L’imposition des mains comme geste d’« ordination ». Les degrés hiérarchiques du sacerdoce.
Chapitre VIII : LA TRANSMISSION DU SACERDOCE ET LA HIÉRARCHIE DANS LES ACTES DES APÔTRES ET DANS LES LETTRES DE SAINT PAUL.
La grâce… conférée par l’imposition des mains.
Dans les livres du NT, on trouve très souvent des allusions aux impositions des mains. Quant au contenu, ce rite a diverses significations. En Mt 10,13-16, par exemple, il exprime la bénédiction donnée à quelqu’un par ce geste. Très souvent, surtout dans les descriptions de guérisons miraculeuses, il s’agit du Christ qui impose les mains. (Mt 9,18 ; Mc 6,5 ; 8,23-25 ; Lc 4,40 ; 13,13). Les apôtres ont parfois eu recours eux aussi à ce geste pour accorder la guérison (Ac 28,8). Paul lui-même recouvre la vue lorsque Ananie impose les mains sur lui (Ac 9,12-17).
Mais il y a des textes dans lesquels l’imposition des mains est un signe extérieur de la transmission d’un certain pouvoir ou d’une fonction. Ainsi, par exemple, l’élection des diacres se réalise par la prière et l’imposition des mains de la part du collège des apôtres sur les sept candidats qui leur sont présentés (Ac 6,6). De la même manière, en imposant les mains, Paul et Barnabé ont institué des anciens dans toutes les communautés (14,23) ; par le même rite furent institués les presbytres et les évêques à Éphèse ; ainsi est décrit l’envoi en mission de Paul et Barnabé parmi les païens : « Alors, après avoir prié et jeûné, ils imposèrent les mains sur eux et les abandonnèrent à leur mission » (13,3).[1]
Sur la base de ces textes, on peut croire que le pouvoir d’exercer l’apostolat depuis le temps de Paul était transmis par l’imposition des mains et une prière non mieux spécifiée. Les textes d’Ac 13,13 et 14,23 le démontrent clairement. Trois déclinaisons de Pierre dans les lettres à Timothée méritent un examen attentif : 1 Tm 4,14 ; 5,22 ; 2 Tm 1,6.
Pour résoudre plus commodément une difficulté de ces textes, il convient d’analyser ensemble 1 Tm 4,14 et 2 Tm 1,6 : « ne néglige pas le don spirituel qui est en toi, qui t’a été conféré par une intervention prophétique, accompagné de l’imposition des mains de la part du collège des presbytres » (1 Tm 4,14) ; « c’est pourquoi je t’exhorte à raviver le don que Dieu a déposé en toi par l’imposition des mains » (2 Tm 1,6). Ici, c’est Paul lui-même qui a imposé les mains sur le disciple, tandis que le texte de 1 Tm 4,14 parle d’une communauté sacerdotale non trop précisée. Bien des données semblent donc indiquer que cette communauté accompagnait Paul et qu’il était l’acteur principal du rite rappelé : de fait, dans les deux textes ont été employées deux prépositions différentes. La participation de la communauté sacerdotale à la cérémonie de l’imposition des mains est exprimée par la préposition metá, qui désigne presque toujours les circonstances qui accompagnent une action. Dans le texte de 2 Tm 1,6, au contraire, la phrase qui parle de l’imposition des mains de la part de Paul porte la préposition diá, qui exprime en général l’idée de causalité instrumentale.
Il ne s’agit pas d’une simple particularité grammaticale, mais cela semble plutôt une invitation à considérer que dans les deux cas c’est Paul qui impose les mains à Timothée. Paul est cité seul dans le second texte, tandis que le premier parle de la participation de la communauté des anciens.
