De même qu’il existe de la bière sans alcool, du café sans caféine, du sel sans sodium, du sucre sans glucose, du tabac sans nicotine, des hommes sans substance et sans humanité, c’est-à-dire « sans fondement, sans mission, sans fin ultime » 1 ; et que tous ceux-là sont des produits « light » ; de même il existe aussi des chrétiens « light » qui sont partisans d’un enfer « light ».

Nous pouvons nous demander : qu’est-ce qu’un enfer « light » ? C’est un « enfer » appauvri. C’est un enfer « léger » : sans peine du dam, sans peine des sens, sans éternité et/ou sans habitants. Sur la base de ces quatre carences, les variantes sont nombreuses et il y en a pour tous les goûts. Certains sont pleinement « light » et soutiennent les quatre négations ; d’autres sont plus mesurés et n’acceptent que certaines variantes « light », ou leur ajoutent des atténuations.

De nombreux textes de la Sainte Écriture fondent les vérités révélées au sujet de l’enfer. Mais, pour mon propos, deux moitiés de deux versets suffisent. La peine du dam, c’est-à-dire la privation de la vision de Dieu, est enseignée dans « Éloignez-vous de moi, maudits,… » (Mt 25, 41) ; la peine des sens, c’est-à-dire la souffrance qui provient de choses sensibles, dans « …allez au feu… » (ibid.) ; l’éternité des peines, qui ne finiront jamais, dans « …éternel. » (ibid.) ; et au sujet de ses habitants : « Ceux-ci iront au châtiment éternel… » (Mt 25, 46). Pour nous qui avons la conviction que la Bible est Parole de Dieu, d’autres textes ne sont pas nécessaires. Ce seront les quatre points de la première partie de cet article.

PREMIÈRE PARTIE

1. La privation de la vision de Dieu ou peine du dam.

Celle-ci est la peine essentielle de l’enfer. Si, avec l’imagination la plus tropicale et le cœur le plus fiévreux, nous imaginions les tortures les plus raffinées et les plus incroyables, les peines des sens les plus effrayantes qu’on ait jamais pensées, et si nous laissions encore comme des nourrissons l’imagerie baroque sur l’enfer, la torture chinoise et les tortionnaires modernes avec leurs techniques raffinées ; si l’enfer possédait tous ces tourments sensibles, même élevés à la puissance n-ième, mais s’il n’y avait pas de peine du dam, l’enfer ne serait pas l’enfer mais plutôt le paradis, puisqu’on y verrait Dieu. À l’inverse, s’il n’y avait pas en enfer de peine des sens, mais bien privation de la vision de Dieu, l’enfer serait l’enfer, et aussi insupportable que celui qui comporterait les châtiments les plus épouvantables et horribles infligés par les créatures.

Ce qu’il y a de plus dramatique dans l’enfer n’est pas ce qui effraie le plus la majorité, à savoir les peines sensibles. Ce qui terrifie dans l’enfer, c’est de ne pas voir Dieu : « …ce Dieu qu’ils n’ont pas voulu connaître durant leur vie ne les connaîtra plus » 2. C’est pourquoi saint Alphonse, Docteur de l’Église, disait avec sagesse : « toutes les autres peines sont à peine des peines en comparaison de celle-ci » 3. Ni le « feu qui ne s’éteint pas »4, ni l’odeur pestilentielle, ni la compagnie insupportable des démons et des autres damnés, ni le lieu effroyable 5, ni le tourment des sens corporels internes et externes, ni le « ver qui ne meurt pas »6 qui ronge la conscience, ni « les pleurs et les grincements de dents » 7, ni « les ténèbres extérieures » 8, ni aucune autre de ces choses, ni toutes ensemble, ne constituent l’enfer, mais le fait d’avoir perdu Dieu.

