À la suite de l’un des articles publiés sur mon blog concernant le salut dans les religions non chrétiennes, un débat intéressant a surgi dans l’un des groupes auxquels je participe, où l’on est entré pleinement dans la question de l’infaillibilité des canonisations. Il m’a semblé opportun de prendre ce débat comme point de départ pour partager quelques informations relatives au sujet.
Définition de la canonisation
Je prendrai la définition de ce qu’est la canonisation auprès de la Congrégation pour les causes des saints :
« La doctrine relative aux institutions de la béatification (2) et de la canonisation (3) n’a pas changé pour l’essentiel au cours des siècles. Leur distinction (4), qui trouve son expression adéquate dans les formules énonciatives ou constitutives respectives, est nette et essentielle. La canonisation est la suprême glorification, de la part de l’Église, d’un serviteur de Dieu élevé à l’honneur des autels, au moyen d’un décret définitif et impératif pour toute l’Église, engageant le magistère solennel du Pontife romain. Cela s’exprime de manière non équivoque dans la formule : “Ad honorem Sanctae et Individuae Trinitatis…, auctoritate Domini Nostri Iesu Christi, beatorum Apostolorum Petri et Pauli ac Nostra… Beatum N.N. Sanctum esse decernimus ac definimus, ac Sanctorum Catalogo adscribimus, statuentes eum in universa Ecclesia inter Sanctos pia devotione recoli debere.” »
Congrégation pour les causes des saints, Le visage de l’Église se renouvelle dans la continuité
Le consensus des théologiens catholiques
L’Encyclopédie catholique explique que la plupart des théologiens s’accordent à dire que les canonisations sont infaillibles. On y mentionne saint Antonin, Melchior Cano, Suárez, Bellarmin, Báñez, Vázquez et, parmi les canonistes, González Téllez, Fagnanus, Schmalzgrueber, Barbosa, Reiffenstuel, Covarrubias, Albitius, Petra, Joannes a S. Thoma, Sylvestre, Del Bene, parmi bien d’autres. On cite également saint Thomas d’Aquin dans le Quodlib. IX, a. 16, qui dit :
« Étant donné que l’honneur que nous rendons aux saints est, en un certain sens, une profession de foi — c’est-à-dire une croyance en la gloire des saints —, nous devons pieusement croire que, en cette matière aussi, le jugement de l’Église est exempt d’erreur. »
Il précise également que l’objet de ce jugement infaillible du Pape porte sur ce qui est défini, et que la seule chose qu’il faille indiquer est que la personne canonisée est au ciel.
Extraits de quelques manuels de théologie dogmatique
Je partage maintenant ce que quelques manuels de théologie dogmatique enseignent sur le sujet.
Le Manuel de théologie dogmatique de Michael Schmaus :
« Actuellement, c’est également la doctrine commune des théologiens que l’Église est infaillible dans la canonisation des saints, c’est-à-dire dans le jugement définitif selon lequel un homme jouit de la vision de Dieu et peut être vénéré dans toute l’Église comme saint. »
Michael Schmaus, Théologie dogmatique, Tome IV, L’Église, Ediciones Rialp, S.A., Madrid 1960, p. 776
Le Manuel de théologie dogmatique de Ludwig Ott soutient de même :
« L’objet de l’infaillibilité
a) L’objet primaire de l’infaillibilité, ce sont les vérités, formellement révélées, de la foi et de la morale chrétienne (de foi ; Dz 1839).
L’Église peut non seulement, de manière positive, déterminer et proposer le sens de la doctrine révélée, en donnant une interprétation authentique de la Sainte Écriture et des témoignages de la tradition, et en rédigeant des formules de foi (symboles, définitions), mais elle peut aussi déterminer et condamner comme tels les erreurs qui s’opposent à la vérité révélée. Autrement, elle n’accomplirait pas sa mission d’être “gardienne et maîtresse de la parole révélée par Dieu” ; Dz 1793, 1798. »
b) L’objet secondaire de l’infaillibilité, ce sont les vérités qui n’ont pas été formellement révélées, mais qui se trouvent en étroite connexion avec les vérités formellement révélées de la foi et de la morale chrétienne (sentence certaine).
La preuve de cette thèse nous est fournie par la fin propre de l’infaillibilité, qui est de “garder saintement et d’exposer fidèlement le dépôt de la foi” (Dz 1836). L’Église ne pourrait atteindre cette fin si elle n’était pas capable de donner des décisions infaillibles sur des vérités et des faits qui se trouvent en étroite connexion avec les vérités révélées, soit en déterminant de manière positive la vérité, soit en condamnant de manière négative l’erreur opposée.
