J’ai récemment reçu cette question par courrier électronique :
Frères d’apologeticacatolica.org. J’ai récemment entendu affirmer que l’Eucharistie était une invention de saint Thomas d’Aquin, et que les premiers chrétiens n’y ont jamais cru. Qu’y a-t-il de vrai là-dedans ? Pourriez-vous m’expliquer ce que l’Église catholique enseigne sur la transsubstantiation et si cela concorde avec la foi de l’Église primitive ?
Réponse
Certaines dénominations protestantes ont adopté une sorte d’histoire alternative qui les conduit à distordre les faits afin de justifier leurs propres doctrines. Pour citer un exemple, le manuel d’évangélisme de l’Église de Dieu (Israélite) affirme :
« Dans l’Histoire des Conciles, on trouve cette note, résultat du Concile de Trente : “Dans le pur et saint sacrement de l’Eucharistie, après la consécration du pain et du vin, Notre Seigneur Jésus-Christ est vraiment Dieu et homme, réellement et substantiellement contenu sous les espèces de ces éléments visibles”.
Mais aux jours des premiers Apôtres et de nombreux siècles après, on ne pensait pas à la doctrine actuelle de la messe. Les Pères des six premiers siècles ont ignoré totalement cette doctrine romaine. La doctrine de la transsubstantiation de l’hostie ne devint une doctrine permanente dans l’Église romaine qu’au quatrième Concile du Latran, sous le pape Innocent III, en l’an 1215 apr. J.-C. »[1]
Nous devrons tout d’abord étudier ce que l’Église enseigne réellement sur la transsubstantiation, les positions alternatives des Églises protestantes, et nous ferons ensuite un récapitulatif de ce qu’ont enseigné les Pères apostoliques et les Pères de l’Église durant les trois premiers siècles du christianisme.
Qu’est-ce que la Transsubstantiation ?
Le Concile de Trente enseigne à ce sujet :
« Puisque le Christ notre Rédempteur a dit que ce qu’il offrait sous les espèces du pain était vraiment son corps, l’Église de Dieu a toujours tenu pour certain — et ce saint Concile le déclare maintenant à nouveau — que par la consécration du pain et du vin s’opère un changement de toute la substance du pain en la substance du corps de notre Seigneur Jésus-Christ, et de toute la substance du vin en la substance de son sang. Ce changement a été appelé, de façon juste et appropriée, Transsubstantiation par la sainte Église catholique. »[2]
Le Catéchisme officiel de l’Église catholique dit par ailleurs :
1412 Les signes essentiels du sacrement eucharistique sont le pain de blé et le vin du vignoble, sur lesquels est invoquée la bénédiction de l’Esprit Saint et le prêtre prononce les paroles de la consécration dites par Jésus pendant la dernière cène : « Ceci est mon corps livré pour vous… Ceci est la coupe de mon sang… »
1413 Par la consécration s’opère la transsubstantiation du pain et du vin dans le Corps et le Sang du Christ. Sous les espèces consacrées du pain et du vin, le Christ lui-même, vivant et glorieux, est présent de manière vraie, réelle et substantielle, son Corps et son Sang, avec son âme et sa divinité (cf. Cc. de Trente : DS 1640 ; 1651).
Sur cette base, nous pouvons définir la transsubstantiation comme la conversion totale de l’hostie et du vin en corps, sang, âme et divinité de notre Seigneur Jésus-Christ. Bien que le pain et le vin conservent leur apparence et leur goût originels, ils sont réellement le Corps et le Sang du Seigneur, voilés sous les espèces du pain et du vin.
La Transsubstantiation se distingue de la consubstantiation (terme par lequel on désigne habituellement la position luthérienne, bien que les théologiens luthériens préfèrent parler d’« union sacramentelle ») : la transsubstantiation (préfixe « trans ») désigne un changement de substance, tandis que la consubstantiation (préfixe « con ») signifie qu’il n’y a eu aucun changement de substance et que le Seigneur vient avec le pain et le vin dont la substance demeure inaltérée.
Le manuel de théologie luthérienne du professeur Georg Metzger, fondé sur le catéchisme de Luther, explique :
« Notre catéchisme nous dit concernant le Sacrement de l’autel : “Il est le vrai corps et le vrai sang de notre Seigneur Jésus-Christ sous le pain et le vin”. Nous confessons donc que dans la Sainte Cène le corps et le sang du Seigneur sont mangés et bus sous le pain et le vin. Par conséquent, dans la Sainte Cène, il y a encore du pain et du vin. Nous le confessons par opposition à la fausse doctrine de l’Église catholique romaine. Le pape et ses partisans enseignent que dans la Sainte Cène le pain et le vin se convertissent en corps et en sang du Christ, de telle sorte qu’après que le prêtre a béni les espèces terrestres, il n’existe plus de pain ni de vin, mais seulement le corps et le sang du Christ. Contrairement à cela, l’Écriture nous enseigne que dans la Sainte Cène nous mangeons aussi du pain et buvons du vin. 1 Corinthiens 11,26-28 ; 10,16. Ainsi le pain dans la Sainte Cène est encore du pain, et le vin est encore du vin. Mais en mangeant le pain dans la Sainte Cène, nous mangeons en même temps le vrai corps du Seigneur. Et en buvant le vin dans la Sainte Cène, nous buvons en même temps le vrai sang du Seigneur. Ainsi, conformément aux claires paroles de Dieu, la Sainte Cène est le vrai corps et le vrai sang de notre Seigneur Jésus-Christ sous le pain et le vin. »[3]
Ainsi, bien que catholiques et luthériens confessent que l’Eucharistie est le vrai Corps et le vrai Sang du Seigneur, nous différons en ce que nous croyons que le pain et le vin consacrés sont désormais le corps et le sang du Christ voilés sous les espèces du pain et du vin, tandis que les luthériens croient qu’ils demeurent également pain et vin.
Cependant, un grand nombre d’Églises protestantes ont une position différente aussi bien de la catholique que de la luthérienne, car elles croient et affirment que le Christ n’est pas présent dans l’Eucharistie et que le pain et le vin ne sont que de simples symboles. Le même manuel luthérien mentionné précédemment l’explique de la manière suivante :
« c. Notre catéchisme nous dit : “Il est le vrai corps et le vrai sang de notre Seigneur Jésus-Christ.”