Autrement dit, quel est le bien que perd le damné ? Il perd Dieu, qui est un Bien infini. La douleur et la peine sont donc infinies 9. Ce qui constitue formellement le châtiment, c’est d’être éloigné de Dieu. De même que la douleur substantielle de la Passion du Seigneur consiste dans les douleurs intérieures et non dans les douleurs sensibles ; de même que, dans la crainte de Dieu, la crainte filiale est plus importante et que la crainte servile doit nous conduire à celle-là 10 ; de même que, dans la pénitence, l’essentiel est la douleur intérieure des péchés commis et que la pénitence extérieure n’est que le fruit et l’aiguillon de l’intérieure — et que, s’il n’en était pas ainsi, elle ne servirait à rien, pouvant même être péché —11 ; de même, d’une manière semblable, se situe la peine du dam par rapport à la peine des sens.

Certes, cela ne retient pas l’attention de l’homme mondain, puisque, de fait, il vit sur cette terre comme si Dieu n’existait pas, et cet éloignement futur de Dieu ne l’inquiète pas, car il l’imagine comme le prolongement de l’éloignement actuel et agréable de Dieu. Certes, cela n’inquiète pas le pécheur qui vit en se vautrant dans le tourbillon d’innombrables péchés, puisqu’il vit de fait en offensant toujours Dieu, et ces offenses lui semblent ne lui attirer aucun châtiment maintenant, prolongeant vers l’avenir, dans son imagination, cette absence — apparente — de châtiment. Certes, celui qui vit dans les ténèbres de sa stupidité presque invincible ne le voit pas, et, par cette stupidité même, il est incapable d’ouvrir les yeux. Certes, ceux qui vivent plongés dans la fugacité du temps qui passe, dans les milliers de produits des supermarchés qu’ils désirent, et dans l’enfermement de leur volonté permissive, ne le voient pas. Le temps les empêche de voir l’éternité ; l’avoir leur fait obstacle pour saisir la primauté de l’être ; et le fait de se croire auteurs de leur liberté les empêche de remarquer l’esclavage présent et de craindre l’inexorable esclavage futur ; leur matérialisme leur interdit d’envisager la possibilité d’un châtiment essentiellement spirituel. En dernière instance, la perte du sens de Dieu les conduit à la perte du sens du péché, et celle-ci les conduit à ne pas percevoir la réalité du juste châtiment dû au péché.

Ceux qui nient l’enfer sont ceux qui ont d’abord déformé ou nié Dieu dans certaines de ses caractéristiques : être personnel, pur esprit, libre, provident et transcendant. Quand il n’y a pas de Dieu, il n’y a pas de manière de transcender les horizons de ce monde, et l’homme demeure enfermé dans la concrétude de l’immanence. La réalité de l’enfer est trop criante pour celui qui ignore qu’il a un vrai Père dans les cieux. Dans son livre Discussion, Jorge Luis Borges soutient « le blasphème consistant à dire que quiconque croit en l’enfer “est irréligieux”, ce qui fait tomber dans l’irréligion presque toute l’humanité, sauf Borges ; et même Jésus-Christ… »12. Certains, apparemment, n’ont jamais trouvé la sortie de leurs tortueux labyrinthes intérieurs.

Ce qu’il y a d’effroyable dans la peine du dam, seules les âmes saintes et ferventes le comprennent ici-bas. Les mondains, ceux qui vivent dans le péché, le comprendront tard ; leurs yeux ne s’ouvriront que lorsqu’ils comprendront que, par leur propre faute, ils ont perdu un Bien infini.

Non seulement l’existence et l’éternité de l’enfer sont un dogme de foi défini, comme l’a déclaré le IVe concile du Latran : « …afin qu’ils reçoivent selon leurs œuvres, bonnes ou mauvaises, les uns avec le diable une peine perpétuelle, les autres avec le Christ une gloire éternelle »13 ; il est aussi de foi définie que les damnés subissent la peine du dam, comme l’enseigne la constitution Benedictus Deus : « …selon la disposition commune de Dieu, les âmes de ceux qui meurent en état de péché mortel actuel descendent aussitôt après leur mort aux enfers, où elles sont tourmentées par des peines infernales »14 ; il est aussi de foi définie que la peine des sens existe et qu’elle est éternelle, comme l’enseigne le Symbole Quicumque : « …ceux qui auront fait le bien iront à la vie éternelle ; ceux qui auront fait le mal iront au feu éternel. Telle est la foi catholique : si quelqu’un ne la croit pas fidèlement et fermement, il ne pourra être sauvé »15.