Le contexte ne permet pas d’assimiler cette imposition des mains à une bénédiction quelconque et encore moins au récit d’une guérison. Le contenu théologique du texte reçoit toute sa signification en vertu des parallèles vétérotestamentaires, dans lesquels l’imposition des mains souligne la solidarité entre celui qui bénissait et celui qui recevait la bénédiction, et recevait ainsi un certain bien. (Lv 1,4 ; 16,21 ; Nb 8,10 ; 27,15 ; Dt 34,9) On est donc en présence d’un rite biblique qui confère l’Esprit et transmet une charge, comme on le voit en Nb 27,18-23, où Moïse confère la succession à Josué.
La signification du rite de l’imposition des mains est aussi la suivante : le ministère de la nouvelle alliance se transmet, afin que la mission et le sacerdoce du Christ ne soient pas communiqués seulement aux apôtres, mais aussi à leurs successeurs, jusqu’à la fin des temps, comme le suggère 1 Co 11,26 : « chaque fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne ».
L’imposition des mains était accompagnée d’une prière, dont la formule ne s’est pas conservée. Celle-ci devait exprimer la volonté de Dieu sur l’élu, invoquer sur lui l’Esprit de Dieu. On peut s’en faire une idée en considérant le charisme spécial produit par l’imposition des mains et par la prière prononcée en cette occasion, charisme dont on parle seulement dans les textes qui font allusion à ce rite : annoncer l’évangile avec une véritable autorité doctrinale ; accomplir bien l’œuvre apostolique (1 Tm 4,12-16) ; recevoir « un esprit de force, d’amour et de maîtrise de soi » (2 Tm 1,7). En grâce de ce « don (chárisma) que Dieu a déposé » en lui, l’apôtre peut se montrer fort par la grâce de Dieu, ne pas avoir honte de l’évangile et le proclamer dans le monde entier.
Paul, alors, a transmis son pouvoir (que lui-même avait reçu de Dieu : 2 Tm 1,11) à Timothée. Celui-ci, à son tour, pourra le communiquer à d’autres. De fait, 1 Tm 5,22 met en garde contre la hâte d’imposer les mains sur quiconque. Certains exégètes voudraient y distinguer quelque trace d’un rite pénitentiel. Il s’agit plutôt du même rite dont parlent 1 Tm 4,14 et 2 Tm 1,6 ; l’allusion aux presbytres immédiatement précédente (vv. 17-21) donne appui à cette interprétation.[2]
Ces textes montrent que la charge des ministres du sacerdoce du Christ se transmet par l’imposition des mains et la prière qui l’accompagne. Il est peu probable qu’il soit ici fait référence à un rite institué comme tel par Jésus lui-même ; et l’on ne peut pas non plus faire valoir l’idée d’une origine judéo-rabbinique[3]. Les apôtres, conscients d’engager l’avenir, se référèrent à un rite significatif pratiqué par les responsables de l’ancien Israël (Nb 27,18-23) ; dans le nouveau peuple de Dieu, au moyen du même rite qui communique l’Esprit, les chefs assurèrent la pérennité de leur succession.
Auteur : Casimir Romaniuk
Casimir Romaniuk, Il sacerdozio del Nuovo Testamento. Esegesi e Tradizione, Bologna (1976), 213-226.
Traduit par la Sœur María de las Virtudes, SSVM, Convento de Contemplativas, Pontina, Italie
Bibliographie
N. ADLER, Taufe und Handauflegung. Eine Exegetisch-theologische Untersuchung von Apg. 8,14-17 (Neutestamentliche Abhandlungen B. XIX, Heft 3), Münster i. Westf., 1951.
J. BEHM, Die Handauflegung im Urchristentum, Leipzig, 1911.
J. COPPENS, L’imposition des mains et les rites connexes dans le Nouveau Testament et dans l’Eglise ancienne, París, 1925.
