–Tous te doivent leur service – Vierge et Mère de Dieu – qui toujours pries pour nous – et tu nous fais vivre.

–Ô claire virginité – source de toute vertu ! – ne cesse de donner le salut – à toute la chrétienté.

Certains exégètes catholiques nient que Marie ait été toujours vierge. Bien qu’ils admettent la conception virginale de Jésus –dans le meilleur des cas–, selon eux, la Vierge ne fut pas vierge. Du moins, à ce qu’ils assurent, c’est ce que confirme un examen scientifique, philologico-historico-critique, de la question. Elle fut plutôt mère d’une famille nombreuse. Cette thèse n’a pas provoqué une avalanche de réprobations énergiques de la part des exégètes et théologiens catholiques, car la plupart d’entre eux s’en tiennent à ce qui est « académiquement correct » à l’heure actuelle : laisser chacun exprimer librement sa pensée, sans la combattre publiquement.

Vittorio Messori, au contraire, au chapitre 50 de son ouvrage Ipotesi su Maria (Madrid, LibrosLibres 2012, 3ᵉ éd., pp. 425-441), fait une bonne synthèse de l’exégèse catholique sur cette grave question. Dans ce qui suit, je ferai une synthèse de sa synthèse, en entremêlant ses considérations et les miennes. Mais commençons par signaler, à titre d’exemple, un exégète catholique qui nie le fondement historico-évangélique à la foi de l’Église en la virginité perpétuelle de Marie.

John P. Meier (1942-) est prêtre catholique, professeur de Nouveau Testament à la Catholic University of America de Washington, professeur de N. T. à la Notre Dame University de l’Indiana, ancien président de la Catholic Biblical Association, directeur de la revue Catholic Biblical Quarterly. L’un des auteurs les plus influents dans les études bibliques actuelles du monde catholique.

Dans les années quatre-vingt-dix du siècle passé, il publia en plusieurs volumes une œuvre énorme, traduite dans les langues principales, intitulée Jesus: a Marginal Jew (Jesús, un judío marginal, éditée en espagnol par l’Édit. Verbo Divino, Estella, Espagne ; également en édition numérique. Sur le rabat de la couverture, on dit qu’« il est, probablement, le plus éminent spécialiste des études bibliques de sa génération ». L’imprimatur original (25-VI-1991) fut concédé par Mgr Patrick Sheridan, alors vicaire général du diocèse de New York ; en 2001, constitué Évêque auxiliaire du même diocèse.

Cet auteur éminent et si prestigieux, traitant des « frères et sœurs de Jésus » cités dans les Évangiles, écrit (soulignés de moi) que, « si –faisant abstraction de la foi et de l’enseignement ultérieur de l’Église– l’historien ou l’exégète est appelé à exprimer un jugement sur le Nouveau Testament et sur les textes patristiques que nous avons examinés, considérés simplement comme sources historiques, l’opinion la plus probable est que les frères et sœurs de Jésus soient de vrais frères ». En d’autres endroits de l’œuvre, cette « opinion la plus probable » est donnée comme une certitude. De cette manière, Meier, sans nier la foi catholique en la virginité perpétuelle de Marie, en élimine les fondements historiques et exégétiques ; bien plus, il considère comme le plus probable que l’Évangile nie ce que la foi de l’Église affirme. Et comme lui, tant d’autres exégètes et théologiens catholiques…

L’exégèse rationaliste, faisant abstraction par système de la foi dans ses recherches, ne craint pas d’aboutir à des conclusions contraires à la foi de l’Église. Elle commença à l’époque moderne dans le monde protestant, exigée logiquement par la théologie libérale. Et concrètement en rapport avec la Vierge Marie, tant l’exégèse que la théologie protestante libérale –luthériens, anglicans et autres– ont eu une tendance claire contre la dévotion catholique mariale, et par conséquent ont mis un soin particulier à nier à la Mère de Jésus ses plus hauts titres dogmatiques et dévotionnels, dont l’un est, et non le moindre, celui de toujours Vierge.

Le théologien protestant suisse Karl Barth (1886-1968), l’un des plus prestigieux du XXᵉ siècle, bien que se distanciant de la théologie protestante libérale, et créant la sienne propre, maintient l’allergie antimariale des protestants. Se référant à Lourdes, il écrivait : « cette grotte est le lieu où devient le plus évident ce qu’est la mariologie catholique : une tumeur de l’authentique christologie ». Et dans une lettre amicale à un collègue catholique, il lui disait : « cette mariologie qui est la vôtre, qu’il faut éliminer jusqu’à la racine ».