Au concile Vatican II, dans la Constitution dogmatique sur l’Église, Lumen gentium, 48, est enseignée la nécessité d’une vigilance constante, afin que « nous ne soyons pas, comme de mauvais et paresseux serviteurs (cf. Mt 25, 26), écartés vers le feu éternel (cf. Mt 25, 41), vers les ténèbres extérieures où seront les pleurs et les grincements de dents (Mt 22, 13 et 25, 30) ». Ces paroles furent introduites dans le texte pour affirmer « la peine éternelle de l’enfer ». En effet, la Commission théologique dit : « Les paroles de notre Seigneur au sujet de la peine éternelle de l’enfer ont été introduites dans le texte, comme beaucoup de Pères l’avaient explicitement demandé »16. (Plus loin nous indiquerons pourquoi les explications de la Commission théologique constituent l’explication officielle du texte). De même, là où il est question de « la résurrection de vie » et de « la résurrection de condamnation », dans le même numéro, ces paroles sont conçues comme un complément des autres paroles relatives à l’enfer que nous avons citées plus haut. La Commission théologique dit : « en tenant compte de l’amendement précédent, par la logique interne de l’exposé et pour satisfaire davantage les désirs des Pères, ont été introduites les paroles au sujet de la résurrection de vie ou de jugement » 17.

La principale peine des sens est le feu ; c’est pourquoi le riche opulent dit : « je souffre cruellement dans cette flamme » (Lc 16, 24). Comme l’affirment les saints Pères et Docteurs, ainsi que les anciens auteurs ecclésiastiques, par exemple :

* Saint Ignace d’Antioche : « Ne vous égarez pas, mes frères : ceux qui troublent les familles n’hériteront pas du royaume de Dieu. Si donc ceux qui ont commis ces choses selon la chair sont morts, combien plus si quelqu’un corrompt, par une doctrine perverse, la foi de Dieu pour laquelle Jésus-Christ a été crucifié ? Un tel homme, souillé, ira au feu inextinguible ; de même celui qui l’écoute »18.

* L’auteur du Martyre de saint Polycarpe : « Et, attentifs à la grâce du Christ, [les martyrs] méprisaient les tourments du monde, se libérant, au prix d’une heure, de la peine éternelle. Le feu des cruels bourreaux leur semblait froid. Car ils avaient devant les yeux le moyen d’échapper à ce feu éternel qui ne s’éteindra jamais »19.

* L’auteur de la prétendue Deuxième lettre aux Corinthiens : « Et les incrédules verront sa gloire et sa force, et ils s’étonneront en voyant la domination du monde en Jésus, disant : Malheur à nous, car tu étais là et nous ne l’avons ni su ni cru, et nous n’avons pas obéi aux presbytres qui nous prêchaient le salut ; et leur ver ne mourra pas et leur feu ne s’éteindra pas, et ils seront en spectacle à toute chair… [les justes] verront comment sont châtiés par de terribles tourments et par un feu inextinguible ceux qui se sont égarés et ont renié Jésus par leurs paroles et par leurs actes, et ils rendront gloire à leur Dieu »20.

* Saint Justin : « …il ne peut aucunement arriver que le méchant, l’avare, l’insidieux ou l’homme vertueux échappe au regard de Dieu, et chacun va soit à la peine éternelle, soit au salut éternel, selon les mérites de ses actions. Car si ces choses étaient connues de tous les hommes, personne ne choisirait le vice pour un bref temps, sachant qu’il irait à la condamnation éternelle du feu ; mais il se retiendrait totalement et se parerait de vertu, soit pour obtenir les biens promis par Dieu, soit pour fuir les supplices »21.

* Saint Irénée : « la peine de ceux qui ne croient pas au Verbe de Dieu, méprisent sa venue et retournent en arrière, a été accrue ; elle est devenue non seulement temporelle, mais éternelle. Car tous ceux à qui le Seigneur dira : Éloignez-vous de moi, maudits, au feu perpétuel, ceux-là seront toujours condamnés »22.

* Discours à Diognète : Les martyrs s’étonneront en voyant le châtiment de « la véritable mort, réservée à ceux qui seront condamnés au feu éternel, lequel sera un supplice jusqu’à la fin pour ceux qui lui sont livrés »23.