À l’objet secondaire de l’infaillibilité appartiennent : a) les conclusions théologiques d’une vérité formellement révélée et d’une vérité de raison naturelle ; b) les faits historiques dont dépend, par leur reconnaissance, la certitude d’une vérité révélée (“faits dogmatiques”) ; c) les vérités de raison naturelle qui se trouvent en intime connexion avec des vérités révélées (v. plus de détails dans l’Introduction, § 6) ; d) la canonisation des saints, c’est-à-dire le jugement définitif selon lequel un membre de l’Église a été reçu dans la béatitude éternelle et doit être l’objet d’une vénération publique.
Le culte rendu aux saints, comme nous l’enseigne SAINT THOMAS, est “une certaine confession de la foi par laquelle nous croyons en la gloire des saints” (Quodl. 9, 16). Si l’Église pouvait se tromper dans ses jugements, alors de telles fautes découleraient des conséquences incompatibles avec la sainteté de l’Église. »
Ludwig Ott, Manuel de théologie dogmatique, Editorial Herder, Barcelone 1966, p. 450-451
Une troisième explication, bien que plus longue, je l’ai trouvée traduite du Manuel de théologie dogmatique de Bernhard Bartmann
« La question de l’infaillibilité de la canonisation des saints peut être considérée du point de vue historique et théologique. Les premiers saints furent, outre les Apôtres et les Prophètes, les Martyrs, dont les Évêques inscrivaient les noms sur une liste officielle de ceux qui étaient reconnus par l’Église. L’inscription se faisait après un jugement pondéré sur la vie antérieure du martyr, et l’on n’admettait pas n’importe qui. Au sujet des trois premiers siècles, le protestant H. Achelis observe que les évêques exerçaient un contrôle sévère et récusaient les faux martyrs (Christentum in den ersten drei Jahrhunderten, II, p. 356). Plus tard, aux saints martyrs s’ajoutèrent les saints “confesseurs” : Antoine, Paul, Athanase, Éphrem, Martin de Tours. Il était plus facile de constater la réalité du martyre que la sainteté des confesseurs : pour ces derniers, le peuple prenait part au jugement, mais il revenait à l’évêque, en dernière instance, de les admettre sur la liste (Rademacher, Das Seelenleben der Heiligen, 1917, 2ᵉ éd., p. 32 et suiv.).
En ce qui concerne la “vision béatifique” des non-martyrs, le premier jugement définitif fut prononcé par Benoît XII en 1336 (Dz. 530). Le culte des saints passait d’un diocèse à un autre, et se propageait ainsi par toute l’Église. À l’aube de l’an 1000, l’Église s’efforça, au moyen de formules fixes, de régler peu à peu le culte des saints, mais elle n’y parvint de manière définitive qu’en l’an 1600. À l’époque post-tridentine surgit la question théologique. Au temps du Concile de Trente, Thomas Badia (1483-1547), Maître du Sacré Palais, soutint, contre Ambroise Catharin, que l’Église, en honorant les saints, pouvait tomber dans l’erreur. Il affirmait qu’il faut croire en la gloire des saints en général, mais non en la gloire de chaque saint en particulier : il tenait donc qu’il fallait distinguer entre “credere ex pietate” et “credere ex necessitate fidei” (Schweitzer, Ambrosius Catharinus Politus [1484-1553], p. 73, 1910 : cf. p. 16-63, 144 et suiv., 220-223). Dans les canonisations, l’Église ne peut prendre pour fondement la Révélation, mais seulement les témoignages humains, concernant la vie et les miracles, témoignages toujours examinés avec grande rigueur (processum informativum super fama, sanctitatis, virtutum et miraculorum).
La quasi-totalité des théologiens, aujourd’hui, considère ce jugement de l’Église comme infaillible, mais la thèse de l’infaillibilité de l’Église, en ce cas, est jugée de manière diverse. Pesch dit que certains la tiennent pour une “pia sententia”, tandis que pour d’autres, comme Benoît XIV, elle est “de foi” : “de fide”. Lui-même la qualifie de “théologiquement certaine” : c’est une voie moyenne qui peut être acceptée. Les difficultés à résoudre sont les suivantes : avant tout, il n’est pas absolument clair que l’Église veuille définir le fait que le saint a atteint la vision de Dieu. En outre, le jugement de l’Église pourrait ne se rapporter qu’au petit nombre des saints canonisés par le magistère, et non au nombre de ceux qui, avant la pratique de la canonisation solennelle, furent déclarés saints par les évêques, par les ordres religieux, et qui, peu à peu, reçurent une acceptation générale, sans que les raisons en faveur de leur sainteté eussent été rigoureusement examinées.