Néanmoins, au commencement de la mal nommée « Réforme », celle-ci reconnaît la perpétuelle virginité de Marie. Tant Luther, que Calvin et Zwingli, professent avec tout leur zèle cette vérité de la foi. Avec sa férocité d’expression habituelle, Luther considère comme « fous et vauriens » les rares hérétiques qui nièrent cette foi. Et plus tard, au milieu du XVIIᵉ siècle, la confession de foi des calvinistes continue d’affirmer que « Jésus naquit de la Vierge Marie et qu’elle demeura Vierge avant et après l’enfantement ».

Au contraire, les héritiers des pères de la Réforme, adoptant le naturalisme rationaliste des Lumières, engendrent l’exégèse protestante libérale. Se fondant sur elle, ils affirment depuis longtemps comme un fait indiscutable que Marie fut une mère de famille juive, qui eut au moins quatre fils et deux filles. Maurice Goguel, rationaliste réformé, écrit : « le problème des frères du Seigneur n’existe pas pour l’histoire, mais seulement pour la dogmatique catholique ». Giuseppe Barbaglio (1934-2007), bibliste catholique, cite et fait sienne cette phrase de Goguel (Jesús, hebreo de Galilea. Investigación histórica. Éd. Secretariado Trinitario, Salamanque 2003, p. 129-130). Joseph Bornkamm, luthérien, déclare : « seules des convenances doctrinales catholiques (ou orthodoxes), non les documents dont nous disposons, ont fait de ces frères des demi-frères ou des cousins, afin de défendre la virginité perpétuelle de Marie ». Or, une telle hérésie –et une telle erreur exégétique– a fini par contaminer bien des professeurs catholiques, « libres de préjugés confessionnels », habituellement à la remorque des plus notables exégètes protestants libéraux.

Il est à noter, au passage, que toutes les confessions chrétiennes qui suivent en exégèse un historicisme-critique rationaliste extrême suivent un chemin évident d’extinction. Les évangéliques, plutôt tentés par le fondamentalisme biblique, n’en veulent rien savoir, ni encore moins les orientaux orthodoxes. Ce sont des communautés chrétiennes dégénérées, qui acceptent l’avortement, la contraception, l’euthanasie, le divorce, l’homosexualité, le sacerdoce presbytéral ou épiscopal des femmes, parfois des lesbiennes reconnues, et ce sont elles qui produisent les exégèses les plus aberrantes, au goût de l’auteur et des idéologies mondaines à la mode… Ces communautés chrétiennes, n’étant pas assistées par la succession apostolique, sont en fait conduites non pas tant par leurs pasteurs que par leurs théologiens (bien plus valorisés dans le protestantisme que les pasteurs), et elles ont montré à notre époque un instinct presque infaillible pour adhérer successivement à toutes les pires erreurs : national-socialisme, anarchisme, autoritarisme fasciste, féminisme extrême, révolution sexuelle, pacifisme illimité, écologisme pseudo-religieux, conformisme permanent avec le modèle culturel prédominant dans le monde : dans l’éducation, les mœurs, la politique, l’art ou quoi que ce soit. Ils vivent intensément le Romains 12, 1-3, mais à l’envers.

Il semble incroyable que ceux qui commencèrent par la « Sola Scriptura » se soient retrouvés pratiquement « Sine Scriptura ». Mais c’est parfaitement compréhensible : étant donné le libre examen des Écritures, l’ayant broyée à l’époque moderne avec les exégèses analytiques les plus destructrices de la Parole divine, et ayant nié l’historicité de presque toute la Bible, des Évangiles aussi, ils se retrouvèrent sans Bible. Ces confessions survivent parfois péniblement dans des États protestants confessionnels, soutenues par les impôts ecclésiastiques perçus par l’Administration politique. Dans certaines villes, la Faculté de théologie subsiste, mais toute forme de culte dans les églises a déjà cessé, parce qu’elles sont restées vides. Leurs jours sont comptés.