Cela signifie que c’est le corps réel et naturel du Christ et son sang réel et naturel. Pourquoi notre catéchisme souligne-t-il cela ? Il le fait à cause des faux prophètes et des églises qui ne veulent pas croire au mystère de la Sainte Cène. En particulier les églises réformées, les sectes, les méthodistes, les pentecôtistes, en fait toutes les autres églises protestantes en dehors de la luthérienne enseignent ainsi. Ils ne veulent pas croire ces paroles du Christ ; ils ne veulent pas croire que le corps et le sang du Christ soient réellement présents dans la Sainte Cène et que ceux qui s’approchent du sacrement mangent et boivent réellement ces choses. C’est véritablement un mystère merveilleux. Nous ne pouvons le comprendre par notre raison. Cela nous semble impossible. En conséquence, ces églises enseignent qu’il faut prendre les paroles du Christ au sens figuré, les comprendre dans un autre sens. Selon eux, le Christ ne voulait pas dire que la Sainte Cène était vraiment son vrai corps naturel, mais seulement que le pain représentait son corps, qu’il le figurait. Il voulait parler uniquement du corps spirituel du Christ. Les chrétiens doivent recevoir ce corps spirituel dans la Sainte Cène, c’est-à-dire le Christ et ses bienfaits, par la foi, tandis que le vrai corps naturel du Seigneur est assis au ciel. Contre ces faux prophètes qui se fondent sur leur propre raison, notre catéchisme dit : “Il est le vrai corps et le vrai sang de notre Seigneur Jésus-Christ.” »[4]
Qu’enseignaient les Saints Pères ?
Vue la diversité des positions existantes, entrons de plain-pied dans les écrits des Pères apostoliques et de ceux qui ont vécu avant saint Thomas d’Aquin, pour rechercher si cette doctrine était réellement crue par l’Église chrétienne ou s’il s’agit d’une nouvelle doctrine sortie tout droit de la plume de saint Thomas.
Pour ma recherche, j’utiliserai les traductions présentées dans les ouvrages Textos Eucarísticos Primitivos, Tomes I et II, par Jesús Solano, B.A.C., Padres Apostólicos par Daniel Ruiz Bueno, B.A.C., et Padres Apologetas Griegos, par Daniel Ruiz Bueno, B.A.C., et j’approfondirai les commentaires que les auteurs font dans leurs œuvres, en particulier ceux de Jesús Solano.
Ignace d’Antioche (? – 107 apr. J.-C.)
En ce qui concerne l’Eucharistie, saint Ignace se montre toujours très clair et catégorique. Il appelle l’Eucharistie « médecine d’immortalité » et déclare avec force : « L’Eucharistie est la chair de notre Sauveur Jésus-Christ. » Il condamne vigoureusement les docètes qui affirmaient que Jésus n’avait pas eu de corps véritable mais seulement apparent, et c’est pour cette erreur, note saint Ignace, qu’ils refusaient de prendre part à l’Eucharistie et mouraient spirituellement en se détournant du don de Dieu.
« … rompant un même pain, qui est médecine d’immortalité, antidote pour ne pas mourir mais vivre à jamais en Jésus-Christ. »[5]
« Je ne trouve aucun plaisir à la nourriture corruptible ni n’ai d’attrait pour les délices de cette vie. C’est le pain de Dieu que je veux, qui est la chair de Jésus-Christ, de la race de David ; c’est son sang que je veux pour breuvage, qui est amour incorruptible. »[6]
« Appliquez-vous donc à n’user que d’une seule Eucharistie ; car une seule est la chair de Notre Seigneur Jésus-Christ, et un seul est le calice pour nous unir à son sang, un seul est l’autel, tout comme il n’y a qu’un seul évêque, avec le collège des anciens et tous les diacres, mes compagnons de service. De cette façon, tout ce que vous ferez, vous le ferez selon Dieu. »[7]
« Ils s’abstiennent aussi de l’Eucharistie et de la prière [les docètes], parce qu’ils ne confessent pas que l’Eucharistie est la chair de notre Sauveur Jésus-Christ, la même qui a souffert pour nos péchés, la même que le Père, dans sa bonté, a ressuscitée. Ceux donc qui contredisent le don de Dieu meurent et périssent dans leurs disputes. Combien il leur serait meilleur de célébrer l’Eucharistie, afin qu’ils ressuscitent ! »[8]
« Ne doit être tenue pour valide que la seule Eucharistie célébrée sous l’évêque ou sous celui à qui il l’aurait confié… Il n’est pas licite sans l’évêque ni de baptiser ni de célébrer les agapes. »[9]
Malgré ces preuves, certains protestants ont soulevé l’objection que saint Ignace appelle aussi « chair » de Jésus-Christ des réalités qui ne le sont pas au sens propre. Par exemple, dans la lettre aux Philadelphiens il écrit : « M’attachant à l’Évangile comme à la chair de Jésus » (c. 5), texte qui exprime simplement le désir de s’attacher à l’un et à l’autre, sans impliquer qu’ils soient identiques.
Dans la lettre aux Philadelphiens il écrit encore : « à l’[Église] que je salue dans le sang de Jésus-Christ, qui est ma joie éternelle et impérissable ». Mais là encore, rien ne permet d’en déduire qu’il nie la Présence réelle.
Dans la lettre aux Tralliens, il écrit : « Vous, en vous revêtant de douceur, en vous régénérant par la foi, qui est la chair du Seigneur, et par la charité, qui est le sang du Christ » (c. 8). À ce sujet, Jesús Solano explique que le fait qu’un auteur emploie parfois un mot en sens symbolique n’implique pas qu’il l’emploie toujours en ce sens. Pas moins de trente-sept fois saint Ignace emploie le mot « chair » ou « sang » et c’est seulement ici qu’il l’utilise en sens symbolique. On sait aussi par des sources littéraires que les docètes niaient la réalité de la chair du Seigneur ; il serait donc illogique de penser que saint Ignace, après avoir condamné leur doctrine, comprenne également la chair en sens symbolique, parce que ce n’est pas dans ce sens que les docètes la niaient.
La Didachè (65 – 80 apr. J.-C.)
La Didachè est très catégorique en affirmant que tous ne peuvent participer à l’Eucharistie, puisqu’il ne faut pas « donner les choses saintes aux chiens ». Avant d’y participer, elle exige la confession des péchés pour que le sacrifice soit pur. C’est aussi un témoignage clair que l’Église primitive reconnaissait déjà dans l’Eucharistie le sacrifice sans tache et parfait présenté au Père en Malachie 1,11 : « Mais, du levant au couchant, mon Nom est grand chez les nations, et en tout lieu un sacrifice d’encens est présenté à mon Nom ainsi qu’une offrande pure. Car grand est mon Nom chez les nations ! dit Yahvé Sabaot. »
« Que personne, pourtant, ne mange ni ne boive de votre Action de grâces, sinon les baptisés au nom du Seigneur, car c’est à ce sujet que le Seigneur a dit : Ne donnez pas les choses saintes aux chiens. »[10]
« Réunis chaque jour du Seigneur, rompez le pain et rendez grâces, après avoir confessé vos péchés, afin que votre sacrifice soit pur. Quiconque a un différend avec son compagnon, ne se joigne pas à vous avant de s’être réconcilié, afin que votre sacrifice ne soit pas profané. Car c’est le sacrifice dont a dit le Seigneur : En tout lieu et en tout temps, on m’offre un sacrifice pur, car je suis un grand roi, dit le Seigneur, et mon nom est admirable parmi les nations. »[11]
Justin Martyr (100 – 165 apr. J.-C.)
