adressée à tous les évêques d’Italie :
« Nous devons de nouveau mentionner et réprouver une très grave erreur dans laquelle certains catholiques sont malheureusement tombés, en croyant que les hommes qui vivent dans l’erreur et qui sont entièrement éloignés de la vraie foi et de l’unité catholique peuvent parvenir à la vie éternelle. Cela est absolument contraire à la doctrine catholique. Il est connu de Nous et de vous que ceux qui souffrent d’ignorance invincible touchant notre très sainte religion, et qui, observant assidûment la loi naturelle et ses préceptes que Dieu a inscrits dans le cœur de tous, étant disposés à obéir à Dieu, à vivre une vie honnête et droite, peuvent, par l’action de la lumière divine et de la grâce, parvenir à la vie éternelle ; car Dieu, qui voit clairement, scrute et connaît l’esprit, les intentions, les pensées et les mœurs de tous, en raison de sa suprême bonté et miséricorde, ne permet jamais que quiconque n’est pas coupable d’un péché délibéré soit puni des châtiments éternels. Mais c’est également un dogme catholique parfaitement connu que nul ne peut être sauvé hors de l’Église catholique, et que ceux qui sont contumaces contre l’autorité et les définitions de cette même Église, et qui sont obstinément séparés de l’unité de cette Église et du successeur de Pierre, le Pontife romain, à qui la garde de la vigne a été confiée par le Sauveur, ne peuvent obtenir le salut éternel. »[50]
Le Pape ne dit pas que l’ignorance invincible est cause de salut, mais qu’elle est cause de non-culpabilité. Il ne dit pas non plus que les gens sont sauvés simplement pour avoir observé la loi morale, ce qui serait du pélagianisme, mais il souligne qu’ils peuvent être sauvés « par l’action de la lumière et de la grâce divines ».
Le Pape Pie XII
Dans son encyclique Mystici Corporis, il reconnaît la possibilité de salut pour ceux qui étaient inculpablement hors de l’Église :
« Nous exhortons instamment tous et chacun à se montrer prompts à suivre les mouvements intérieurs de la grâce, et à chercher avec un sérieux plus grand à se dégager d’un état dans lequel ils ne peuvent être certains de leur propre salut. Car, même si par un certain désir inconscient ils peuvent être en relation avec le Corps Mystique du Rédempteur, ils demeurent privés de tant de dons et de secours du Ciel, si puissants, dont on ne peut jouir que dans l’Église catholique. »[51]
Dans ce texte, le Pape souligne qu’ils « ne peuvent pas être certains » de leur salut (ce qui n’affirme ni ne nie qu’ils puissent être sauvés), en même temps qu’il parle de ce qu’ils peuvent être en relation avec le Corps Mystique du Christ par un « certain désir inconscient », d’une manière semblable à ce que saint Robert Bellarmin avait déjà soutenu au XVIᵉ siècle.
Le cas de Leonard Feeney
À la fin des années 1940 surgit une controverse lorsque le père Leonard Feeney dénonça l’archevêque Richard Cushing pour hérésie, parce que ce dernier déclarait que les non-catholiques pouvaient être sauvés. Le père Feeney interprétait le dogme de manière rigoriste et, après avoir porté son accusation contre l’archevêque, celui-ci en appela à Rome pour obtenir une interprétation autorisée. Voici les extraits les plus pertinents de la réponse du Saint-Office :
« Parmi les doctrines que l’Église a toujours prêchées et ne cessera jamais de prêcher, il faut compter cet énoncé infaillible qui nous enseigne que « hors de l’Église, point de salut ». Mais ce dogme doit être entendu dans le sens où l’Église elle-même l’entend. Car notre Sauveur n’a pas remis le dépôt de la foi à la merci d’interprétations privées, mais au Magistère de l’Église…
C’est pourquoi personne ne pourra être sauvé qui, sachant que le Christ a fondé l’Église par un acte divin, refuserait malgré tout de se soumettre à elle ou refuserait l’obéissance au Pontife romain, Vicaire du Christ sur la terre…
Car, pour obtenir le salut éternel, l’incorporation effective (reapse) à l’Église comme membre n’est pas toujours requise ; mais il est au moins requis qu’on y adhère par le « vœu » et le désir (voto et desiderio). Mais ce désir n’a pas toujours à être explicite, comme c’est le cas chez les catéchumènes ; au contraire, dans le cas où l’homme se trouve dans une ignorance invincible, Dieu accepte aussi le désir implicite. Il est ainsi nommé parce qu’il est contenu dans la bonne disposition de l’âme par laquelle l’homme veut conformer sa volonté à celle de Dieu.