Et les Églises locales catholiques qui sont plus ou moins contaminées par leur esprit prennent le même chemin vers l’extinction ou vers une réduction extrême. Pendant ce temps, la véritable Église Catholique et l’Orthodoxie subsistent, et les Évangéliques fondamentalistes croissent. Je demande pardon pour cette digression, et je reviens à notre thème.

* * *

La philologie rejette les objections contre la virginité perpétuelle de Marie. Au moins trois des Évangiles sont sûrement des traductions en grec d’originaux écrits en hébreu ou en araméen, dans lesquelles abondent les sémitismes, ce dont il ne semble pas être suffisamment tenu compte par l’exégèse historico-critique en ce qui concerne les « frères » de Jésus. Comme le signale Vittorio Messori,

« derrière le grec des Évangiles adelphòs, frère, se trouve l’araméen aha, ou l’hébreu ‘ah, qui peut signifier en même temps frère de sang, demi-frère, cousin ou neveu, mais aussi disciple, allié, membre de la même tribu et même « prochain » en général, ou de la même ville ou nation. Aujourd’hui encore, il n’existe pas en hébreu moderne de terme pour distinguer le frère du cousin, et il est nécessaire de recourir à des expressions comme « fils de la même mère (ou du même père) ». [Et il fait allusion à divers endroits de l’AT et du NT]… C’est précisément pour cela que les évangélistes –ou les traducteurs de l’araméen au grec– n’hésitèrent pas à employer les mots « frère de Jésus », sûrs de n’être mal interprétés par personne. Il en va toujours ainsi en Orient : l’arabe moderne non plus, comme l’hébreu actuel, n’a de terme pour distinguer les frères des cousins ; et en Afrique et dans toutes les cultures traditionnelles » (p. 436).

Frère est dans ces cultures « le fils de ma mère (ou de mon père) ». Selon cela, ce qui est un problème pour les biblistes occidentaux ne l’est pas dans les très vastes zones des langues orientales ou africaines. Bien que le grec ait un terme propre pour signifier « cousin » (anepsios ; p. ex., Col 4,10), même la Bible des Septante ne l’emploie presque jamais, préférant utiliser le mot adelphòs, car les deux termes peuvent s’employer indifféremment (p. ex., « notre frère Tobie », Tb 7,2). Mais examinons la question dans quelques scènes concrètes des Évangiles.

Aux noces de Cana, selon le récit de saint Jean (2,1-12), il est fait allusion aux frères de Jésus. « Après [la célébration des noces, Jésus] descendit à Capharnaüm avec sa mère, ses frères et [en grec kai] ses disciples ; mais ils n’y demeurèrent que peu de jours » (2,12). Et examinant ce texte, le bibliste José Miguel García Pérez (Madrid, 1951-), professeur à la Faculté de Théologie San Dámaso (Madrid), écrit :

« La particule grecque kai traduit textuellement un waw araméen qui, fréquemment, correspond à la conjonction copulative française et. Mais, dans ce cas, le waw est explicatif et son équivalent français est « donc, c’est-à-dire, à savoir ». Dans le grec des Évangiles, les cas où cette conjonction grecque revêt un tel sens ne sont pas rares ». Par exemple : « Les grands prêtres, les anciens, et les scribes et (kai) le sanhédrin tout entier » (Mc 15,1). Cette traduction est impropre, car le texte dit réellement : « Les grands prêtres, les anciens et les scribes, à savoir, le sanhédrin tout entier », car, en effet, ceux qui sont cités étaient ceux qui le composaient. De la même manière, le texte de Cana évoqué plus haut doit être correctement traduit ainsi : « Après, il descendit à Capharnaüm avec sa mère et ses frères, c’est-à-dire, ses disciples ; mais ils n’y demeurèrent que peu de jours ». L’argument philologique se voit renforcé par les circonstances concrètes : « S’il s’agissait de véritables frères, il serait évident de supposer un retour à Nazareth, où tous avaient leur maison. S’ils vont à Capharnaüm, la ville choisie par Jésus comme base pour son œuvre en Galilée, c’est simplement parce que ses compagnons ne sont ni frères ni autres parents, mais disciples. En conséquence, ce verset de Jean précise avec clarté qui sont réellement ces « frères » ».

Autour de Jésus maître se forme un petit clan spirituel, dans lequel tous sont « frères ». En ce sens il dit : « Qui sont ma mère et mes frères ? Et, promenant son regard sur ceux qui étaient assis autour de lui, il dit : Voici ma mère et mes frères. Car quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur et ma mère » (Mc 3,33).