Saint Justin maintient le témoignage unanime de l’Église en confessant que l’Eucharistie n’est pas un aliment comme les autres, mais qu’elle est « la chair et le sang de ce Jésus fait chair ». Bien qu’il ait dû combattre les accusations portées contre les chrétiens de manger de la chair humaine, et bien qu’il aurait pu, pour se défendre de ces accusations, prétendre que l’Eucharistie était un « symbole », il ne le fait pas ; au contraire, il professe avec une absolue clarté le réalisme selon lequel la chair et le sang de Jésus-Christ sont la nourriture des chrétiens.
L’une des œuvres célèbres de saint Justin est le Dialogue avec Tryphon, dans lequel il soutient un débat avec un juif de l’époque. Dans cette œuvre, il rend de nouveau témoignage à la foi de l’Église primitive : l’Eucharistie est le Sacrifice perpétuel et sans tache dont parlait le prophète en Malachie 1,11, par opposition à la perspective protestante qui nie le caractère sacrificiel de l’Eucharistie et affirme que la Cène du Seigneur n’est qu’un simple mémorial.
Un commentaire très important pour le sujet qui nous occupe est fait par Jesús Solano dans son ouvrage Textos Eucarísticos Primitivos, où il signale que saint Justin exclut avec une parfaite clarté la permanence du pain à côté de la chair du Seigneur, rejetant ainsi la consubstantiation. Le parallélisme des idées conduirait à dire que, de même que Jésus-Christ eut chair et sang, de même l’aliment eucharistique a la chair et le sang de Jésus ; cependant, il ne dit pas cela, mais, changeant la construction, il écrit que l’aliment eucharistique est la chair et le sang de Jésus (transsubstantiation). Cette expression exclut la permanence du pain et, dans son sens obvie, indique le changement, la conversion du pain en la chair du Seigneur. Le confirme l’emploi que saint Justin invente pour le mot « rendre grâces » : jusqu’à lui, il avait eu un sens intransitif ; il l’emploie au passif : « aliment eucharistié », que nous traduirions à la lettre par : « aliment fait action de grâces ». Ce passif si dur, inventé par saint Justin, joint au changement de construction que nous venons de signaler, accentue la note d’un changement opéré dans l’aliment ordinaire, en vertu duquel le pain est désormais chair du Christ.
« Cet aliment s’appelle chez nous Eucharistie, dont il n’est permis à personne de participer, sinon à celui qui croit que notre doctrine est vraie, et qui a été purifié par le bain à la rémission des péchés et à la régénération, et qui vit conformément à ce que le Christ a enseigné.
Car nous ne prenons pas ces choses comme un pain ordinaire ni comme une boisson ordinaire, mais, de même que Jésus-Christ notre Sauveur, s’étant incarné par le Verbe de Dieu, a eu chair et sang pour notre salut, de même nous a-t-on enseigné que cet aliment, eucharistié par la parole (le verbe) de prière qui vient de Lui, dont notre sang et notre chair sont nourris par transformation, est la chair et le sang de ce Jésus incarné.
Car les Apôtres, dans les Mémoires composés par eux, appelés Évangiles, nous ont transmis ce qui leur avait ainsi été transmis : que Jésus, ayant pris le pain et rendu grâces, dit : Faites ceci en mémoire de moi ; ceci est mon corps ; et qu’il les fit seuls participants. Ce que les démons mauvais ont aussi enseigné à faire dans les mystères de Mithra, en l’imitant. Car vous savez, ou vous pouvez savoir, que lorsque quelqu’un y est initié, on offre un pain et une coupe d’eau, et l’on y ajoute certaines formules.
Nous donc, après cela, nous nous rappelons toujours ces choses entre nous ; et ceux d’entre nous qui ont de quoi secourent tous ceux qui sont dans le besoin, et nous demeurons toujours unis les uns aux autres. Et pour toutes les choses dont nous nous nourrissons, nous bénissons le Créateur de toutes choses, par son Fils Jésus-Christ et par l’Esprit Saint. Et le jour appelé du soleil, il se tient une réunion en un même lieu de tous ceux qui habitent les villes ou les campagnes, et l’on lit les mémoires des Apôtres ou les écrits des Prophètes, aussi longtemps que le temps le permet. Puis, quand le lecteur a terminé, celui qui préside exhorte et invite, par la parole, à imiter ces belles choses. Ensuite, nous nous levons tous ensemble et nous récitons des prières ; et, comme nous l’avons déjà dit, lorsque nous avons fini de prier, on apporte du pain, du vin et de l’eau, et celui qui préside fait monter, selon le pouvoir qui est en lui, des prières et pareillement des actions de grâces, et le peuple acclame en disant l’Amen. Et l’on distribue à chacun sa part des choses eucharistiées, et aux absents on l’envoie par les diacres.
Les riches qui le veulent donnent, chacun selon sa volonté, ce que bon leur semble, et ce qui est recueilli est déposé auprès de celui qui préside ; et il secourt les orphelins et les veuves, et ceux qui, par maladie ou pour toute autre cause, sont dans le besoin, et les prisonniers, et les étrangers de passage ; en un mot, il prend soin de tous ceux qui sont dans la nécessité. Et nous nous réunissons tous le jour du soleil, puisque c’est le premier jour où Dieu, transformant les ténèbres et la matière, créa le monde, et où Jésus-Christ notre Sauveur ressuscita d’entre les morts ce même jour. Car c’est la veille du jour de Saturne qu’on le crucifia, et le lendemain du jour de Saturne, qui est le jour du soleil, qu’il apparut à ses Apôtres et à ses disciples et leur enseigna ces choses que nous avons soumises à votre considération. »[12]
« C’est pourquoi Dieu parle, comme je l’ai dit, par Malachie, l’un des Douze, des sacrifices qui vous étaient alors offerts : “Ma volonté n’est pas en vous, dit le Seigneur, et je n’agréerai pas vos offrandes ; car du lever au coucher du soleil, mon nom est glorifié parmi les nations, et en tout lieu on offre à mon nom de l’encens et une oblation pure, parce que mon nom est grand parmi les nations, dit le Seigneur, mais vous le profanez.”
Il annonce dès lors les sacrifices qui lui sont offerts partout par nous, les Gentils, c’est-à-dire le pain de l’Eucharistie et le calice également de l’Eucharistie, ajoutant que nous glorifions son nom tandis que vous le profanez. »[13]
« Mais afin de vous expliquer la révélation de Jésus-Christ le Saint, reprenant la parole [de Zacharie], je dis que cette révélation s’est faite aussi pour nous qui croyons au Christ, en ce Pontife qui fut crucifié…
Car, de même que ce Jésus, appelé prêtre par le prophète, parut revêtu de vêtements souillés…, de même nous, qui, par le nom de Jésus, avons cru comme un seul homme au Dieu créateur de toutes choses, ayant été dépouillés, par le nom de son Fils premier-né, des vieux vêtements, c’est-à-dire de nos péchés, enflammés par la parole de son appel, nous sommes la véritable race sacerdotale de Dieu, comme l’atteste Dieu lui-même en disant qu’en tout lieu, parmi les nations, il en est qui lui offrent des sacrifices agréables et purs [cf. Mal 1,11].
