Depuis déjà quelque temps, il est devenu habituel d’entendre de hauts prélats de l’Église des reconnaissances et des éloges à l’égard de la figure de Luther. On a tout dit: depuis des louanges modérées, où l’on admet qu’il a pu être mû par une intention bonne et droite, jusqu’à des éloges démesurés, où on le situe comme faisant partie de la grande Tradition de l’Église, ou même où l’on admet qu’il avait raison concernant la doctrine de la justification. Du point de vue d’un laïc, je veux dans cet article partager ce que je considère comme juste et injuste dans ces éloges politiquement corrects, à l’époque actuelle, de la figure et de la doctrine de Luther.

Sur les bonnes intentions de Martin Luther

Savoir avec certitude quelles étaient les intentions de Luther pour agir comme il l’a fait au temps de la Réforme protestante est impossible, car, comme nous le savons tous, Dieu seul connaît le for interne. Ce que nous pouvons faire, c’est nous former une opinion approximative et faillible, en évitant de tomber dans le jugement téméraire, sur la base de ce que Luther lui-même admettait et de l’étude objective des faits historiques. Dans cette perspective, dans le meilleur des cas, le maximum que l’on pourrait admettre, comme simple possibilité, est que Luther a pu agir avec ce que l’on appelle une conscience droite, quoique erronée.

Comme on nous l’a traditionnellement enseigné, agit en conscience droite celui qui juge de la bonté ou de la malice d’un acte avec fondement et prudence, contrairement à la conscience fausse, qui juge avec légèreté et sans fondement sérieux. En revanche, agit avec une conscience vraie celui qui, en plus d’agir en conscience droite, est juste dans son jugement et agit conformément à l’ordre moral objectif. Il ne faut pas confondre la conscience droite avec la vraie. Une personne peut agir avec une conscience droite lorsque, avec ses limites, elle a mis tout son effort à agir correctement, indépendamment du fait qu’elle réussisse (conscience vraie) ou qu’elle se trompe par quelque erreur spéculative (conscience erronée). Agit en conscience droite invinciblement erronée celui qui, après avoir fait tout son possible pour agir correctement, se trompe néanmoins, mais en agissant conformément à ce que sa conscience lui dicte; conscience qui, dans ce cas, serait insuffisamment formée.

Dans les propres écrits de Luther, nous le trouvons admettant qu’il a souffert une intense lutte intérieure, où il était tourmenté à l’idée qu’il pouvait avoir mal agi, mais qu’il finit par être convaincu qu’il agissait pour la gloire de Dieu. Luther écrivit à ce sujet:

Une fois, (le diable) me tourmenta, et m’étrangla presque avec les paroles de Paul à Timothée; au point que mon cœur voulait se dissoudre dans ma poitrine: ‘Tu as été la cause de ce que tant de moines et de moniales ont abandonné leurs monastères’. Le diable écartait habilement de ma vue les textes sur la justification… Je pensais: ‘Toi seul es celui qui ordonne ces choses; et, si tout était faux, tu serais responsable de tant d’âmes qui tombent en enfer’. Dans une telle tentation, j’en vins à souffrir des tourments infernaux jusqu’à ce que Dieu m’en sorte et me confirme que mes enseignements étaient parole de Dieu et doctrine véritable” (Martin Luther, Tisch. 141 I 62-63.)

Avant tout, ce que nous devons établir est de savoir si notre doctrine est parole de Dieu. Si cela est établi, nous sommes certains que la cause que nous défendons peut et doit être maintenue, et qu’il n’est pas de démon qui puisse la renverser… Moi, dans mon cœur, j’ai déjà rejeté toute autre doctrine religieuse, quelle qu’elle soit, et j’ai vaincu cette pensée très pénible que le cœur murmure: ‘Es-tu le seul à posséder la parole de Dieu? Et les autres ne l’ont-ils pas?’… Je trouve cet argument valable contre tous les prophètes, auxquels on disait aussi: ‘Vous êtes peu nombreux, le peuple de Dieu, c’est nous’” (Martin Luther, Tisch. 130 I 53-54)