* Tertullien parle de : « feu continuel »24, « feu éternel »25, « feu perpétuel »26, « feu éternel de la géhenne pour la peine éternelle »27.

* Saint Cyprien : « La géhenne toujours ardente brûlera ceux qui lui sont livrés, et une peine dévorante par des flammes vivaces ; il n’y a pas de possibilité que les tourments aient jamais repos ou fin. Les âmes avec leurs corps seront conservées pour d’infinis tourments de douleur… Ils croiront tard à la peine éternelle, ceux qui n’ont pas voulu croire à la vie éternelle »28.

* Saint Augustin : « ce sera un feu corporel »29.

* Saint Jean Chrysostome dit que toutes les souffrances de cette vie, si grandes qu’on les suppose, sont une pâle image des tortures de l’enfer et n’arrivent même pas à être l’ombre de ces supplices30.

* Saint Grégoire le Grand : « Je n’hésite pas à affirmer… qu’il est corporel »31.

* Saint Thomas d’Aquin : « Il faut dire que le feu qui tourmentera les corps des damnés est corporel »32.

* Sainte Catherine de Sienne : « Ma fille, la langue n’est pas capable de parler de ces âmes malheureuses et de leurs peines… La première est de se voir privées de moi, ce qui leur est si douloureux que, si cela leur était possible, plutôt que d’être libres des peines et de ne pas me voir, elles choisiraient le feu et d’atroces tourments pourvu qu’elles me voient… Le quatrième tourment est le feu, qui brûle et ne finit jamais. L’âme, par son être propre, ne peut se consumer, puisqu’elle n’est pas quelque chose de matériel, mais incorporelle. Mais moi, par justice divine, j’ai permis qu’il la brûle en la faisant souffrir, qu’il l’afflige sans la consumer. Il la brûle et la fait souffrir de très grandes peines, de diverses manières selon la diversité des péchés, les uns plus, les autres moins, conformément à la gravité de la faute »33.

* Sainte Thérèse de Jésus : « …comme du dessin à la réalité, brûler ici-bas est bien peu en comparaison de ce feu de là-bas »34.

* Saint Alphonse de Liguori : « Comme le poisson dans l’eau se trouve entouré d’eau de toutes parts, ainsi le damné se trouve entièrement plongé dans le feu »35.

* Saint Jean Bosco raconte un rêve qu’il eut de l’enfer, où il fut obligé de poser sa main sur le mur, et dit que le lendemain « j’observai que la main était effectivement enflée ; et l’impression imaginaire de ce feu eut une telle force que peu après la peau de la paume de la main se détacha et changea »36.

* La Vierge de Fatima, le 13 juillet 1917, lors de sa troisième apparition, selon le récit de Lucie : « …elle ouvrit de nouveau les mains. Le faisceau de lumière qui en sortait semblait pénétrer la terre, et nous vîmes comme une mer de feu ; plongés dans ce feu, les démons et les âmes comme s’ils étaient des braises transparentes, noires ou bronzées, ayant forme humaine, qui flottaient dans le feu, portées par les flammes qui sortaient d’eux-mêmes, avec des nuages de fumée, tombant de tous côtés comme tombent les étincelles dans les grands incendies, sans poids ni équilibre, au milieu de cris et de gémissements de douleur et de désespoir qui horrifiaient et faisaient trembler de frayeur… Terrifiés, nous levâmes les yeux vers Notre-Dame, qui nous dit avec bonté et tristesse : — Vous avez vu l’enfer où vont les âmes des pauvres pécheurs. Quand vous réciterez le Rosaire, dites après chaque mystère : — Ô mon Jésus ! pardonnez-nous nos péchés, préservez-nous du feu de l’enfer, conduisez au ciel toutes les âmes, surtout celles qui ont le plus besoin de votre miséricorde »37.

Paul VI, dans le « Credo du Peuple de Dieu », affirme que ceux qui auront rejeté jusqu’à la fin l’amour et la pitié de Dieu « seront destinés au feu qui ne s’éteint jamais »38.