Car de tous les sacrifices offerts par ce nom, que Jésus-Christ a ordonné d’offrir, à savoir dans l’Eucharistie du pain et du calice, sacrifices que les chrétiens accomplissent en tout lieu de la terre, Dieu atteste d’avance qu’ils lui sont agréables. En revanche, il rejette ceux que vous offrez, vous et vos prêtres, en disant : Et je n’agréerai pas vos sacrifices de vos mains ; car du lever du soleil à son coucher, mon nom est glorifié parmi les nations, dit-il, tandis que vous, vous le profanez [Mal 1,10ss]. »[14]
Irénée de Lyon (130 – 202 apr. J.-C.)
Dans la théologie présentée par saint Irénée, il en va de même qu’avec saint Justin : la certitude que le pain et le vin consacrés sont le corps et le sang du Christ est limpide, et il affirme explicitement que « le calice est son propre Sang » (celui du Christ) et que « le pain n’est plus un pain ordinaire, mais une Eucharistie constituée de deux éléments, l’un terrestre et l’autre céleste » (Jesús Solano fait remarquer que saint Irénée ne se réfère pas ici à la manière dont l’Eucharistie est constituée, mais à la manière dont elle vient à se constituer : l’élément terrestre est « le pain » et l’élément céleste est « l’invocation [épiclèse] de Dieu »).
Saint Irénée laisse également témoignage que, dans les groupes hérétiques, on partageait aussi la foi de l’Église selon laquelle le pain et le vin se changent réellement en corps et sang du Christ ; mais ils ne peuvent avoir la certitude que le pain consacré par eux (les hérétiques) le soit réellement, car ils ignorent que le Christ est le Verbe, Fils du Créateur du monde. Il les exhorte à changer d’avis ou à cesser d’offrir ce sacrifice.
« Mais, donnant aussi à ses disciples le conseil d’offrir à Dieu les prémices de ses créatures — non comme s’il en avait besoin, mais afin qu’ils ne soient eux-mêmes ni stériles ni ingrats —, il prit le pain, qui est quelque chose de la création, et rendit grâces en disant : “Ceci est mon corps.” Et de la même manière il affirma que le calice, qui est de notre création terrestre, était son sang ; et il enseigna la nouvelle oblation du Nouveau Testament, que l’Église, l’ayant reçue des Apôtres, offre dans le monde entier à Dieu, qui nous donne pour nourriture les prémices de ses dons dans le Nouveau Testament ; ce dont Malachie, parmi les douze prophètes, a prophétisé ainsi : En effet, je ne prends pas plaisir en vous, dit le Seigneur tout-puissant, et je n’agréerai pas le sacrifice de vos mains. Car du levant au couchant, mon nom est glorifié parmi les nations, et en tout lieu on offre à mon nom de l’encens et un sacrifice pur, car grand est mon nom parmi les nations, dit le Seigneur tout-puissant. Indiquant manifestement par là que le peuple d’autrefois cessera d’offrir à Dieu ; car en tout lieu on lui offrira un sacrifice, et celui-ci sera pur ; et son nom est glorifié parmi les nations. »[15]
« Comment donc leur sera-t-il assuré que ce pain, sur lequel les grâces ont été rendues, est le corps de leur Seigneur, et le calice son sang, s’ils ne reconnaissent pas qu’il est le Fils du Créateur du monde, c’est-à-dire son Verbe, par lequel le bois porte du fruit, les sources jaillissent, et la terre produit d’abord la tige, puis l’épi, et enfin le blé plein dans l’épi ?
Et comment disent-ils aussi que la chair se corrompt et ne participe pas à la vie, elle qui est nourrie du corps et du sang du Seigneur ? C’est pourquoi, ou bien qu’ils changent d’avis, ou bien qu’ils cessent d’offrir les choses susdites. Pour nous, au contraire, notre croyance s’accorde avec l’Eucharistie, et l’Eucharistie, à son tour, confirme notre croyance. Car nous lui offrons ce qui est à lui, proclamant en parfait accord la communion et l’union de la chair et de l’esprit. Car, de même que le pain qui vient de la terre, recevant l’invocation de Dieu, n’est plus un pain ordinaire, mais l’Eucharistie, constituée de deux éléments, l’un terrestre et l’autre céleste, de même aussi nos corps, recevant l’Eucharistie, ne sont plus corruptibles, mais possèdent l’espérance de la résurrection pour toujours. »[16]
« Et [le disciple véritablement spirituel] examinera vraiment la doctrine de Marcion : comment celui-ci comprend qu’il y a deux dieux, séparés l’un de l’autre par une distance infinie… Et comment, si le Seigneur est le fils d’un autre Père [distinct du Créateur], agissait-il avec justice lorsque, prenant le pain de notre propre création, il confessait que c’était son corps, et affirmait que le calice mêlé était son sang ? »[17]
« Et ils sont tout à fait vains, ceux qui méprisent tout l’ordre divin, nient le salut de la chair et dédaignent sa régénération, disant qu’elle n’est pas capable d’incorruptibilité. Mais si celle-ci [la chair] n’est pas sauvée, alors le Seigneur ne nous a pas non plus rachetés par son sang, si le calice de l’Eucharistie est la participation à son sang, ni le pain que nous rompons n’est la participation à son corps. Car le sang ne provient que des veines, de la chair et du reste de la substance humaine, dont le Verbe de Dieu, véritablement fait [chair], nous a rachetés par son sang. Comme le dit aussi son Apôtre : en qui nous avons, par son sang, la rédemption, la rémission des péchés.
car nous sommes ses membres et nous sommes nourris au moyen de la création ; et lui qui nous procure la création, faisant lever son soleil et tomber la pluie comme il le veut, il déclara que ce calice de la création est son propre sang, par lequel il accroît notre sang, et il réaffirma que ce pain de la création est son corps, par lequel il accroît nos corps.
3. Lorsque donc le calice mêlé et le pain qui a été fait reçoivent le Verbe de Dieu et deviennent l’Eucharistie, le corps du Christ, et que par eux la substance de notre chair s’accroît et se constitue, comment disent-ils que la chair n’est pas capable du don de Dieu qui est la vie éternelle, cette chair nourrie du corps et du sang du Seigneur et devenue son membre ? Comme le dit le bienheureux Apôtre dans la lettre aux Éphésiens : Car nous sommes les membres de son corps, de sa chair et de ses os ; et il ne dit pas cela d’un homme pneumatique [spirituel] et invisible, car l’esprit n’a ni os ni chair, mais de l’organisme véritablement humain, composé de chair, de nerfs et d’os, qui se nourrit de son calice, qui est son sang, et croît par le pain, qui est son corps. Et de même que le sarment de la vigne mis en terre a produit du fruit en son temps, et que le grain de blé tombé en terre et décomposé s’est relevé, multiplié par l’Esprit de Dieu qui contient toutes choses ; et qu’ensuite, par la Sagesse de Dieu, ils sont devenus utiles aux hommes et, recevant la parole de Dieu, deviennent l’Eucharistie, qui est le corps et le sang du Christ ; de même aussi nos corps, nourris par elle et déposés en terre et décomposés en elle, ressusciteront en leur temps, le Verbe de Dieu leur accordant la résurrection, pour la gloire de Dieu le Père. »[18]
Tertullien (160 – 220 apr. J.-C.)