J. B. FREY, Les communautés juives à Rome aux premiers siècles de l’eglise, RSR 19, 1931, pp. 137-145.
J. L. LEUBA, L’Institution et l’Evénment, París- Neuchâtel, 1950.
E. LOHSE, Die Ordination im Spätjudentum und im Neuen Testament, Göttingen, 1951.
W. MICHELIS, Das Altesamt der christlichen Gemeide im Lichte der Heiligen Schrift, Bern, 1953.
__________________________________________________________________________________________________________________________
Les degrés hiérarchiques du sacerdoce dans les Actes des Apôtres et dans les lettres de saint Paul.[4]
Disciples et apôtres
Il y a quelques différences de terminologie quant à l’usage du terme « disciple » dans les évangiles et dans les Actes des Apôtres. Dans les évangiles sont désignés comme disciples des hommes qui avaient uni leur sort à celui de Jésus, soit par un consentement tacite, soit par un désir explicite. Ils constituaient sans doute un groupe consistant, mais non au point de se confondre avec la multitude des gens.
L’auteur du troisième évangile emploie fréquemment le terme « disciple » aussi dans les Actes des Apôtres : cette fois, il indique simplement les fidèles, les membres des diverses églises : « en ces jours-là, comme le nombre des disciples augmentait, il s’éleva des murmures parmi les hellénistes contre les hébreux… Les douze convoquèrent alors l’assemblée des disciples et dirent : … » (Ac 6,1-2 ; cf. aussi Ac 6,7 ; 9,25 ; 9,38 ; 11,26-29 ; 13,52 ; 14,20.22.28 ; 15,10 ; 16,1 ; 18,23-27 ; 19,1-30 ; 20,1-30 ; 21,4-16).
Les formes d’organisation de l’église se développèrent depuis le moment où le Christ choisit les douze. Les Actes des Apôtres laissent entrevoir que la hiérarchie dans l’église se constitua proprement à partir de ce groupe. Les Actes leur donnent le nom d’apôtres sans le réserver exclusivement à eux, puisqu’il est attribué aussi à Paul et à ceux que les douze et Paul appelèrent à faire partie du groupe, comme Joseph appelé Barnabé, originaire de Chypre (Ac 4,36). Jacques, le frère du maître, chef de la communauté de Jérusalem, fut lui aussi, du moins selon certains exégètes, un apôtre institué non par le Christ, mais par les hommes. Contrairement à Barnabé, apôtre itinérant, Jacques demeure à Jérusalem jusqu’à la fin de sa vie. Le premier représente une hiérarchie ambulante et le second le type d’un pouvoir résidentiel. Tous deux étaient plénipotentiaires du Collège des Apôtres, c’est-à-dire de ceux qui accompagnèrent le Seigneur Jésus tout le temps qu’Il vécut parmi eux (Ac 1,21) et qui le virent ressuscité.
Pour autant qu’ils sont moins connus, Andronicus et Junie étaient aussi, selon Paul lui-même, d’authentiques apôtres institués par les hommes (Rm 16,7).
Ainsi sont donc appelés apôtres des hommes qui se consacrent à un travail apostolique, quel qu’il soit. Paul les distingue clairement du corps des douze, ne les met jamais au même niveau et ne dit jamais qu’ils sont institués comme apôtres de Jésus-Christ.
Il a conscience que la présence de quelque chose d’incommunicable réside dans l’expérience des douze et dans la sienne.
Les diacres
Avec le passage du temps, l’Église se sépare toujours davantage de la synagogue, et par les engagements de caractère social qu’elle assume, elle a besoin de forces nouvelles. On arrive ainsi à l’institution du diaconat (Ac 6,1-7), dont l’existence marque une étape dans l’histoire de l’organisation de l’Église primitive. Les diacres ont principalement la tâche d’organiser l’œuvre caritative de l’Église (Ac 6,3)[5]. Ils peuvent aussi enseigner, comme le prouve l’activité de saint Étienne (6,8-51) et de Philippe (8,5 ss) ; ils ont aussi le droit de baptiser (8,38). Et plus haut nous avons vu qu’ils sont institués diacres au moyen de l’imposition des mains. Ils participent de très près au ministère des apôtres.