Il semble que Luther ne se soit jamais libéré du doute et qu’au fil des années revînt en lui un persistant remords de conscience qu’il identifiait comme des tentations du démon. En 1535, à l’âge déjà avancé de 52 ans, il admet qu’il trouve encore l’argument “très spécieux et robuste des pseudo-apôtres”, qui l’attaquent de cette manière: “Les apôtres, les saints Pères et leurs successeurs nous ont laissé ces enseignements; telle est la pensée et la foi de l’Église. Or, il est impossible que le Christ ait laissé son Église errer pendant tant de siècles. Toi seul, tu n’en sais pas plus que tant d’hommes saints et que toute l’Église… Qui es-tu pour oser être en désaccord avec eux tous et pour nous imposer violemment un dogme différent? Quand Satan presse cet argument et conspire presque avec la chair et avec la raison, la conscience s’effraie et désespère, et il faut rentrer continuellement en soi-même et dire: Même si les saints Cyprien, Ambroise et Augustin; même si saint Pierre, saint Paul et saint Jean; même si les anges du ciel t’enseignent autre chose, voici ce que je sais avec certitude: je n’enseigne pas des choses humaines, mais divines; c’est-à-dire que (dans l’affaire du salut) j’attribue tout à Dieu, rien aux hommes” (WA 40,1 p.130-31)

Ce qui est certain, c’est que si une telle bonne intention a existé, l’orgueil l’a peu à peu conduit à s’éloigner toujours davantage de l’idéal évangélique, remplissant son cœur de haine et de malédictions, comme il l’a lui-même admis:

Puisque je ne peux pas prier, je dois maudire. Je dirai: Que ton nom soit sanctifié, mais j’ajouterai: Maudit, condamné, déshonoré soit le nom des papistes et de tous ceux qui blasphèment ton nom. Je dirai: Que ton règne vienne, et j’ajouterai: Maudite, condamnée, détruite soit la papauté avec tous les royaumes de la terre contraires à ton règne. Je dirai: Que ta volonté soit faite, et j’ajouterai: Maudites, condamnées, déshonorées et anéanties soient toutes les pensées et tous les plans des papistes et de tous ceux qui machinent contre ta volonté et ton conseil. En vérité, ainsi je prie tous les jours oralement et de tout cœur sans cesse, et avec moi tous ceux qui croient au Christ” (Martin Luther, WA 30,3 p.470).

Le cardinal Joseph Ratzinger, avant d’être pape, précisa à ce sujet:

Il faut tenir compte non seulement du fait qu’il existe des anathèmes catholiques contre la doctrine de Luther, mais aussi qu’il existe des disqualifications très explicites contre le catholicisme de la part du réformateur et de ses compagnons; réprobations qui culminent dans la phrase de Luther selon laquelle nous sommes restés divisés pour l’éternité. C’est le moment de nous référer à ces paroles pleines de rage prononcées par Luther au sujet du concile de Trente, dans lesquelles devint finalement clair son rejet de l’Église catholique: “Il faudrait faire prisonnier le Pape, les cardinaux et toute cette canaille qui l’idolâtre et le sanctifie; les traîner comme blasphémateurs, puis leur arracher la langue à la racine et les pendre tous en rang à la potence… Alors on pourrait leur permettre de célébrer le concile ou ce qu’ils voudraient depuis la potence, ou en enfer avec les démons”. (Card. Joseph Ratzinger, Iglesia, Ecumenismo y Política. Nuevos ensayos de eclesiología, Biblioteca de Autores Cristianos, Madrid 1987, p. 120).

Une fois plongé dans cette spirale de folie, quiconque différait de Luther sur n’importe quel point de doctrine ou qu’il considérait comme son ennemi était l’objet des qualificatifs les plus grossiers et vulgaires. Il appelle le duc Georges de Saxe “assassin”, “traître”, “infâme”, “sicaire”, “verseur de sang”, “fripon éhonté”, “menteur”, “maudit”, “chien”, “sanguinaire”, “démon”. Les insultes contre le Pape furent toujours une constante et il est presque impossible de les comptabiliser: “antéchrist maudit”, “petit âne papal”, “âne papal”, “évêque des hermaphrodites et pape des sodomites”, “apôtre du diable”. Les catholiques n’étaient pas les seuls objets de ses opprobres; ceux-ci atteignaient déjà les protestants eux-mêmes. Thomas Münzer, il l’appela “archidémon qui ne perpètre que brigandages, assassinats et effusions de sang”; son allié Andreas Karlstadt, lorsqu’il diverge de lui, devient un “sophiste, cet esprit fou”, “beaucoup plus fou que les papistes”. Il en va de même avec Ulrich Zwingli, qui, lorsqu’il nie la présence du Christ dans l’Eucharistie, devient “très digne d’une sainte haine, puisqu’il agit avec tant d’impudence et de malice au nom de la sainte parole de Dieu” et un “serviteur du diable”.