Bien que Tertullien ne soit pas considéré comme un Père de l’Église mais comme un apologète, et que vers la fin de sa vie il soit tombé dans l’hérésie en embrassant le montanisme, il fut très lu avant de quitter l’Église catholique.
Certains apologètes protestants ont tenté de prendre des extraits des textes de Tertullien pour suggérer qu’il ignorait la présence réelle. Un exemple de la manipulation de ces textes se trouve sur le site Web administré par Daniel Sapia, dans un article rédigé par Guillermo Hernández Agüero. La citation utilisée par M. Guillermo dans son contexte est la suivante :
« …Avec grand désir j’ai désiré manger la Pâque avec vous avant de souffrir. Ô destructeur de la Loi qui désirait observer même la Pâque ! Assurément, il se serait réjoui de la chair de l’agneau juif. Ou bien était-ce lui qui, devant être conduit au sacrifice comme une brebis, et comme une brebis devant celui qui la tond ne devait pas ouvrir la bouche, désirait réaliser la figure de son sang salvateur ? Il pouvait aussi être livré par n’importe quel étranger, pour que je ne dise pas que, en cela aussi, le psaume était accompli : Celui qui mange du pain avec moi lèvera contre moi son talon… Mais cela aurait été le propre d’un autre Christ, non de celui qui accomplissait les prophéties…
Ayant donc déclaré qu’il avait ardemment désiré manger la Pâque comme étant la sienne — car il est indigne que Dieu désire ce qui lui est étranger —, ayant pris le pain et l’ayant distribué à ses disciples, il en fit son corps en disant : Ceci est mon corps, c’est-à-dire « la figure de mon corps ». Mais cela n’aurait pas été une figure si ce n’avait pas été un corps véritable. Du reste, une chose vaine comme un fantôme ne pouvait pas contenir la figure.
Ou si, pour cette raison, il fit du pain son corps parce qu’il manquait d’un corps véritable, alors il aurait dû livrer le pain pour nous. Pour le vide de Marcion, est-ce le pain qui aurait été crucifié, et non plutôt le melon que Marcion avait à la place du cœur ? Ne comprenant pas que cette figure du corps du Christ est ancienne, lui qui dit par Jérémie : Ils ourdirent des complots contre moi, disant : Venez, jetons un morceau de bois dans son pain, c’est-à-dire la croix dans son corps. Ainsi donc, celui qui éclaire les anciennes figures, en appelant le pain son corps, a suffisamment déclaré qu’il voulait alors signifier le pain. Et ainsi, dans la commémoration du calice, en instituant le testament scellé par son sang, il confirma la substance de son corps. Car le sang ne peut appartenir à aucun corps qui ne soit de chair. Car si l’on nous oppose quelque propriété non charnelle du corps, assurément, si elle n’est pas charnelle, elle n’aura pas de sang. Ainsi la preuve de la réalité du corps sera confirmée par le témoignage de la chair, et la preuve de la réalité de la chair par le témoignage du sang. Et pour que tu reconnaisses l’ancienne figure du sang dans le vin, Isaïe dit… Bien plus manifestement, la Genèse, dans la bénédiction de Juda — de la tribu duquel devait provenir l’origine de la chair du Christ, esquissant déjà alors le Christ en Juda — dit : Il lavera, dit-il, son vêtement dans le vin, et son manteau dans le sang des raisins, signifiant par la robe et le manteau la chair, et par le vin le sang. Ainsi, maintenant, il consacra son sang dans le vin, lui qui jadis fit du vin la figure de son sang… »[19]
Pour comprendre les paroles de Tertullien, nous devons étudier le contexte. Marcion niait que le Christ eût un corps véritable ; c’est pourquoi la force de l’argument de Tertullien consistait à expliquer que le pain ne pouvait pas être le corps véritable du Christ si le Christ n’avait pas eu un corps véritable. Comment l’Église pourrait-elle croire que le pain consacré était le corps du Christ si le Christ n’avait pas de corps ? De plus, lorsqu’il dit : « Il fit du pain son corps » cela dénote un changement de substance. La réalité de l’Eucharistie et la foi de l’Église démontraient la réalité physique du corps du Christ.
Il emploie l’expression figure de son corps pour désigner le corps réel. Il parle du pain eucharistique comme figure du corps du Christ, parce que le véritable corps du Christ avait été annoncé dans l’Ancien Testament par les Prophètes sous la figure du pain, de même que le véritable sang avait été préfiguré dans le vin. Il finit plus loin par affirmer la réalité du corps du Christ dans l’Eucharistie, et il en parle comme d’un « sacrement ».
Il existe cependant d’autres textes de Tertullien qui ne laissent aucun doute sur sa position au sujet de l’Eucharistie. Il est particulièrement frappant qu’il affirme que l’on éprouve de l’anxiété si quelque chose du calice ou du pain tombe à terre, ce qui n’aurait aucun sens si l’on pensait qu’ils ne sont que des symboles.
« C’est pourquoi, par le sacrement du pain et du calice, nous avons déjà prouvé dans l’Évangile la vérité du corps et du sang du Seigneur contre le fantôme défendu par Marcion… »[20]
« Le sacrement de l’Eucharistie, confié par le Seigneur au moment de la Cène, et à tous, nous le recevons aussi dans les assemblées d’avant l’aurore, et non de la main d’autrui, mais de celles de ceux qui président ;… Nous éprouvons de l’anxiété si quelque chose de notre calice ou aussi de notre pain tombe à terre. »[21]
« Le zèle de la foi parlera en pleurant sur ce point : est-il possible qu’un chrétien vienne des idoles à l’Église, de l’atelier de l’adversaire à la maison de Dieu ; qu’il élève les mains mères des idoles vers Dieu le Père ; qu’il prie avec ces mains auxquelles, au-dehors, on prie contre Dieu, et qu’il approche du corps du Seigneur ces mains qui conduisent les corps aux démons ?… »[22]
« …il reçoit aussi alors le premier anneau, avec lequel, après avoir été interrogé, il scelle l’engagement de la foi, et ainsi, par la suite, il est nourri des délices du corps du Seigneur, à savoir de l’Eucharistie. »[23]
Clément d’Alexandrie (150 – 215 apr. J.-C.)
Clément d’Alexandrie témoigne de la pratique liturgique consistant à « eucharistier », selon une règle fixe de l’Église, le pain et le mélange de vin et d’eau, mais il combat les hérétiques encratites qui eucharistiaient l’eau seule. Il appelle l’Eucharistie « oblation » et affirme qu’elle fut préfigurée dans l’aliment sanctifié de pain et de vin qu’offrit Melchisédech. Il affirme qu’il existe un aliment de pain qui est Jésus lui-même, et que celui qui mange de ce pain ne meurt pas. Il affirme que Jésus se donne aussi comme breuvage d’immortalité.