En Ph 1,1 ils sont rappelés comme des personnages particulièrement dignes. Sur eux sont imposées quelques exigences morales importantes : cf. 1 Tm 3,8-10.12.13.
Il vaut la peine de noter qu’en 1 Tm 3,11 il est fait allusion à certaines femmes, les diaconesses. Il semble que l’une d’elles soit Phœbé, une pieuse femme rappelée en Rm 16,1, qui rendait service à Cenchrées. Des documents postérieurs attribuent à ces femmes le devoir d’enseigner à d’autres femmes les vérités de la foi, d’assister aux rites de baptême d’autres femmes et de visiter les malades. Les textes du NT ne disent rien sur la manière dont elles sont recrutées, et nous ne connaissons pas les détails de leur activité apostolique.
Les diacres n’avaient donc pas le pouvoir de gouverner les diverses églises locales. De même, il n’est jamais dit qu’ils aient imposé les mains sur quelqu’un. La communauté était unie à la personne de l’apôtre qui en était le chef effectif et exerçait son pouvoir, soit personnellement par des visites périodiques aux Églises qu’il avait fondées, soit par correspondance, soit aussi au moyen d’envoyés spéciaux.
Les presbytres-évêques
Avec le passage du temps, à côté de cette hiérarchie itinérante s’installe une hiérarchie locale, particulièrement dans les communautés palestiniennes et sur le modèle des administrations civiles.
Nous pensons notamment à l’institution des anciens (presbyteroi). C’était un collège généralement composé de sept hommes expérimentés et respectés de tous. Ils avaient un pouvoir administratif et judiciaire et devaient se préoccuper des questions financières de la communauté. Il semble donc qu’ils n’aient jamais exercé de fonctions sacerdotales.[6] Dans les sociétés non chrétiennes, les anciens formaient, avec les experts dans les Écritures, la classe des chefs du peuple ; à Jérusalem ils étaient membres du Sanhédrin (Flavius Josèphe, Antiq. IX, 3,15 ; XIV, 5,4). Or, certains textes des Actes des Apôtres nous font penser à un système administratif semblable aussi parmi les chrétiens. Par exemple, Paul et Barnabé remettent les dons pour l’Église d’Antioche proprement entre les mains des anciens (Ac 11,30). En outre, certains devoirs des anciens nécessitent les fonctions des diacres. Selon Ac 15,6, les anciens prirent une part active au « concile » de Jérusalem : non seulement ils y prirent la parole, mais aussi certaines décisions : « alors les apôtres et les anciens, d’accord avec l’Église entière, décidèrent d’élire quelques-uns d’entre eux et de les envoyer à Antioche avec Paul et Barnabé » (Ac 15,22). La formule « les apôtres et les anciens » se répète plusieurs fois dans les Actes des Apôtres (15,2-4.22), ce qui fait penser que les presbytres avaient non seulement un certain pouvoir administratif, mais aussi la possibilité de se prononcer sur les questions qui impliquaient la vie et l’avenir de l’Église. Sur le modèle de la société palestinienne, il existe des collèges d’anciens aussi dans les communautés fondées par Paul et Barnabé en Asie Mineure et en Grèce. Comme nous l’avons déjà vu, ils reçoivent leur charge par l’imposition des mains (Ac 14,23)[7].
Les anciens sont personnellement unis à la communauté d’origine ; c’est pourquoi l’on dit communément : « Les anciens de telle ou telle église ». Mais rien n’indique que l’un d’eux ait usurpé le privilège de la primauté, ni qu’il ait été à la tête de l’Église locale. Le pouvoir suprême est toujours entre les mains des apôtres en personne, bien que les anciens exerçassent un certain pouvoir de direction (1 Tm 5,17). Contrairement à la procédure d’élection observée dans les communautés palestiniennes non chrétiennes, Paul, dans les églises fondées par lui, choisit lui seul les anciens et leur impose les mains. On a ici une nouvelle indication sur la nature du sacerdoce ministériel : la médiation vient de Dieu, et elle est transmise par tradition.