Il est évident que Luther n’était pas précisément la personne idéale pour tenter de réformer l’Église; et, tant de siècles après ces événements, il est clair que la figure du réformateur protestant n’a pas à continuer de séparer catholiques et protestants. Moi-même, qui n’éprouve aucune sympathie pour un personnage aussi sinistre, je n’aurais aucun problème à admettre qu’il a pu avoir au début une juste indignation face aux abus dans le trafic des indulgences, ou qu’il était sincèrement convaincu d’être dans la vérité. Admettre cela, je ne vois pas que ce soit lui concéder un gramme de raison.

Sur l’obscurcissement du sens de la gratuité du salut dans l’Église catholique

Mais un autre des éloges que l’on entend habituellement à propos de la figure de Luther, et qui commence déjà à être préoccupant, est celui où l’on admet et soutient que pendant des siècles, dans l’Église catholique, le sens de la gratuité du salut divin s’est perdu et que c’est Luther qui a eu le mérite de le retrouver. À ce sujet, on peut mentionner concrètement la prédication que le père Raniero Cantalamessa a faite en mars de la présente année dans la basilique Saint-Pierre, où il a affirmé ce qui suit:

Il existe le danger que quelqu’un entende parler de la justice de Dieu et, sans en connaître le sens, au lieu d’être encouragé, s’effraie. Saint Augustin l’avait déjà clairement expliqué: “La ‘justice de Dieu’, écrivait-il, est celle par laquelle il nous rend justes par sa grâce; exactement comme ‘le salut du Seigneur’ (Ps 3,9) est celui par lequel il nous sauve” (L’Esprit et la lettre, 32,56). En d’autres termes, la justice de Dieu est l’acte par lequel Dieu rend justes, agréables à lui, ceux qui croient en son Fils. Il ne s’agit pas de se faire justice, mais de rendre justes. «Luther a eu le mérite de remettre en lumière cette vérité, après que pendant des siècles, au moins dans la prédication chrétienne, le sens s’en était perdu; et c’est cela surtout que la chrétienté doit à la Réforme, qui l’an prochain aura cinq cents ans. “Quand j’ai découvert cela, écrivit plus tard le réformateur, je me suis senti renaître et il me semblait que les portes du paradis s’ouvraient toutes grandes” [Préface aux œuvres latines, éd. Weimar, 54, p.186.]» ”

S’il est possible qu’à l’époque de Luther certains prédicateurs des indulgences aient relégué au second plan la doctrine sur la gratuité de la grâce (j’ignore jusqu’à quel point), il n’est pas juste d’imputer cela à la prédication chrétienne de l’Église pendant des siècles. Comme l’a bien fait remarquer le prêtre et docteur en théologie José María Iraburu dans un article publié récemment, soutenir cela, c’est faire une grande injustice à ces prédicateurs qui eurent le plus de prestige et d’influence dans la chrétienté de leur temps, avant, pendant et après l’époque de Luther, et qui enseignèrent toujours la vraie doctrine catholique de la grâce et de la justification, et étaient libres de toute peste de pélagianisme ou de semi-pélagianisme. Parmi eux, il rappela sainte Hildegarde de Bingen (+1179), saint Dominique de Guzmán (+1221), saint François d’Assise (+1226), saint Antoine de Padoue (+1231), le bienheureux Ricerio de Mucia (+1236), David d’Augsbourg (+1272), saint Thomas d’Aquin (+1274), saint Bonaventure (+1274), sainte Gertrude de Helfta (+1302), sainte Angèle de Foligno (+1309), maître Eckhart (+1328), Tauler (+1361), le bienheureux Henri Suso (+1366), sainte Brigitte de Suède (+1373), sainte Catherine de Sienne (+1380), Ruysbroeck (+1381), le bienheureux Raymond de Capoue (+1399), saint Vincent Ferrier (+1419), saint Bernardin de Sienne (+1444), saint Jean de Capistran (+1456), Thomas a Kempis (+1471), sainte Catherine de Gênes (+1507), Bernabé de Palma (+1532), Francisco de Osuna (+1540), saint Ignace de Loyola (+1556), saint Pierre d’Alcántara (+1562), saint Jean d’Avila (+1569), et tant d’autres.