Le texte le plus obscur de Clément sur l’Eucharistie se trouve dans son œuvre le Pédagogue. Il y affirme que l’Eucharistie est par elle-même vivifiante et qu’elle donne l’immortalité ; c’est l’Esprit qui produit cette vivification, et cet Esprit est pour Clément l’Esprit qui est la force du Verbe, c’est-à-dire la nature divine du Verbe. Cependant, il distingue le sang charnel du Seigneur par lequel il nous a rachetés, du sang spirituel (pneumatique) « par lequel nous avons été oints », et qui nous rend participants de l’incorruptibilité. Par le contexte, on voit que ce « sang spirituel » est l’Esprit vivificateur, et non que Clément insinue l’idée que dans l’Eucharistie ne se trouve pas le véritable Sang du Seigneur. En second lieu, Clément parle de l’Eucharistie comme d’un mélange de la boisson (vin et eau) et du Verbe. L’expression ne dit rien sur la présence réelle du Seigneur dans l’Eucharistie, mais signale les causes qui interviennent dans la confection de l’Eucharistie.
« Il faut donc que les deux s’éprouvent eux-mêmes : l’un pour voir s’il est digne de dire et de laisser des commentaires, l’autre pour voir s’il est assez juste pour pouvoir écouter et lire ; de même aussi ceux qui, selon la coutume, distribuent l’Eucharistie, permettent à chacun du peuple de prendre la part qui lui revient. »[24]
« Et à ceux qui manquent d’intelligence je fais cette recommandation en disant, ainsi parle la Sagesse, se référant manifestement à ceux qui s’égarent parmi les hérésies, prenez en cachette, avec plaisir, les pains et la douce eau volée [Pr 9, 16s] ; désignant clairement le pain et l’eau, non dans les autres hérésies, mais dans celles qui, contre la règle de l’Église, emploient le pain et l’eau dans l’oblation ; car il y a aussi ceux qui eucharistient l’eau seule [non mélangée avec du vin]. »[25]
« Car Salem est interprété comme la paix, paix dont notre Sauveur est décrit comme le roi, de qui Moïse dit : Melchisédech, roi de Salem, le prêtre du Dieu Très-Haut [Gn 14, 18] ; celui-ci donna le pain et le vin comme aliment sanctifié, en figure [type] de l’Eucharistie. »[26]
« Moi [le Sauveur], je suis ton soutien, qui me suis donné moi-même [comme] pain, de qui celui qui a goûté ne fait plus l’expérience de la mort, et qui me suis donné moi-même [comme] breuvage d’immortalité. »[27]
Hippolyte (? – 235 apr. J.-C.)
Saint Hippolyte est catégorique en affirmant qu’on évite soigneusement que l’infidèle mange de l’Eucharistie, car « c’est le corps du Christ ».
« Après que Juda eut été avec elle [cf. Gn 38,16ss], il lui donna un gage, à savoir trois choses : l’anneau à sceau, le cordon et le bâton qu’il portait à la main : c’étaient là les gages attestant qu’il avait été avec elle. De la même manière, le Christ a fait don à son Église de trois choses, à savoir son corps, son sang et le baptême. Et si Tamar fut sauvée par trois choses, à savoir par l’anneau, le cordon et le bâton, de même la sainte Église, par trois choses, par la profession de foi, par le corps et par le sang, fut pareillement sauvée de l’idolâtrie, et choisit de même pour ses enfants le salut de la mondanité par le Christ : et nous recevons son corps et son sang, car il est le gage de la vie éternelle pour quiconque s’approche de lui avec humilité. »[28]
« … Il dit ensuite : Après les soixante-deux semaines, les temps seront révolus… Il établira l’Alliance pour beaucoup pendant une semaine ; et au milieu de la semaine seront supprimés le sacrifice et la libation sacrificielle ; et sur le sanctuaire, une abomination de la désolation [cf. Dn 9,26s]. Ainsi donc, une fois accomplies les soixante-deux semaines, et une fois le Christ venu et l’Évangile prêché partout, lorsque les temps seront accomplis, il restera une semaine, la dernière, durant laquelle paraîtront Élie et Hénoch. Et au milieu d’elle viendra l’abomination de la désolation [Dn 9,27], l’antéchrist, qui annoncera au monde la dévastation. Après qu’il sera venu, seront supprimés le sacrifice et la libation sacrificielle, qui sont maintenant offerts à Dieu par les nations en tout lieu [cf. Mal 1,11]. »[29]
« Le corps du Seigneur a apporté les deux choses au monde : le sang sacré et l’eau sainte. »[30]
« Que tout fidèle veille à prendre l’Eucharistie avant d’avoir goûté à quoi que ce soit d’autre. Car s’il est fidèle à la prendre, même si on lui donne un poison mortel, celui-ci n’aura aucun pouvoir sur lui. Que tous évitent avec soin que l’infidèle mange de l’Eucharistie ou que [le fassent] les souris ou quelque autre animal, [et qu’ils évitent] qu’absolument rien d’autre ne tombe dans l’Eucharistie et [que quelque chose] ne périsse. C’est le corps du Christ, dont tous les fidèles se nourrissent, et il ne doit pas être méprisé… »[31]
Origène (185 – 254 apr. J.-C.)
En ce qui concerne l’Eucharistie, les écrits d’Origène vont dans la même ligne que ceux des autres Pères. Tout comme Tertullien, il montre le souci que le pain et le vin consacrés ne tombent pas à terre. Il affirme : « De même que la manne était une nourriture en énigme, maintenant clairement la chair du Verbe de Dieu est la véritable nourriture, comme il le dit lui-même : Ma chair est vraiment une nourriture et mon sang vraiment une boisson ». Dans tous ces cas, Origène se réfère à la « véritable nourriture » non pas comme au pain, mais comme à « la chair du Verbe de Dieu ». Il affirme aussi que recevoir le corps indignement entraîne la ruine pour soi-même, et il se réfère à la célébration eucharistique comme à « la table du corps du Christ et du calice même de son sang ».