Enfin, par la manière de parler des documents et du magistère ordinaire, qui s’est exprimé ainsi pendant tant de siècles, il est de foi que la peine du dam et la peine des sens sont réellement distinctes et que l’on ne peut réduire la peine des sens à la simple affliction psychologique produite par la privation de la vision de Dieu39.

Face à cette nuée de témoins, peut-on raisonnablement douter de la réalité de ce « lieu de tourment » (cf. Lc 16, 28) ? Ne serait-il pas plus raisonnable de vivre de manière à ne pas y aller ?

Par conséquent, en tenant compte du sentiment moralement unanime des saints Pères et des théologiens, du magistère ordinaire de l’Église, etc., nous affirmons avec eux que le feu de l’enfer n’est pas métaphorique (il n’existe pas seulement dans l’esprit des damnés 40), mais véritable, réel, corporel (en tant qu’agent matériel existant dans sa réalité objective et tourmentant les réprouvés). De même que nous affirmons sa corporéité, nous affirmons que nous ne connaissons pas sa matérialité, car c’est un feu spécial, sui generis, puisqu’il possède des propriétés différentes de celles du feu terrestre. C’est un feu non éteignable, mais inextinguible (il n’a pas besoin de combustible pour être alimenté) ; non temporel, mais éternel ; non pour le réconfort des corps, mais pour le châtiment des âmes et des corps ; et qui tourmente les réprouvés sans les détruire. C’est un feu qui, sans tuer, embrase ; sans consumer, brûle ; sans éclairer, flambe ; et qui, malgré ses flammes, enveloppe les damnés dans d’opaques ténèbres et des nuits éternelles.

Ni la description la plus scabreuse et extravagante des peines des sens, ni même la plus truculente et grotesque, ne pourra jamais montrer fidèlement ce que sont ces peines. Ceux qui s’horrifient de ces peintures ou de ces descriptions devraient plutôt s’éloigner de leurs péchés, qui les empêchent de voir, dans toute sa profondeur, la fin vers laquelle ils se dirigent par leur propre faute.

C’est pourquoi, en tenant compte de l’importance de la peine du dam sur la peine des sens, saint Jean Chrysostome disait : « Il y a beaucoup d’hommes qui, jugeant de manière absurde, désirent avant tout éviter le feu de l’enfer ; mais je crois que la peine d’avoir perdu pour toujours cette gloire sera incomparablement plus grande que la peine du feu ; et je ne crois pas que les tourments de l’enfer soient plus dignes d’être pleurés que la perte du royaume des cieux, car ce tourment est le plus amer de tous »41. Ailleurs il dit : « La peine du feu de l’enfer est certes intolérable. Mais, quand bien même nous imaginerions mille enfers de feu, nous n’aurions rien avancé pour comprendre ce que signifie avoir perdu la béatitude éternelle, être rejeté par le Christ, l’entendre dire ces paroles : Je ne vous connais pas »42.

C’est que la peine des sens, si grande soit-elle, est finie, tandis que la peine du dam est infinie. Saint Thomas enseigne : « La peine est proportionnée au péché. Dans le péché, il faut distinguer deux aspects. Le premier est l’aversion du bien impérissable, qui est infini ; et, pour ce motif, le péché est aussi infini. Le second est la conversion désordonnée vers un bien périssable ; et, en ce sens, le péché est fini, tant du côté de l’objet vers lequel il se tourne, qui est fini, que par l’acte peccamineux en lui-même, puisque les actes de la créature ne peuvent être infinis. Par conséquent, du côté de l’aversion correspond au péché la peine du dam, qui est infinie, puisqu’elle est la perte d’un bien infini, Dieu lui-même. Et du côté de la conversion désordonnée vers la créature, lui correspond la peine des sens, qui est finie » 43.

Si difficile que cela soit pour la sensibilité de l’homme moderne, ce qui est révélé est révélé. Et il n’y a pas de manière sensée d’échapper à cette réalité. Un auteur, après avoir affirmé l’existence du feu matériel et corporel — quoique non semblable au nôtre — ne fait rien de moins que… l’identifier au Saint-Esprit ! : « Le feu de l’enfer est, d’une certaine manière, Dieu lui-même ! C’est la même vive flamme d’amour — qui est le Saint-Esprit — qui purifie dans cette vie et au purgatoire, et tourmente éternellement en enfer »44.