Le terme « ancien », vu l’usage fréquent qu’en font les Actes des Apôtres, semble remonter très loin, ce qui fait penser que cette même fonction commença à exister dans les coutumes de l’Église primitive avant celle de l’épiscopat[8].
Avec le passage du temps apparaît dans ces mêmes communautés un nouveau titre : « gardien », « epíscopos », et les titulaires de cette charge ont un certain pouvoir sur les diacres et sur les fidèles. La communauté sur laquelle ils se trouvent comme guides s’appelle l’église de Dieu (1 Tm 3,5) et dans la vie de ces communautés la prière liturgique occupe la première place. Le « gouvernement » (proistámenoi, 1 Tm 3,4) est l’un des principaux devoirs de l’évêque. Il doit aussi savoir diriger et, sur l’exemple du Christ, il doit être un pasteur (poimén). Mais principalement il veille sur la communauté, il la « surveille ».
Ainsi en est-il surtout dans les églises d’Asie Mineure, au temps d’Ignace d’Antioche, c’est-à-dire entre le 1er et le 2e siècle. En témoignent les écrits d’Ignace d’Antioche, les lettres de Clément de Rome et la « doctrine des douze apôtres »[9]. Mais le terme epíscopos apparaissait déjà dans les Actes des Apôtres et dans les lettres de saint Paul, où il indique, parfois, les mêmes personnes qui ailleurs sont appelées « anciens ». Par exemple, en Ac 20,17, Paul convoque à Milet les anciens d’Éphèse et leur rappelle la responsabilité qu’ils ont en vertu de leur institution dans la charge d’évêques, de la part de l’Esprit Saint. Ils sont évêques pour veiller sur l’église de Dieu : « veillez sur vous-mêmes et sur tout le troupeau au sein duquel l’Esprit Saint vous a établis gardiens » (Ac 20,28).
Dans l’introduction de la lettre aux Philippiens, Paul salue les évêques et les diacres. Le fait qu’il laisse de côté les anciens pourrait s’expliquer en admettant que le terme epíscopoi désigne à la fois les évêques et les anciens. Il est probable que le terme epíscopoi soit employé de manière analogue en 1 Tm 3,2. On ne pourrait comprendre autrement le brusque changement par lequel le texte passe des évêques aux diacres. Bien plus : l’allusion aux évêques (au pluriel) de la ville de Philippes ou d’Éphèse serait en pleine contradiction avec la tradition de l’Église : il est en effet notable que l’usage interdit à deux évêques de résider dans une même ville[10]. Le texte de Tt 1,5-7 est encore plus éclairant sur la signification des termes epíscopos et presbyteros : « je t’ai laissé en Crète pour que tu achèves l’organisation et pour que tu institues les presbytres dans chaque ville, conformément à mes instructions… »
L’évêque, de fait, en sa qualité (deî gár tòn epíscopon eînai). Il s’agit ici des mêmes personnes, même si au début elles sont appelées « évêques » et ensuite « anciens ».
Ces termes, epíscopos et presbyteros, ne sont cependant pas synonymes. Le second désigne un état, tandis que le premier exprime l’idée d’une vigilance et indique une fonction déterminée[11].
En conséquence, lorsque ces mêmes personnages constituaient le collège dirigeant des églises locales, ils étaient appelés anciens ; et lorsque, avec le passage du temps, certaines de leurs fonctions se précisèrent mieux, on commença à les appeler évêques[12].