« … Si donc tu montes avec lui pour célébrer la Pâque, il te donnera le calice de la Nouvelle Alliance ; il te donnera aussi le pain de la bénédiction, il t’accordera son corps et son sang. »[32]
« Vous qui avez coutume d’assister aux divins mystères, vous savez comment, lorsque vous recevez le corps du Seigneur, vous le gardez avec toute la prudence et la vénération possibles, de peur qu’il n’en tombe la moindre parcelle, de peur que rien ne disparaisse du don consacré. Car vous vous tenez pour coupables — et à juste titre — si quelque chose en est perdu par négligence. Et si vous employez, à juste titre, tant de précaution pour conserver son corps, comment jugez-vous moins impie d’avoir négligé sa parole que son corps ? »[33]
« Autrefois, le baptême était en énigme dans la nuée et dans la mer ; maintenant la régénération est clairement dans l’eau et dans l’Esprit-Saint. Alors la manne était une nourriture en énigme ; maintenant, clairement, la chair du Verbe de Dieu est la véritable nourriture, comme il le dit lui-même : Ma chair est vraiment une nourriture et mon sang vraiment une boisson. »[34]
« Et ils entreront en elles [les choses choisies du monde] sans considération [Ez 7,22 selon les LXX ; cf. v. 20 également selon les LXX]… Ainsi doit-on dire qu’entre sans considération dans les choses saintes de l’Église celui qui, après l’acte conjugal, indifférent à l’impureté qu’il a contractée en lui-même, consent à prier sur le pain de l’Eucharistie ; car un tel homme profane les choses saintes et accomplit une action désordonnée. »[35]
« [Mt 26,23]… Et si tu peux comprendre la table spirituelle, la nourriture spirituelle et la cène du Seigneur, dont le Christ avait daigné le [Judas] rendre participant, tu verras plus encore la grandeur de sa malice, puisqu’il a livré le Sauveur, maître et en même temps nourriture de la table divine et du calice (et cela le jour de la Pâque), sans se souvenir, dans les biens corporels, de l’amour du maître, ni, dans les biens spirituels, de sa doctrine, toujours dispensée sans envie. Tels sont, dans l’Église, tous ceux qui tendent des pièges à leurs frères, avec lesquels ils se sont fréquemment assis ensemble à la même table du corps du Christ et au même calice de son sang. »[36]
« Ne crains-tu pas de communier au corps du Christ, en t’approchant de l’Eucharistie comme si tu étais net et pur, et comment peux-tu fuir le jugement de Dieu ? Ne te rappelles-tu pas ce qui est écrit : que pour cette raison il y a parmi vous beaucoup de faibles et de malades, et beaucoup qui meurent ? Pourquoi beaucoup de faibles ? Parce qu’ils ne se jugent pas eux-mêmes, ne s’examinent pas et ne comprennent pas ce qu’est participer à l’Église, ni ce qu’est s’approcher de tant de sacrements si éminents. Ils souffrent ce que souffrent d’ordinaire ceux qui ont la fièvre, lorsqu’ils osent manger les mets des bien-portants, à savoir qu’ils s’attirent à eux-mêmes la ruine. »[37]
« Et Celse, à cause de cela, en homme qui ignore Dieu, rend ses actions de grâces aux démons ; nous au contraire, en rendant grâces au Créateur de toutes choses, nous mangeons les pains offerts avec action de grâces et en prière sur les dons reçus, pains devenus par la prière un corps saint et sanctifiant ceux qui le prennent avec la droiture voulue. »[38]
Cependant, Jesús Solano fait remarquer qu’Origène possède un texte très discuté que nous reproduirons ci-dessous ; bien qu’il ne soit pas à proprement parler un texte eucharistique, il y emploie la terminologie eucharistique en un sens allégorique. Pour qui connaît la passion d’Origène pour rapprocher entre eux les textes de la Sainte Écriture et pour chercher des allégories dans ce milieu de « gnose » d’Alexandrie, le fait qu’il s’exprime au moyen de telles allégories ne pose aucun problème sérieux quant à son orthodoxie. Il serait injuste et antiscientifique de déduire la pensée eucharistique d’Origène de tel ou tel passage, et non de l’ensemble de tous. Bien qu’Origène ait eu de nombreux adversaires, il n’existe aucune mention que quiconque l’ait jamais contesté pour une doctrine eucharistique moins pure.
« Ce pain que le Dieu Verbe confesse être son corps est la parole qui nourrit les âmes, parole procédant du Dieu Verbe et pain du pain céleste qui a été placé sur la table dont il est écrit : Tu as préparé devant moi une table à la vue de mes persécuteurs. Et ce breuvage que le Dieu Verbe confesse être son sang est la parole qui étanche la soif et enivre prodigieusement les cœurs de ceux qui boivent, breuvage qui est dans le calice dont il a été écrit : et combien est excellent ton calice qui enivre. Et ce breuvage est le fruit de la vigne véritable qui dit : Je suis la vraie vigne ; et il est le sang de cette grappe qui, jetée dans le pressoir de la passion, a produit ce breuvage. De même aussi le pain est la parole du Christ, faite de ce grain de blé qui, tombant en terre, a porté beaucoup de fruit. Car ce n’est pas de ce pain visible qu’il tenait dans ses mains que le Dieu Verbe disait son corps, mais de la parole dans le mystère de laquelle ce pain devait être rompu ; ni de ce breuvage visible qu’il disait son sang, mais de la parole dans le mystère de laquelle ce breuvage devait être répandu. Car le corps ou le sang du Dieu Verbe, que peut-il être d’autre, sinon la parole qui nourrit et la parole qui réjouit le cœur ? »[39]
Cyprien de Carthage (200 – 258 apr. J.-C.)
Les textes eucharistiques de saint Cyprien sont trop abondants pour les citer tous.
« … armons aussi la main droite de l’épée spirituelle, pour qu’elle repousse valeureusement les funestes sacrifices, et que, se souvenant de l’Eucharistie, la [main droite] qui reçoit le corps du Seigneur l’embrasse lui-même, elle qui, sous peu, doit recevoir du Seigneur la récompense des couronnes célestes. »[40]
« … des mains lumineuses, qui n’étaient faites que pour les œuvres divines, résistèrent aux sacrifices sacrilèges ; les bouches sanctifiées par les mets célestes après le corps et le sang du Seigneur repoussèrent la contagion du profane et les restes des idoles. »[41]
« Revenus des autels du diable, ils s’approchèrent des choses saintes du Seigneur avec des mains sordides et infectées par la puanteur ; éructant presque encore les aliments mortifères des idoles, ils assaillent le corps du Seigneur avec des bouches qui exhalent encore leur crime et puent de funestes contagions, alors que l’Écriture divine vient à leur rencontre, et clame et dit : [Lv 7, 20 ; 1 Co 10, 21 ; 11, 27]… »[42]
Firmilien de Césarée (? – 268 apr. J.-C.)
« … Au demeurant, quelle grande faute est celle de ceux qui sont admis ou de ceux qui admettent à toucher le corps et le sang du Seigneur, n’ayant pas lavé leurs souillures par le baptême de l’Église ni déposé leurs péchés, ayant témérairement usurpé la communion, alors qu’il est écrit : Quiconque mangera le pain ou boira le calice du Seigneur indignement sera coupable du corps et du sang du Seigneur. »[43]
Novatien (? – 258 apr. J.-C.)
Dans l’extrait de l’écrit que nous reproduisons ci-dessous, il questionne l’absurdité pour un chrétien d’aller aux spectacles païens. Il lui semble souverainement répréhensible l’attitude d’un chrétien qui osa entrer avec l’Eucharistie dans des lieux indignes.
« … osant emporter avec lui au lupanar la chose sainte, s’il l’avait pu, lui qui, se hâtant d’aller au spectacle, ayant quitté le sacrifice du Seigneur et portant encore sur lui, comme c’est la coutume, l’Eucharistie, ce mécréant porta, parmi les corps obscènes des prostituées, le saint corps du Christ, méritant plus de châtiment par ce chemin que par le plaisir du spectacle. »[44]
Il ne s’agit là que d’un bref résumé de ce qu’a enseigné l’Église durant les trois premiers siècles sur l’Eucharistie. Couvrir les six premiers siècles serait beaucoup plus étendu et si vous souhaitez davantage d’informations sur cette question, vous pouvez consulter les tomes I et II de l’ouvrage Textos Eucarísticos Primitivos de Jesús Solano, de la Biblioteca de Autores Cristianos (B.A.C.).