Peut-on vraiment affirmer avec justice que ces saints, docteurs, prédicateurs et maîtres spirituels ont ignoré dans leurs prédications la gratuité de la justification de l’homme par la grâce, qui commence dans la foi? Ont-ils obscurci en leur temps, “pendant des siècles”, “au moins dans la prédication” adressée au peuple, l’intelligence du salut comme pure grâce accordée gratuitement par le Seigneur? Les prédications de tous ces maîtres et docteurs, conservées aujourd’hui, sont une preuve claire que ce n’est pas vrai; et même si nous avons le plus noble désir d’améliorer les relations avec nos frères luthériens, la solution ne peut pas être de jeter injustement nos ancêtres dans la foi sous les sabots des chevaux.

Différences entre la doctrine catholique et la doctrine luthérienne

Pour comprendre quelles sont les différences réelles qui subsistent entre la doctrine catholique et la doctrine luthérienne, nous devons résumer, ne serait-ce que très brièvement, les erreurs de l’ancien moine allemand.

La concupiscence est toujours péché

Les catholiques croyons que l’on commet le péché en consentant à l’impulsion pécheresse, non simplement en la sentant. Pour Luther, en revanche, la concupiscence est déjà péché en elle-même, formelle et imputable. Cette première erreur conduisit Luther à une vie de tourment, parce que, malgré toutes les bonnes œuvres qu’il essayait de faire, il ne parvenait pas à atteindre la paix intérieure, se sentant constamment en péché mortel et proche de la damnation éternelle. Dans cet état psychologique, Luther est conduit vers sa deuxième erreur: la négation totale de la liberté humaine.

L’homme n’est pas libre

Comme le soutient Luther dans son œuvre De Servo Arbitrio, le péché originel a totalement détruit le libre arbitre de la personne humaine. Pour l’ancien moine allemand, l’homme est désormais incapable de faire quelque bonne œuvre; par conséquent toutes ses œuvres, même si elles ont belle apparence, sont néanmoins, et probablement, des péchés mortels… et si les œuvres des justes sont péché, comme l’affirme sa conclusion, à plus forte raison le seront celles de ceux qui ne sont pas encore justifiés.

La doctrine catholique enseigne, en revanche, qu’à la suite du péché originel, le libre arbitre se trouve affaibli mais non anéanti; et que, bien que pour accomplir des actes salutaires (actes qui conduisent au salut) la grâce de Dieu soit indispensable, l’homme peut encore accomplir sans l’aide de la grâce des œuvres moralement bonnes.

L’homme est justifié par la seule grâce au moyen de la foi fiduciaire, ou foi seule.

La troisième erreur de Luther part de la précédente, car il conclut que, si l’homme n’est pas libre, ceux qui sont sauvés le sont parce que Dieu leur accorde le salut de manière absolument passive et extrinsèque. L’homme ne coopère en rien à son salut; tout se résout par la certitude subjective d’avoir été justifié par la foi grâce à l’imputation des mérites du Christ. Il suffit d’accepter le Christ comme sauveur et de se fier au fait d’être sauvé pour assurer le salut, indépendamment du fait que l’on agisse conformément à la volonté de Dieu ou que l’on transgresse les commandements.

Dans cette perspective, l’homme reste pécheur mais est déclaré juste, d’une manière semblable à ce qui se passerait si nous prenions un homme misérable et en haillons et le couvrions, sans le laver, d’une tunique splendidement blanche. En le regardant, le juge verrait la tunique blanche et resplendissante (qui représente Jésus-Christ, mort pour nos péchés) au lieu du misérable qui se trouve dessous.

Les catholiques, au contraire, croyons que nous pouvons coopérer à notre justification, non par nos propres forces, mais parce que la grâce nous inspire et nous rend capables de le faire. Nous croyons en outre que Dieu ne nous déclare pas seulement justes, mais qu’il nous rend aussi justes; qu’il nous sanctifie et nous renouvelle, de sorte que, par la grâce, nous sommes une créature nouvelle. Par conséquent, nous devons vivre comme une créature nouvelle. La foi doit devenir agissante dans l’amour, dans l’accomplissement des commandements et dans les œuvres de charité.