Ces choses sont clairement enseignées par le Souverain Pontife Pie XII dans sa lettre dogmatique sur le Corps Mystique du Christ… Vers la fin de l’encyclique, lorsque, de tout son cœur, il invite à l’union tous ceux qui n’appartiennent pas au corps de l’Église catholique, le Pape mentionne ceux « qui sont ordonnés au Corps Mystique du Christ par quelque sorte de désir ». En aucune manière il n’exclut ces hommes du salut éternel, mais, d’un autre côté, il met en évidence qu’ils sont dans un état « où ils ne peuvent être certains de leur propre salut »…
Par ces paroles prudentes, il réprouve aussi bien ceux qui excluent du salut éternel tous ceux qui sont unis à l’Église par un simple désir implicite, que ceux qui affirment faussement que les hommes sont sauvés dans n’importe quelle religion de la même manière. Mais il ne faut pas penser qu’un simple désir quelconque d’entrer dans l’Église suffise à sauver. Car il est requis un désir qui soit informé par une charité parfaite. Le vœu ou désir implicite ne peut produire son effet à moins que l’homme ne possède la foi surnaturelle. »[52]
Conclusions
Tout le développement théologique précédent a débouché sur l’enseignement actuel contenu dans le concile Vatican II et résumé dans le Catéchisme. Le cœur de l’enseignement, bien qu’exprimé de diverses manières selon les différents contextes historiques, a toujours souligné la nécessité de l’Église pour le salut, ainsi que la volonté salvifique universelle de Dieu, qui veut que tous les hommes soient sauvés. Tout cela, bien entendu, en rejetant aussi bien l’indifférentisme religieux, pour lequel toutes les religions seraient des voies de salut, que le rigorisme qui prétend exclure catégoriquement la possibilité de salut pour ceux qui, sans faute de leur part, ne connaissent ni le Christ ni son Église.
Notes
- Denzinger-Schönmetzer, Enchiridion symbolorum, definitionum, declarationum, édition n. 34, 1967, 792. ↩
- Ibid., 802 ↩
- Ibid., 870 ↩
- Ibid., 875. ↩
- Ibid., 1351. ↩
- Ibid., 1870 ↩
- Ibid., 2865. ↩
- Ibid., 2867. ↩
- Le pape Pie X imposa au clergé un serment antimoderniste dans lequel on demandait de déclarer : « Je rejette absolument la fiction hérétique de l’évolution des dogmes, selon laquelle ceux-ci pourraient passer d’un sens à un autre, différent de celui que l’Église a d’abord professé » (Denzinger-Schönmetzer 3541). ↩
- Il est possible d’employer le terme « évolution » en précisant qu’il s’agit d’une évolution dans le même sens, et non d’une évolution transformiste. À cet égard, l’ouvrage du Père Francisco Marín-Sola intitulé La evolución homogénea del dogma católico (L’évolution homogène du dogme catholique) est vivement recommandé. ↩
- Op. cit. Denzinger-Schönmetzer 3020. ↩
- Acta Apostolicae Sedis 65, 1973, 402-403. ↩
- Justin Martyr, Dialogue avec Tryphon, 45,3. Daniel Ruiz Bueno, Padres Apologetas Griegos, Biblioteca de Autores Cristianos 116, 3ᵉ édition, Madrid 1996, p. 375-376. ↩
- Justin Martyr, Apologie I, 46,1-3. Ibid., p. 232-233. ↩
- Clément d’Alexandrie, Stromates 7,2. New Advent Encyclopedia, https://www.newadvent.org/fathers/02107.htm ↩