Les résultats des exégèses les plus récentes ne permettent plus de soutenir la thèse selon laquelle les epíscopoi du NT seraient les véritables prédécesseurs des prêtres ministériels, tandis que les presbyteroi auraient été des laïcs, sans voix au chapitre en ce qui concerne l’enseignement et le culte, avec une activité limitée à l’administration purement extérieure des églises. De nombreux textes scripturaires demeurent en contradiction avec une telle interprétation. En Ac 5,24 il est dit, en effet, que l’on imposait les mains tant aux anciens qu’aux évêques ; et de la lettre de Jc 5,14 on peut conclure que c’étaient proprement les anciens qui accomplissaient l’onction des malades, laquelle, en vérité, avait un caractère sacramentel. Il semble alors que ceux-là aient raison qui soutiennent que les anciens avaient le même pouvoir sacerdotal que les évêques. Ces derniers, en certaines circonstances, formaient un comité exécutif spécial créé par le collège des anciens. Le régime d’organisation des communautés non chrétiennes, juives et hellénistes, nous donne de nombreux exemples qui soutiennent cette hypothèse[13]. Dans l’Église primitive existaient donc, d’une part, des anciens-évêques qui avaient le devoir de présider les assemblées liturgiques, d’offrir l’eucharistie, d’enseigner au sens strict du mot et d’administrer les biens matériels de l’église ; d’autre part, les anciens qui n’étaient pas évêques, bien qu’ils eussent reçu tous les pouvoirs requis pour accomplir les actes qui viennent d’être mentionnés, n’exerçaient pas ce pouvoir ; ou s’ils l’exerçaient, ils le faisaient à tour de rôle, devenant ainsi évêques[14].
Mais cette règle admet trop d’exceptions. Nous avons déjà eu l’occasion de constater comment, dans l’espace de quelques versets, les auteurs inspirés, même en s’adressant aux mêmes destinataires, se servaient de deux termes, voulant ainsi attirer l’attention sur la diversité et l’ampleur des fonctions du chef de la communauté.
Cette observation prend toute sa signification lorsqu’on se rappelle les autres titres attribués aux responsables. Il s’agit de mots courants qui, dans les milieux juifs ou grecs, désignent les fonctionnaires et les chefs. Paul parle de ceux « préposés à l’assistance et au gouvernement de l’Église » (1 Co 12,38). Terme employé aussi en Rm 12,8 « celui qui préside » et en 1 Tm 5,17. Il ne s’agit pas d’un poste honorifique, mais d’une lourde charge de gouvernement. Les noms hegeúmenoi (He 13,7.17.24) et poiménes (Ep 4,11-12 ; 1 P 5,1-4) expriment l’idée que dans la communauté chrétienne le chef-guide conduit, nourrit son troupeau : « les pasteurs (sont) chargés d’organiser les saints pour l’œuvre du ministère, en vue de la construction du corps du Christ qui est l’église » (Ep 4,11-12). Enfin, le mot epimeletés évoque la fonction du curator romain, qui convoquait l’assemblée pour les fêtes et pour les jeux ou surveillait les travaux ordonnés par les organismes publics.
L’étude des degrés hiérarchiques du sacerdoce nous conduit à tirer les conclusions suivantes :
1- Dans les livres du NT et surtout dans les lettres de saint Paul, les termes « évêque » et « ancien » sont employés de manière à pouvoir être interchangeables, bien qu’on ne doive pas minimiser certaines différences de signification.
2- L’usage de désigner le chef de la communauté par le nom d’« ancien » est d’origine juive. Il met en relief le sérieux, la dignité, la maturité personnelle du responsable de l’Église.
3- Le terme epíscopos et la fonction qu’il désigne sont plutôt d’origine helléniste. Il indique la fonction plus que la dignité de la personne.
4- Ainsi la situation qui se reflète dans les lettres de Paul, à cause de l’imprécision et de la fluidité des expressions, s’écarte de l’état de choses que nous observons dans la vie de l’Église du deuxième et du troisième siècle.