Que Marie « enfanta son fils premier-né » (Lc 2,7) est une donnée acceptée même par les plus critiques. Par conséquent, si Jésus avait eu d’autres frères, fils de Marie, ceux-ci seraient des frères cadets –quatre garçons et probablement deux filles, selon ce qu’assurent ces exégètes–. Le foyer de Nazareth serait plein d’enfants. Il n’est pas facile alors d’expliquer comment saint Luc rapporte que Joseph et Marie, quand Jésus avait douze ans, montèrent avec lui seul à Jérusalem lors du pèlerinage annuel, et demeurèrent toute la fête, quelque sept jours. L’évangéliste rapporte même que « ses parents allaient chaque année à Jérusalem pour la fête de la Pâque » (2,41). Quand Jésus avait douze ans, combien de petits frères y avait-il de plus dans la maison de Nazareth ? Ce pèlerinage annuel est-il compatible avec la vie d’une mère de famille nombreuse, sujette à des grossesses successives, avec un foyer plein de petits enfants de moins de douze ans ? Le pèlerinage supposait quelque deux semaines d’absence de la maison. Et d’ailleurs, il n’était pas obligatoire… Marie n’eut qu’un seul fils, Jésus.

On ne comprend pas non plus, connaissant quelle était dans le cadre social d’Israël la rigidité de la hiérarchie intrafamiliale et la primauté absolue reconnue au premier-né, comment il est possible que les frères cadets aient osé chercher Jésus pour l’obliger à retourner à sa maison (Mt 12,46-50). Ces « frères » étaient sans doute des parents de Jésus, et plus âgés que lui.

Bien plus. Les évangélistes, concrètement Matthieu, qui appliquait systématiquement aux différentes vicissitudes de la vie de Jésus toute anticipation prophétique de l’Ancien Testament, n’auraient en aucune manière manqué de citer dans cette scène ce passage du Psaume : « je suis un étranger pour mes frères, comme un inconnu pour les fils de ma mère » (69,9). Mais non ; assurément, ceux qui voient d’un mauvais œil son ministère public ne sont pas pour Jésus « fils de sa mère, frères » de sang ; ce sont des parents. Jésus est le fils unique de Marie.

Saint Joseph, semble-t-il, mourut tôt, car déjà dans le ministère public de Jésus, à la Croix et à la Résurrection, il n’est pas présent. Par conséquent, lorsque Marie devint veuve, elle ne demeura pas seule avec son petit fils à Nazareth, mais, selon la norme et la coutume de son peuple, elle se joignit à sa famille, se fondant en elle. Le normal, donc, est que tous ceux du dehors considérassent comme « frères et sœurs » de Jésus les jeunes gens qui vivaient avec lui dans son nouveau foyer.

Jésus, avant de mourir, confie à saint Jean la garde de sa Mère très sainte. Cette décision si grave n’aurait pas de sens si Marie était la mère d’un bon nombre de fils et de filles. Nous savons qu’au jour de la Pentecôte, tous les apôtres sont réunis, persévérant « d’un même cœur dans la prière, avec quelques femmes, avec Marie, la Mère de Jésus, et avec ses frères » (Ac 1,13-14). Si ces « frères » ici cités étaient « fils de Marie », frères réels de Jésus, n’était-il pas naturel que ce fussent eux qui accueillissent chez eux leur propre mère ? Et pourtant ce fut saint Jean le favorisé : « et dès cette heure-là le disciple la prit chez lui » (Jn 19,27). Marie vierge n’eut qu’un seul fils, conçu par l’œuvre de l’Esprit Saint ; le fils qui mourut sur la Croix et ressuscita le troisième jour. Elle fut toujours vierge.