Enfin — la principale difficulté —, il faut ajouter qu’il n’est pas possible, sans une révélation divine, de parvenir à une certitude de foi sur l’état de grâce d’une âme (Trid. S. 6, c. 12, Dz. 805). À quoi il faut ajouter que l’Église, après la mort du dernier Apôtre, ne reçoit plus aucune Révélation publique. Certes, dans la Révélation close avec les Apôtres, nous trouvons la promesse générale de la vie éternelle pour les élus : néanmoins, elle n’est attribuée de manière définitive à aucune personne particulière honorée comme sainte par l’Église. La prédestination est un mystère insondable. L’Église, dans son enquête sur la vie des saints, ne s’appuie pas sur le témoignage divin, mais seulement sur des informations humaines et des éléments naturels qui peuvent toujours être subjectifs. Dieu peut témoigner en faveur des saints au moyen de miracles. Mais ceux-ci aussi, comme la canonisation elle-même, n’ont pas de relation intime et directe avec les vérités révélées. Ajoutons que ces miracles ne peuvent être reconnus que par ceux qui y croient, car cette foi n’est pas obligatoire. L’ancienne controverse sur la question de savoir s’il est possible de prouver un dogme par un miracle notoire dans l’Église a été résolue par la négative.
Il est assez difficile de réfuter de tels arguments lorsqu’on les examine avec sérieux. Lorsque Eusèbe Amort écrit que “dubietas revelationis tollatur per indubitata miracula”, il s’écarte de la notion stricte de Révélation. Par conséquent, on ne devrait pas parler ici de la plus haute certitude dogmatique. Ainsi pense également Scheid qui, en traitant de l’infaillibilité du Pape dans la canonisation des saints (Zeitschrift für katholische Theologie, 1890, p. 509), écrit : “la difficulté du problème réside dans le fait de trouver une preuve véritablement satisfaisante de cette infaillibilité, dont on affirme l’existence. La canonisation touche à la limite extrême du champ des décisions infaillibles. Il n’est donc pas aisé d’établir, de manière claire et probante, qu’elle, en toute son étendue, entre dans le domaine de l’infaillibilité de l’Église.” La plupart du temps, comme Melchior Cano, on fuit les arguments particuliers et péremptoires pour s’appuyer sur un “faisceau d’arguments”, comme si le nombre pouvait, d’une certaine manière, suppléer à la fragilité de chaque argument. Scheid lui-même s’efforçait de montrer que l’Église prétend obliger tous les fidèles à croire en la canonisation des saints. Assurément, il serait plus sûr qu’il y eût une déclaration de l’Église affirmant que telle est sa volonté.
Malgré tout, le jugement de l’Église sur la sainteté d’une personne mérite, sans aucun doute, une grande considération, soit en raison de son autorité infaillible, soit en raison de la sévérité et de la rigueur avec lesquelles elle examine les qualités requises pour la canonisation. En tout cas, les actes de canonisation ne peuvent être acceptés que par une foi générale, ecclésiastique, et non par une foi divine. Le fidèle ne fait pas un acte de foi spécial dans la canonisation, mais il y croit par un acte de foi générale, acte qui accepte le culte de l’Église dans son ensemble. Si, dans le nombre des saints, nous trouvons quelque “faux” saint, comme Barlaam et Josaphat, le culte relatif qui leur a été rendu s’adresse à Dieu. De même qu’on peut honorer un roi au moyen d’un pseudo-ambassadeur, de semblable manière on peut honorer Dieu par l’intermédiaire d’un pseudo-saint. »
Bernhard Bartmann, Théologie dogmatique, Tome I. I. 2ᵉ impr. Éditions Paulines. Trad. Vicente Pedroso. São Paulo : 1964, p. 68-70.
Original allemand : Lehrbuch der Dogmatik, Freiburg 1911
Un article de Jean-Michel Gleize intitulé Beatificazione e canonizzazione dopo il Vaticano II diffère de ce consensus. Dans cet article, il reconnaît que l’infaillibilité de la canonisation est désormais la doctrine commune et certaine de la majorité des théologiens. Il reconnaît également que tous les manuels, avant et après le Concile Vatican, l’enseignaient comme une thèse commune en théologie. Néanmoins, il met en doute l’infaillibilité actuelle, entre autres raisons parce que, selon lui, les réformes qui ont suivi le Concile Vatican II ont entraîné, en conséquence, des déficiences dans les procédures de canonisation. Cette opinion ne me paraît pas, personnellement, juste. Sur d’autres blogs de tendance philo-lefebvriste, j’ai vu que l’on cite les articles de Mgr Brunero Gherardini et du père Daniel Ols, O.P., comme tenants de la position contre l’infaillibilité des canonisations, mais je n’ai pas eu l’occasion de lire ces études.
Conclusions
Compte tenu du fait que le Magistère de l’Église enseigne que la canonisation est la suprême glorification, de la part de l’Église, d’un serviteur de Dieu élevé à l’honneur des autels, au moyen d’un décret définitif et impératif pour toute l’Église, engageant le magistère solennel du Pontife romain, et que cela est confirmé par la formule de canonisation, il me semble correct de dire que les canonisations sont infaillibles. Le consensus des théologiens, contemporains et non contemporains, paraît être en accord avec cela.
Auteur : José Miguel Arráiz