- Contre Celse 4,7. New Advent Encyclopedia, http://www.newadvent.org/fathers/04164.htm ↩
- Jean Chrysostome, In Ioannem hom. 8 ; PG 59, 67-68. New Advent Encyclopedia, http://www.newadvent.org/fathers/240108.htm ↩
- Augustin d’Hippone, Lettre 102, 12.15. Œuvres complètes de saint Augustin, t. VIII, BAC 69, Madrid 1986, p. 719 et 722. ↩
- Mc 16, 15-16. ↩
- Ignace d’Antioche, Lettre aux Philadelphiens 3, 3. Daniel Ruiz Bueno, Padres Apostólicos, BAC 65, cinquième édition, Madrid 1985, p. 483. ↩
- Irénée de Lyon, Contre les hérésies (Adversus Haereses) 3,24,1. ↩
- Origène, Homiliae in Jesu Nave 3,5 pg. 12, 841-842 ↩
- Cyprien de Carthage, Lettre 4, 4 ; Corpus scriptorum ecclesiasticorum latinorum 3, 2 : 476-477. ↩
- Cyprien de Carthage, Lettre 73, 21 ; Corpus scriptorum ecclesiasticorum latinorum 3, 2 ; 795. ↩
- Cyprien de Carthage, L’unité de l’Église, 6,77. AWC 25,48-49. ↩
- Cité d’après M. Bévenot, Salus extra ecclesiam non est (S. Cyprien), dans Fides Sacramenti, Sacramentum Fidei, éd. H. J. Auf der Maur, Assen 1981, p. 105. ↩
- Théodose Iᵉʳ fut empereur de l’Empire romain de l’an 379 à l’an 395. ↩
- Ambroise de Milan, In Psalm 118 Sermo 8,57 ; Migne Patrologia Latina, 15, 13-18 ↩
- Jean Chrysostome, In Epist. ad Rom. Hom. 26,3-4 ; PG 60, 641-642. ↩
- Il écrit à ce sujet : « Il y a parmi nous, ici-même en Afrique, d’innombrables peuples barbares auxquels l’Évangile n’a pas encore été prêché. Nous pouvons le vérifier chaque jour grâce aux prisonniers que les Romains capturent et réduisent en servitude. » Lettre 199, 12. 46 ; Corpus scriptorum ecclesiasticorum latinorum 57, 284. ↩
- Fulgence de Ruspe, De veritate praedestinationis 3, 16-18. Migne Patrologia Latina 65, 660-661. ↩
- Prosper d’Aquitaine, De vocatione 2, 16. Migne, Patrologia Latina 51, 702-703. ↩
- Prosper d’Aquitaine, De vocatione 2,17. Ibid., 51, 704. ↩
- Prosper d’Aquitaine, De vocatione 2,18. Ibid., 51, 706. ↩
- Thomas d’Aquin, Somme de théologie II-IIae, q. 2, a. 5, ad 1. ↩
- Melchior Cano O.P. (1509-1560) fut un frère dominicain, théologien et évêque des Canaries. ↩
- Domingo de Soto O.P. (1494-1570) fut un théologien espagnol dominicain. ↩
- Albert Pigge, De Libero hominis arbitrio, lib. X, fol. 180 v–181 r. ↩
- Robert Bellarmin fut archevêque, cardinal et inquisiteur jésuite. ↩
- Robert Bellarmin, De Gratia et libero arbitrio, lib. 2, cap. 5 ; éd. Giuliano, vol. 4, p. 301. ↩
- Ibid., vol. 4, p. 308. ↩
- Francisco Suárez (1548-1619) fut un théologien jésuite renommé. ↩
- Jean de Lugo (1583-1660) fut cardinal et théologien. ↩
- Juan de Lugo S.J., De virtute fidei divinae, disp. 12, n. 50-51. ↩
- Ibid., disp. 20, n. 149. ↩
- Giovanni Perrone (1794-1876) fut un théologien italien. ↩
- Giovanni Perrone S.J., De vera religione, pars II, Prop. XI, n. 265, in Praelectiones theologicae, vol. I, éd. 34, Torino : Marietti, 1900, p. 214. ↩
- Giovanni Perrone, De virtutibus fidei spei et caritatis ; De fide, n. 321, p. 115. ↩
- Pie IX, Singulari quadam, Acta Pii IX, I/I, p. 626. ↩
- Pie IX, Quanto conficiamur moerore, Acta Pii IX I/3, p. 613. ↩
- Pie XII, Mystici corporis, n. 100. ↩
- Lettre du Saint-Office à l’archevêque Cushing, 1949. ↩