Mais disons-le clairement : tous ces arguments n’ont aucune force pour celui qui nie, du moins en grande partie, l’historicité des Évangiles. Ils ont de la valeur pour celui qui reconnaît l’historicité des paroles et des faits évoqués. Mais, par exemple, le dernier argument cité n’aura aucune force pour celui qui, faisant une approche historique de Jésus, nous dise qu’en réalité nous ne connaissons pas les événements concrets du Calvaire. Concrètement, « il semble assez clair que le « dialogue » de Jésus avec sa « mère » et le « disciple bien-aimé » est une scène construite par l’évangile de Jean » (Pagola, Jesús, 10ᵉ éd., 418). Avec une arbitraire semblable pour aller niant successivement l’historicité des dits et des faits rapportés par les évangélistes, nous nous retrouvons sans Évangiles. Et bien entendu, tout débat sur une question d’exégèse est impossible, si l’une des parties est disposée à rejeter l’historicité de tous ces dits ou faits qui sont contraires à sa pensée. Il n’y a rien à faire.

Josef Blinzler (1910-1970), prêtre et professeur d’exégèse du Nouveau Testament à Munich et à Passau, écrivit sur la question qui nous occupe un ouvrage très précieux, Die Brüder und Schwestern Jesu (Stuttgart 1967), traduit en plusieurs langues (p. ex., I fratelli e le sorelle di Gesù, Paideia 2011). Et dans celui-ci, avec d’autres auteurs, il expose plusieurs des arguments que je viens de citer en faveur de la perpétuelle virginité de Marie. Il synthétise ses thèses par ces paroles :

« Les prétendus frères et sœurs de Jésus étaient des cousins et des cousines. Pour Simon et Jude, la parenté venait de leur père Cléophas, qui était frère de saint Joseph et, comme lui, descendant de David ; le nom de leur mère n’est pas connu. La mère de Jacques et de Joset (Joseph) était une Marie, distincte de la mère de Jésus. Elle, ou son mari, étaient apparentés à la famille du Seigneur, mais il n’est pas possible de déterminer de quelle parenté il s’agissait. Il existe quelque indice que le père de Jacques et de Joset (Joseph) fût d’origine sacerdotale ou lévitique et qu’il fût un frère de Marie », etc. Ne pouvant entrer ici dans l’analyse détaillée de ces questions, je citerai d’autres paroles de Blinzler d’une grande valeur :

« Nous pouvons démontrer que l’interprétation catholique de l’expression « frères du Seigneur » n’est pas aprioristique, n’est pas une défense abstraite d’un dogme, mais prend sérieusement en considération le témoignage de l’histoire, c’est-à-dire du Nouveau Testament et de la Tradition la plus ancienne ». Et il observe avec peine que « s’il existe une différence dans la manière dont l’exégèse protestante et l’exégèse catholique présentent leurs positions, celle-ci consiste dans le fait que, du côté catholique, on prend soin de prendre en considération les arguments de la partie adverse, pour y répliquer ; tandis que les auteurs protestants jugent superflu de perdre davantage de temps et de procéder à la comparaison ».

On dit que « l’amour est aveugle ». Grande fausseté. Plus on aime une personne, mieux on la connaît. Le mauvais amour, lui, est aveugle. Mais, par exemple, un époux, s’il aime beaucoup et bien son épouse, « connaît » avec grande facilité ses peines, ce qui la réjouit, ses préférences, ses craintes, il saisit aussitôt ses états d’âme. C’est pourquoi l’Église Catholique et l’Orthodoxie, parce qu’elles aiment énormément la Mère de Jésus, et surtout par la grâce de Dieu, connaissent très bien Marie, tant dans l’exégèse que dans la théologie et la mystique. Elles savent avec une lucidité très certaine que le don sublime de la virginité, que Dieu concède à tant de chrétiens et de chrétiennes, l’a reçu avec une plénitude infinie et perpétuelle la Très Sainte Vierge Marie, la bénie entre toutes les femmes. Elles savent que son très sacré sein virginal conçut le Fils éternel de Dieu par l’œuvre de l’Esprit Saint, et que l’Unique-Engendré du Père fut l’Unique-Engendré de Marie bénie. Elles savent avec une certitude absolue que jamais la Providence divine ne disposa que de ce ventre ineffablement sacré naquissent, par l’œuvre de l’homme, d’autres êtres humains.