La doctrine luthérienne, même pieusement vernie, et bien qu’elle prétende donner à la grâce la primauté, présente au fond une notion déficiente de celle-ci, puisqu’elle la croit impuissante à transformer l’homme et à le rendre véritablement saint, se contentant seulement de le déclarer juste, mais en le laissant impur et pécheur.

Les justifiés ne peuvent pas perdre leur salut

Si l’on conclut à tort que l’homme est sauvé par la foi seule, il est compréhensible que l’on conclue que le croyant justifié ne peut pas perdre son salut, même s’il n’obéit pas aux commandements et commet des péchés graves. C’est ainsi qu’en 1521, le premier août, Luther écrit dans une lettre à Melanchthon:

Si tu es prédicateur de la grâce, prêche une grâce véritable et non fictive; si la grâce est véritable, tu dois porter un péché véritable et non fictif. Sois pécheur et pèche hardiment, mais crois et réjouis-toi dans le Christ plus hardiment encore… tant que nous sommes ici [en ce monde], nous devons pécher… Aucun péché ne nous séparera de l’Agneau, même si nous forniquons et assassinons mille fois par jour”.

Les catholiques, au contraire, croyons que le croyant justifié peut tomber de l’état de grâce de Dieu s’il commet un péché mortel. L’Évangile est rempli d’avertissements en ce sens. Le Christ nous parle du sarment (croyant) qui cesse de porter du fruit (faire de bonnes œuvres): il est coupé et jeté au feu (Jean 15), et il rend clair que ce n’est pas seulement celui qui confesse sa foi en lui qui entrera dans le royaume des cieux, mais celui qui fait la volonté de Dieu (Matthieu 7,21). Quand le jeune homme riche demande à Jésus ce qu’il doit faire pour être sauvé, Il lui répond de garder les commandements (Matthieu 19,17). L’épître de Jacques, en son chapitre 2, contient pratiquement une réfutation formelle des thèses de Luther, au point que celui-ci tenta par tous les moyens de l’exclure de l’Écriture et la qualifia d’“épître de paille”.

Les erreurs dérivées de la doctrine de Luther

Mais les erreurs de Luther ne s’arrêtèrent pas là; et, comme un château de cartes qui tombe en série, elles continuèrent à se multiplier. En ce sens, le cardinal Joseph Ratzinger précisa:

Luther, après la rupture définitive, n’a pas seulement rejeté catégoriquement la papauté, mais a qualifié d’idolâtre la doctrine catholique de la messe, parce qu’il y voyait une rechute dans la Loi, avec la négation conséquente de l’Évangile. Réduire toutes ces confrontations à de simples malentendus est, à mon avis, une prétention illuministe qui ne donne pas la vraie mesure de ce que furent ces luttes passionnées, ni le poids de réalité présent dans leurs allégations. La vraie question, par conséquent, ne peut consister qu’à nous demander jusqu’à quel point il est aujourd’hui possible de dépasser les positions d’alors et d’atteindre un consensus qui aille au-delà de ce temps. En d’autres termes: l’unité exige des pas nouveaux et ne se réalise pas au moyen d’artifices interprétatifs. Si en son temps [la division] s’est réalisée avec des expériences religieuses opposées, qui ne pouvaient trouver place dans le champ vital de la doctrine ecclésiale transmise, aujourd’hui non plus l’unité ne se forge pas seulement au moyen de discussions variées, mais avec la force de l’expérience religieuse. L’indifférence n’est un moyen d’union qu’en apparence.

(Card. Joseph Ratzinger, Iglesia, Ecumenismo y Política. Nuevos ensayos de eclesiología, Biblioteca de Autores Cristianos, Madrid 1987, pp. 120-121).

Dit en langage simple, les différences existent, et les ignorer ne les fera pas disparaître; c’est le point que je traiterai ensuite.

Catholiques et protestants sont-ils aujourd’hui d’accord concernant la doctrine de la justification?

Le pape François, faisant allusion à l’accord catholique-luthérien concernant la justification de 1999, a déclaré dans une interview que “aujourd’hui, les protestants et les catholiques sont d’accord sur la doctrine de la justification”.