5- Le vocabulaire souligne que la fonction des apôtres et de la hiérarchie instituée par eux est avant tout de gouvernement, de responsabilité envers le nouveau peuple de Dieu. Ce devoir se réalise, d’une part, dans l’évangelisation et, d’autre part, dans l’assemblée liturgique. Le ministre de Jésus annonce aux hommes la parole et fait monter vers Dieu l’offrande du peuple saint réuni autour du sacrifice de son Seigneur.
Bibliographie
E. BAUMGARTENER, Zur Siebenzahl der Diakone in der Urkiche zu Jerusalem, BZ, 1909, pp. 49-66.
S. BIHEL, De septem diaconis, «Antonianum» 3, 1928, pp. 129-150.
J. COLSON, Le fonction diaconale aux origines de l’Eglise, Paris-Bruges, 1960.
G. DIX, Le Ministère dans l’Eglise ancienne, Neuchâtel, 1955.
L. M. DEWAILLY, Envoyés du Père. Mission et Apostolicité, París, 1960.
D. ERMONI, Les premiers ouvriers de l’Evangile, París, 1905.
J. D’ESPINE, Les Anciens, Neuchâtel, 1946.
P. GAECHTER, Die Sieben, ZKTh 74, 1952,pp. 129-166.
G. HOLTUM, Die Terminologie berzüglich der kirchlichen Amter in der Apostolegeschichte, den Briefen des hl. Paulus und aderen neutestamentichen Schriften, «Theol. U. Glaube» 19, 1927, pp. 461-475.
J. MARTIMORT, De l‘évêque, Paris, 1946.
PH. MENOUD, L‘Eglise et les Ministères selon le Nouveau Testament, Neuchâtel, 1949.
K.H. RENGSTORF, Apostolat undl Predigtamt. Ein Beitrag zur neutestamentlichen Grundlegung einer Lehre vom Amti Kirche (Tübinger Studien zur systematischen Theologie 3), Stuttgart, 1934.
B. REICKE, Diakonie. Festfreude und Zelos in Verbindung mitl der altchristlichen Agapenfeier, Uppsala, 1951.
C. SPJCQ, Si quis episcopatum desiderant, RSPT, 1940, pp. 316-325.
K. L. SCHMIDT, Le Ministère et les ministères dans l‘Eglise du Nouveau Testament. RHPR 17, 1937, pp. 313-336.
J. SCHMITT, Sacerdoce judaique et hiérarchie ecciésiale dans les premières communautés palestiniennes, RSR 29, 1955, pp. 250-261.
R. SCHNACKENBURG, Episcopos und Hirtenamt. Zu Apg. XX, 28, « Episcopus ». Festchr. Kard. Faulhaber), Regensburg, 1949, pp. 66-88.
P. TISCHLEDER, Wesen und Stellung der Frau nach der Lehre des hl. Paulus, Münster, 1923.
J. VITEAU, L‘institution, des diacres et des veuves, RHE 22, 1926, pp. 513-537.
H. ZIMMERMANN, Die Wahl der Sieben (Apg. 6, 1-6). Ihre Bedeutung für die Wahrung der Einheit in der Kirche (Festschr. für Kard. J. Frings), Köln, 1960, pp. 364-378.
K. RAHNER, Cosa dice la teologia circa il ripristino del diaconato, in: « Saggi sui sacramenti e l‘escatologia », Roma, 1965, pp. 307-398.