L’exégèse protestante libérale en général, mais spécialement en ce qui concerne Marie, regarde souvent avec mépris les argumentations des auteurs catholiques. Elle les considère comme arriérés et faiseurs de miracles, et ne tient presque aucun compte de leurs études et de leurs arguments. Elle pense que, à cause de notre marianisme fanatique, nous sommes fixés sur des questions trivialement gynécologiques touchant la virginité de Marie. Elle pense aussi que nous nous voyons obligés d’assujettir l’exégèse à l’enseignement dogmatique de l’Église –alors qu’en réalité c’est l’exégèse protestante libérale, si erronée, si malfaisante, qui est captive de ses préjugés naturalistes et antimariaux–. Ils ne parviennent pas à pressentir, ces fils de la Réforme, le mystère de Marie, le lien si profond et cohérent qui existe entre conception immaculée, maternité divine virginale, unicité de grâce « entre toutes les femmes », totalité absolue de sa perpétuelle consécration virginale au Seigneur, en âme et en corps.

* * *

Confessons enfin la foi de l’Église en la virginité perpétuelle de Marie. Le Catéchisme dit : « L’approfondissement de la foi en la maternité virginale a conduit l’Église à confesser la virginité réelle et perpétuelle de Marie… Et la liturgie de l’Église célèbre Marie comme l’Aeiparthénos, la « toujours vierge » » (499). « À cela on objecte parfois que l’Écriture mentionne des frères et sœurs de Jésus (cf. Mc 3,31-55 ; 6,3 ; 1 Co 9,5 ; Ga 1,19). Mais l’Église a toujours entendu ces passages comme ne se référant pas à d’autres enfants de la Vierge Marie. En effet, Jacques et Joseph « frères de Jésus » (Mt 13,55) sont les fils d’une Marie disciple du Christ (cf. Mt 27,56), qui est désignée de manière significative comme « l’autre Marie » (Mt 28,1). Il s’agit de proches parents de Jésus, selon une expression connue de l’Ancien Testament (cf. Gn 13,8 ; 14,16 ; 29,15 ; etc.) » (ib. 500). Par conséquent, « Jésus est le Fils unique de Marie » (ib. 501).

Jamais ces allusions à des « frères et sœurs » de Jésus ne firent douter l’Église primitive de la virginité perpétuelle de Marie. Tous savaient que dans les langues orientales ces termes signifiaient non seulement les frères charnels, mais les parents en général, les membres d’une même grande famille. Et lorsqu’un certain Helvidius, vers 380, allègue que Joseph et Marie avaient eu de nombreux enfants, il l’affirme pour combattre la supériorité du célibat monastique sur le mariage, et pour justifier sa thèse. Saint Jérôme lui répond, le plus grand exégète de l’époque, parfait connaisseur de l’hébreu et du grec, avec le traité Adversus Helvidium de perpetua virginitate Mariæ (383), dans lequel il démontre, avec des argumentations qui demeurent valables, que les « frères et sœurs » évoqués étaient des cousins de Jésus, non des fils de Marie. L’enseignement du grand Docteur de la Bible ne fit qu’exprimer avec les arguments d’un bibliste expert la tradition unanime de l’Église. La thèse de Marie comme mère de famille nombreuse ne surgit, comme nous l’avons rappelé, qu’aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, dans les milieux du protestantisme libéral, affecté par le rationalisme éclairé de son temps.

La foi de l’Église en la virginité perpétuelle de Marie a été bien des fois confessée dans la Tradition et dans le Magistère. Le Catéchisme de l’Église, comme je l’ai rappelé plus haut, l’affirme brièvement et clairement (499-501), et renvoie à de nombreux documents que je citerai ici de manière abrégée :

« Marie vierge », « la Vierge Mère », « la toujours Vierge Marie », ou simplement « la Vierge », sont des termes employés dans les formules traditionnelles qui ont exprimé la foi de l’Église : –(215) Traditio apostolica; Dz 10. –(374) Symbole d’Épiphane : « Marie toujours vierge » (aeiparthénos); Dz 44, titre qui se répétera dans de nombreux documents postérieurs. –(391) Saint Augustin ; Dz 14. –(404) Tyrannius Rufinus ; Dz 16. –(414) Nicétas ; Dz 19. –(449) Lettre de S. Léon le Grand à Flavien ; Dz291. –(553) V Concile de Constantinople ; Dz 427. –(561) Pélage I, Lettre au roi Childebert ; Dz442. –(653) Synode du Latran ; Dz 503. –(693) XVIᵉ Synode de Tolède ; Dz 573 : « la Vierge, de même qu’avant la conception elle conserva la pudeur de la virginité, de même après l’enfantement elle n’éprouva aucune corruption de son intégrité, car vierge elle conçut, vierge elle enfanta et après l’enfantement elle conserva toujours la pudeur de la virginité ». –(1274) II Concile de Lyon ; Dz 852. –(1555) Pie V, Cum quorundam ; Dz 1880 : « la toujours Vierge Marie… demeura toujours dans l’intégrité de la virginité, avant l’enfantement, dans l’enfantement et perpétuellement après l’enfantement »… Telle est la foi du peuple chrétien, réconfortée et exprimée par d’innombrables Pères et Docteurs de l’Église.