Avec tout le respect que mérite le Pape, et en comprenant que ce type de déclaration peut être motivé par la bonne intention de rechercher un rapprochement entre catholiques et protestants, je crois que, si nous sommes réalistes, nous devons accepter que la situation est très différente. En premier lieu, il faudrait nuancer que cette déclaration n’a été signée que par l’Église catholique et la Fédération luthérienne mondiale. Cette Fédération ne représente qu’un ensemble d’Églises luthériennes, qui n’embrassent ni 7% du protestantisme, ni même la totalité du luthéranisme. C’est un fait regrettable mais certain que le rejet de l’accord a été pratiquement total de la part du reste des dénominations chrétiennes, y compris les baptistes, méthodistes, calvinistes, pentecôtistes, etc.

Et, comme Luis Fernando Pérez l’a justement fait remarquer dans un article publié dans Infocatólica, même à l’intérieur du luthéranisme lui-même, cet accord a été largement rejeté par des centaines de théologiens et par l’Église évangélique du Danemark (luthérienne), avec un argument plein de bon sens: il s’agit d’un texte que Luther lui-même aurait rejeté, car il se rapproche de la doctrine catholique sur la justification et s’éloigne du sola fide de l’ancien moine augustin allemand.

Le théologien protestant José Grau l’a expliqué de la manière suivante:

Le soi-disant accord sur la justification de 1999, tout comme les conversations qui servirent de prolégomènes dans les deux dernières décennies du XXe siècle, font avec la doctrine de la justification la même chose que Trente fit avec l’augustinisme: ils se rapprochent sémantiquement de Luther (bien que sans le condamner nommément, spécifiquement, ni non plus lever l’excommunication vaticane qui pèse sur lui). Et de même qu’à Trente l’Église romaine a décaféiné Augustin (note de notre part: cela est faux), maintenant ces luthériens, bras dessus bras dessous avec les catholiques, décaféinent Luther.

Le résultat pratique n’est autre que la mise hors d’usage de la “dynamite” du message réformé, luthérien, protestant et surtout biblique (l’Évangile est puissance (dynamite) de Dieu pour le salut de quiconque croit…” Romains 1,16), en annulant le détonateur des doctrines de la grâce au moyen d’une terminologie théologique qui semble convenir à tous si on la lit d’une traite, sans approfondir les concepts. Des affirmations en équilibrent d’autres de signe différent, sans presque jamais entrer dans le cœur fondamental de la question.

Comme l’écrit Pedro Puigvert, dans une lettre à “La Vanguardia” (5-11-99): “Les catholiques n’ont rien cédé. Car confesser que la justification est l’œuvre de la grâce de Dieu, ils l’ont toujours cru, avec la coopération humaine qui maintenant se trouve être elle aussi fruit de la grâce, bien que l’Écriture le démente lorsqu’elle dit: ‘À celui qui travaille, le salaire n’est pas compté comme une grâce, mais comme une dette; mais à celui qui ne travaille pas, mais croit en Celui qui justifie l’impie, sa foi lui est comptée comme justice’ (Romains 4,5-6). Rome a gagné la bataille doctrinale. Si Luther levait la tête!

Personnellement, j’aimerais partager l’appréciation du Pape et croire que catholiques et évangéliques sont vraiment parvenus à professer une même foi concernant le thème de la justification; mais la dure réalité est autre: même les protestants eux-mêmes ne sont pas d’accord entre eux sur ce sujet.

Luther avait-il raison concernant la doctrine de la justification?

Aujourd’hui, il est à la mode de donner raison à Luther; c’est politiquement correct. Catholiques et évangéliques croyons-nous maintenant que l’homme est justifié par la grâce de Dieu? Oui, mais nous l’avons toujours cru. Le problème surgit lorsqu’on affirme, à propos des différences doctrinales réelles qui ont existé et existent entre la doctrine catholique et la doctrine luthérienne, que c’était Luther qui avait raison.

Si la doctrine de Luther, qui fut condamnée dogmatiquement par un concile œcuménique et dogmatique, se révèle être la vraie doctrine, alors autant éteindre la lumière et s’en aller, car les protestants auront alors raison de dire que nous n’avons besoin ni de papes ni de conciles, si, comme ils le soutiennent, ceux-ci peuvent se tromper lorsqu’ils définissent ce qui est dogme de foi.

Et si tout cela n’est qu’un geste diplomatique, il faut rappeler, comme on nous l’a toujours enseigné, qu’un œcuménisme qui n’est pas fondé sur la vérité n’est pas un véritable œcuménisme; et, même si nous posons ensemble et souriants pour la photo, nous ne serons pas plus proches les uns des autres qu’il y a 500 ans.

Auteur: José Miguel Arráiz