Notes
- Le livre des Nombres nous montre un exemple analogue dans l’Ancien Testament : « Moïse fit comme le Seigneur le lui avait ordonné. Il prit Josué, le fit se tenir devant Éléazar le prêtre et devant toute la communauté ; il lui imposa les mains et lui donna ses ordres, comme le Seigneur l’avait dit par l’intermédiaire de Moïse » (27,22-23). ↩
- Sur ce sujet, cf. N. ADLER, Die Handauflegung im NT bereits ein Bussritus? Zur Auslegung von 1 Tim 5,22 (Neutestamentliche Aufsätze-Festschrift für J. Schmid), Regensburg, 1963, pp. 1-6. ↩
- Cf. J. LECUYER, Il sacerdozio di Cristo e della Chiesa, Bologna 1964, p. 319 s. ↩
- Ceux qui refusent d’admettre l’authenticité paulinienne des lettres pastorales s’appuient, entre autres choses, sur le fait que les degrés hiérarchiques du sacerdoce cités dans ces textes ne se trouvent confirmés que dans les sources historiques non bibliques du 2e et du début du 3e siècle. Selon ces auteurs, les lettres pastorales proviendraient de cette époque et ne seraient donc pas de saint Paul. D’autres, qui ne reconnaissent pas non plus l’authenticité des lettres pastorales, pensent que l’on peut parler d’interpolations ultérieures, au moins pour les fragments dans lesquels il est question de degrés hiérarchiques déjà déterminés. Cf. A. HARNACK, Entstehung und Entwicklung der Kirchenverfassung und des Kirchenrechts, Leipzig 1910, p. 50 ss ; H. LIETZMANN, Zur altchristlichen Verfassungsgeschichte, ZwissTh 55, 1913, pp. 97-152. ↩
- « Le service de la table », bien que tel soit le sens exact du verbe diakonéin, n’est certainement pas le seul motif pour lequel les sept diacres ont été appelés. Cf. J. COLSON, Les ecclésiales aux premiers siècles, París, 1956, p. 30 ss ; K. THIEME, Diaconie primordiale, remède au schisme primordial, « Dieu vivant » 26, 1954, pp. 101-123. ↩
- Cf. W. MICHELIS, Das Altesamt der christlichen Gemeinde im Lichte der Heiligen Schrift, Bern, 1953, p. 9 ss ; E. SCHURER, Geschichte des jüdischen Volkes, Leipzig, 1907, II, pp. 241-258 ; J. B. FREY, Les Communautés juives aux premiers siècles de l’Église, RSR 19, 1931, pp. 137-139. ↩
- L’élection des zeqenim, c’est-à-dire des anciens, se faisait déjà dans l’AT de manière analogue. (cf. Nb 11,16 ; 28,18). ↩
- Mais les textes de Qumrân pourraient suggérer que le titre d’évêque, dans la forme hébraïque mebbaqqer, pourrait remonter aussi loin que celui d’ancien. ↩
- Il est déjà employé par les Septante (Nb 4,16), dans lequel il exprime aussi la dignité de la personne qui le porte. Dans le NT, ce titre s’applique une fois au Christ en personne (1 P 2,25). ↩
- Cf. P. BENOIT, Les origines apostoliques de l’épiscopat, in « L’Evêque dans l’Eglise du Christ ». Travail du Symposium de L’Abresle, 1960, recueilli et édité par H. BUESSÈ et A. MANDUOZE, París, 1963, p. 16 ss. On pourra se référer aussi à l’article traduit en langue italienne : BENOIT, Le origini dell’episcopato nel NT, « Benoit, Esegesi e teologia », Roma, 1964, p. 461-487 (n.d.É.). ↩
- Cette différenciation dans l’usage des deux termes est déjà visible chez les traducteurs des 70 et dans la littérature grecque non biblique. Cf. P. BENOIT, Les origines apostoliques de l’épiscopat, pp. 18-32. ↩
- Ibidem, p. 36. ↩
- Ibidem, p. 44, notes 1-2. ↩
- Cf. P. BENOIT, Les origines apostoliques de l’épiscopat, pp. 44-45. L’hypothèse avancée par J. COLSON, qui soutient que les termes episcopos et presbyteros sont synonymes, est moins vraisemblable et simplifie trop le problème : on aurait fait usage du premier surtout dans le milieu hellénistique et du second dans les communautés formées principalement de judéo-chrétiens. (Les fonctions ecclésiales aux deux premiers siècles, p. 108 ss). ↩