Le troisième élément qui configure la réalité de l’enfer est que ses peines sont éternelles. Si ses peines étaient temporelles, nous serions en présence d’un faux purgatoire. À ce propos, il est curieux que beaucoup de protestants qui nient la réalité du purgatoire l’acceptent pratiquement lorsqu’ils soutiennent que les peines de l’enfer sont temporelles.

Pour quelle raison les peines de l’enfer sont-elles éternelles ? Saint Thomas dit : « La peine du péché mortel est éternelle, parce que par lui on pèche contre Dieu, qui est infini. Et comme la peine ne peut être infinie en intensité, puisque la créature n’est capable d’aucune qualité infinie, il faut qu’elle soit au moins d’une durée infinie »45.

Ceux qui nient l’éternité de l’enfer le font d’ordinaire selon l’une des hypothèses suivantes :

– Soit parce que le pécheur réparerait ses fautes et se réhabiliterait, hypothèse condamnée par l’Église46 et totalement absurde, puisqu’en dehors du temps le changement par rapport à la fin ultime est impossible.
– Soit parce que Dieu lui pardonnerait sans que le damné se repente, ce qui contredit la justice de Dieu, son infinie sagesse et l’amour même de Dieu.
– Soit parce que Dieu l’anéantirait en le ramenant au néant, ce qui contredit également la sagesse de Dieu et sa justice.

Cette dernière hypothèse semble être celle que soutient le théologien progressiste Eduardo Schillebeeckx, O.P. Il soutient littéralement que : « On ne sait pas s’il y a des hommes qui fassent le mal avec une volonté définitive, rejetant la grâce et le pardon de Dieu ; mais s’il y a des hommes — c’est une hypothèse — qui n’ont pas de relation théologale avec Dieu, ceux-là n’ont même pas le fondement de la vie éternelle. L’enfer est la fin de ceux qui font le mal de manière définitive. Leur mort physique est aussi leur fin absolue. Par conséquent, du point de vue eschatologique, seul le ciel existe.
C’est une chose tout à fait différente de l’apocatastase ou récapitulation générale d’Origène et d’autres. Je le répète : je ne sais pas s’il existera des hommes si pervers qu’ils rejettent la grâce et le pardon de Dieu. Il est possible que tous les hommes soient destinés au ciel ; mais, en tout cas, s’il existe éventuellement des hommes mauvais, au sens de définitivement mauvais, leur mort physique serait la fin de leur existence. Il n’existe que le ciel, et non, à côté, un enfer où les hommes souffrent le feu et les peines pour toute l’éternité. Il va contre la nature de Dieu, qui est Amour, que les hommes soient punis éternellement. Pour moi, comme homme de foi, il est impensable que, tandis que la joie inonde le ciel, il y ait des personnes à deux pas47, au milieu de souffrances infernales et éternelles. Il ne peut exister un enfer qui soit le revers de la joie éternelle du Royaume de Dieu. Il n’existe rien d’autre que le Royaume de Dieu
»48.

L’un des plus grands malheurs des progressistes chrétiens est qu’ils se croient meilleurs que Dieu. Ils soutiennent que va contre la nature de Dieu, qui « est Amour » (1Jn 4, 16), ce que l’Amour incarné lui-même a révélé ! Ils prétendent enseigner à la Sagesse infinie ce qui appartient ou non à sa nature. Ils indiquent à l’Amour subsistant comment doit être son Amour. On a l’impression qu’ils nous considèrent assez stupides pour les écouter, eux, contre Jésus-Christ.

Il continue à faire des hypothèses : « Ciel et enfer sont des possibilités anthropologiques parce que l’homme est fini, sa liberté est finie, il peut choisir le bien ou le mal d’une manière définitive. C’est un donné anthropologique. Si ces hommes qui optent pour le mal existent, je ne le sais pas. Mais même en admettant qu’ils existent, l’enfer n’existe pas49. Il n’y a pas de vie infernale »50. Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle mort éternelle. Mais cela ne veut pas dire que l’enfer n’existe pas. N’en déplaise au dominicain belge de langue flamande, il est dogme de foi défini que les démons sont déjà condamnés en enfer, et donc que l’enfer existe ; de même, il est dogme de foi défini que « l’homme qui meurt en péché grave doit vivre éternellement dans l’état de l’enfer »51, et donc que celui-ci existe.