Le concile Vatican II aussi confesse « la glorieuse toujours Vierge Marie » (LG 52 ; cf. UR 15). Et Paul VI, dans le Credo du Peuple de Dieu (1968), confesse comme dogme de la foi que « Marie demeura toujours Vierge » (n. 14). Dans le Catéchisme hollandais (1968), on disait sur la virginité perpétuelle de Marie : « Jean 19,27 [les paroles de Jésus sur la croix à la Vierge et à saint Jean] rend particulièrement improbable que Marie eût d’autres enfants en dehors de Jésus » (Nouveau Catéchisme pour Adultes, Barcelone, Herder 1969, p. 81). Mais la Commission cardinalice formée pour le corriger lui exigea une déclaration plus ferme : « La virginité permanente de Marie est affirmée par la tradition de l’Église et est enseignée comme une vérité de foi par le magistère ». Telle est aussi, bien entendu, la foi unanime de l’Orthodoxie.

Tous les jours de l’année, nous les catholiques, au début de la Messe, confessons la perpétuelle virginité de la Très Sainte Vierge Marie : « confiteor Deo omnipotenti, beatæ Mariæ semper Virgini »… « C’est pourquoi je prie sainte Marie, toujours Vierge »… Lex orandi, lex credendi.

Note de l’éditeur : José María Iraburu est prêtre et docteur en théologie depuis plus de 30 ans.

Post post. –José Antonio Pagola, dans les huit premières éditions de son ouvrage Jesús; aproximación histórica, disait dans une note : « Meier, peut-être le chercheur catholique du plus grand prestige en ce moment, après une étude exhaustive conclut que « l’opinion la plus probable est que les frères et sœurs de Jésus le furent réellement » » (p. 43). Selon cela, l’examen scientifique de la question sur le plan historique et exégétique conduit probablement à la conviction que la Vierge ne fut pas vierge... Et dans l’édition révisée de son livre (9ᵉ et 10ᵉ) il modifie parcimonieusement cette note dans les termes qui suivent :

« Selon Marc 6,3, les habitants de Nazareth s’expriment ainsi : « N’est-ce pas là le charpentier, le fils de Marie et le frère de Jacques, de Joset, de Jude et de Simon ? Et ses sœurs ne sont-elles pas ici parmi nous ? ». Dans l’Église ancienne, il y avait déjà diverses réponses au moment d’aborder l’interprétation de ce texte et d’autres qui parlent de « frères » et de « sœurs » de Jésus (Marc 3,31-32 ; 1 Corinthiens 9,5 ; Galates 1,19). L’interprétation la plus répandue jusqu’à nos jours a été celle de Jérôme, qui les considère comme « cousins ou proches parents ». Les études de Meier et d’autres exégètes écartent aujourd’hui cette interprétation pour des raisons surtout philologiques, et considèrent que ces textes parlent de « frères » réels de Jésus. Ces conclusions, il faut les situer dans le contexte d’une culture patriarcale fondée sur l’agnatio (descendance par les mâles) : dans cette culture, la seule chose qui est affirmée quand on dit que deux personnes sont « frères » est qu’elles ont le même père. L’Église catholique a toujours entendu que ces passages ne se réfèrent pas à d’autres enfants de la Vierge Marie » (p. 53).

Deux options, donc, au choix : ce que disent « les études de Meier et d’autres exégètes » ou « ce que l’Église catholique a toujours enseigné » avec l’appui des exégètes catholiques, qui donnent un fondement évangélique au Magistère apostolique. Comme vous le voyez, la légère modification du texte faite par Pagola, après 8 éditions, avec plus de 70 000 exemplaires vendus, dans lesquels la Vierge n’est pas vierge, n’est pas aussi patente qu’il serait à souhaiter.

Auteur : Abbé José María Iraburu