Pour achever de répondre à la question posée au départ, il suffit simplement d’analyser les faits : si saint Thomas d’Aquin a vécu de 1225 à 1274 apr. J.-C., il est impossible de lui attribuer « l’invention de la transsubstantiation ». Ce que fit saint Thomas fut de développer la terminologie pour expliquer la conversion du pain et du vin eucharistiques, qui fonde la présence réelle du Christ. Il répond ainsi à une question centrale de la théologie eucharistique : comment unir de façon claire la réalité visible signifiante (le pain et le vin) et la réalité invisible signifiée (le corps et le sang du Christ) ? Selon le saint, les deux sont préservées dans l’enseignement de la transsubstantiation : d’une part, les accidents du pain et du vin sont les symboles réels qui signifient la passion et la résurrection du Christ — ce qui se voit est la réalité signifiante ; d’autre part, ce qui est invisible aux sens, la conversion du pain et du vin au corps et au sang du Christ, sert à conduire les croyants à la réalité signifiée, la présence réelle de la personne du Sauveur.
Il entend par substance une chose ou une personne examinée dans son être intrinsèque, dotée d’une unité et d’une consistance propres, abstraction faite de ses diverses qualités et propriétés. Un homme, composé de nombreuses substances diverses (sang, os, tissus…), est toujours une seule substance. Cela veut donc dire que, dans l’Eucharistie, il y a un changement de substances en ce sens que l’être intrinsèque du pain et du vin, une réalité métaphysique, non expérimentable par les sens et invisible, se convertit en l’être intrinsèque du corps et du sang du Christ. Le corps du Christ ne peut être touché ni mangé dans son espèce propre, mais seulement dans les espèces sacramentelles qui le cachent à nos yeux et à notre expérience sensible.
Notes
- Citation tirée du site Web http://www.iglesiadedios-israelita.org/manual_evangelismo.htm ↩
- Concile de Trente, Chap. IV. De la Transsubstantiation. http://www.mercaba.org/CONCILIOS/trento05.htm ↩
- Georg Metzger, Manuel de théologie luthérienne basé sur le catéchisme de Luther, VI.d ↩
- Georg Metzger, Manuel de théologie luthérienne basé sur le catéchisme de Luther, VI.c: ↩
- Ignace d’Antioche, Lettre aux Éphésiens, 20, 2 / Daniel Ruiz Bueno, Padres Apostólicos (Pères Apostoliques), Biblioteca de Autores Cristianos 65, 5e éd., Madrid 1985, p. 459. ↩
- Ignace d’Antioche, Lettre aux Romains 7, 3 / Ibid., p. 479. ↩
- Ignace d’Antioche, Lettre aux Philadelphiens 4 / Ibid., p. 483. ↩
- Ignace d’Antioche, Lettre aux Smyrniotes 7, 1 / Ibid., p. 492. ↩
- Ignace d’Antioche, Lettre aux Smyrniotes 8, 1 / Ibid., p. 493. ↩
- Didachè 9, 5 / Ibid., p. 86. ↩
- Didachè 14 / Ibid., p. 91. ↩
- Justin Martyr, Première Apologie, I, 66. Jesús Solano, Textos Eucarísticos Primitivos (Textes Eucharistiques Primitifs), Tome I, Biblioteca de Autores Cristianos 88, troisième édition (réimpression), Madrid 1996, p. 61-64. ↩
- Justin Martyr, Dialogue avec le juif Tryphon, 41,3. Ibid., p. 65 ↩
- Justin Martyr, Dialogue avec le juif Tryphon, 116. Jesús Solano, Textos Eucarísticos Primitivos (Textes Eucharistiques Primitifs), Tome I, Biblioteca de Autores Cristianos 88, troisième édition (réimpression), Madrid 1996, p. 66-67. ↩
- Irénée de Lyon, Contre les hérésies IV,17,5 ↩
- Irénée de Lyon, Contre les hérésies IV,18,4 ↩
- Irénée de Lyon, Contre les hérésies, IV,33,2 ↩
- Irénée de Lyon, Contre les hérésies V,2,2. Jesús Solano, Textos Eucarísticos Primitivos (Textes Eucharistiques Primitifs), Tome I, Biblioteca de Autores Cristianos 88, troisième édition (réimpression), Madrid 1996, p. 77-78 ↩
- Tertullien, Contre Marcion, 4,40. Ibid., p. 96-98 ↩
- Tertullien, Contre Marcion, 5,8. Ibid., p. 99 ↩
- Tertullien, Sur la couronne, 3. Ibid., p. 100-101 ↩
- Tertullien, Sur l’idolâtrie, 7 ; Ibid., p. 101-102. ↩
- Tertullien, De la pudicité, 9. Ibid., p. 103 ↩
- Clément d’Alexandrie, Stromata 1, 1. Ibid., p. 106-107. ↩
- Clément d’Alexandrie, Stromata 1, 19. Ibid., p. 107. ↩
- Clément d’Alexandrie, Stromata 4, 25. Ibid. ↩
- Clément d’Alexandrie, Quel riche sera sauvé ?, 23. Ibid., p. 109 ↩
- Hippolyte, Fragments exégétiques. Gn 38, 19 (ACHELIS, 96 ; fragment arabe). Ibid., p. 111 ↩
- Hippolyte, Commentaire sur Daniel 4, 35. Ibid., p. 113-114. ↩
- Hippolyte, Sur les deux larrons, I. Jn 19,34. Ibid., p. 114 ↩
- Hippolyte, Tradition apostolique (DIX ; Funk, 115s ; Botte, 66s). Ibid., p. 121. ↩
- Origène, Sur Jérémie, Homélie 19, 13. Ibid., p. 132. ↩
- Origène, Sur l’Exode, Homélie 13,3. Ibid., p. 127 ↩
- Origène, Sur les Nombres, Homélie 7, 2. Ibid., p. 129. ↩
- Origène, Sur Ézéchiel, 7,22. Ibid. ↩
- Origène, Série de commentaires, 82. Ibid., p. 136. ↩
- Origène, Sur le Psaume 37, Homélie 2,6. Ibid., p. 131-132 ↩
- Origène, Contre Celse, 8,33. Ibid., p. 140 ↩
- Origène, Série de commentaires, 85. Ibid., p. 36-37. ↩
- Cyprien, Lettre, 58,9. Ibid., p. 148 ↩
- Cyprien, Sur les lapsi [ceux qui sont tombés dans l’idolâtrie], 2. Ibid., p. 174 ↩
- Cyprien, Sur les lapsi [ceux qui sont tombés dans l’idolâtrie], 15 ; Ibid., p. 175. ↩
- Firmilien, Extraits de la Lettre, 75, 21 ; Ibid., p. 185. ↩
- Novatien, Sur les spectacles, 5 ; Ibid., p. 186. ↩