Ensuite, ce théologien « catholique », avec une désinvolture remarquable, affirme la vieille doctrine gnostique de l’anéantissement : « S’il y en a un qui, dans sa vie, est capable de se séparer totalement et définitivement de la communion avec le Dieu de la vie, celui-là est destiné à l’anéantissement de son propre être »52. Schillebeeckx est pire que les nazis, qui tuaient le corps mais ne pouvaient pas tuer l’âme ; lui, non seulement désintègre les corps, mais veut que Dieu désintègre les âmes. Quel peu de respect pour la personne humaine ! Où reste l’immortalité de l’homme ? Dans son enfermement, il veut obliger Dieu à faire ce que Dieu ne fera jamais. Schillebeeckx ignore que saint Thomas, qui devrait être son maître, enseigne : « Bien que, du fait que l’on pèche contre Dieu, Auteur de l’être, on mérite de perdre l’être même ; cependant, considéré le désordre de l’acte lui-même, on ne doit pas le perdre : car l’être est présupposé au mérite ou au démérite, et le désordre du péché n’enlève ni ne corrompt l’être. Par conséquent, la privation de l’être même ne peut être la peine adéquate d’aucune faute »53.

Le Docteur angélique soutient que rien n’est anéanti et le démontre même du point de vue naturel : « Les natures des créatures montrent qu’aucune d’elles n’est anéantie : car ou bien elles sont immatérielles, et il n’y a pas en elles de puissance à ne pas exister ; ou bien elles sont matérielles, et celles-ci subsistent toujours, au moins quant à la matière, qui est incorruptible comme sujet existant de la génération et de la corruption. Il n’appartient pas non plus à la manifestation de la grâce de réduire quelque chose au néant, car la toute-puissance et la bonté de Dieu se manifestent davantage dans la conservation des choses dans leur être. Nous devons donc dire purement et simplement [simpliciter] qu’aucune chose n’est anéantie »54.

Le « théologien heureux » poursuit avec des expressions semblables à celles que nous avons utilisées auparavant et auxquelles j’ai déjà fait référence : « Certains théologiens me disent : “Alors il n’y a pas de châtiment pour le mal que l’on commet.” Je réponds : on ne comprend pas ce que veut dire être avec Dieu pour toute l’éternité. Pour les hommes, il n’y aurait pas de vie de communion avec Dieu… C’est terrible. Dieu n’a pas de sentiments de vengeance. Pour moi, cette coexistence du ciel éternel pour les bons et de l’enfer pour les méchants, qui reçoivent un châtiment éternel, est impossible. L’eschaton, ou accomplissement ultime, est exclusivement positif : il n’existe pas d’eschaton négatif. C’est le bien, non le mal, qui a le dernier mot. Tel est le message et telle est la praxis de la vie de Jésus de Nazareth »55. Le dominicain de Nimègue ignore que Dieu triomphe par sa miséricorde chez ceux qui se sauvent et triomphe par sa justice chez ceux qui se damnent, et qu’envers ceux-ci encore il fait miséricorde « en tant qu’ils sont punis moins qu’ils ne le méritent »56. Ou comme le disait sainte Catherine de Sienne dans une prière adressée au Père céleste : « Dans l’enfer resplendit ta gloire par la justice qui se vérifie dans les damnés ; mais aussi la miséricorde agit envers eux, puisqu’ils n’ont pas un châtiment aussi grand qu’ils l’avaient mérité »57.

Schillebeeckx ignore que le message et la vie de Jésus de Nazareth incluent l’enseignement très clair qu’il existe un enfer avec sa peine du dam : « Éloignez-vous de moi, maudits… », avec sa peine des sens : « …allez au feu… », avec son éternité : « …éternel… », et avec ses habitants : « Et ceux-ci iront à un châtiment éternel ». Ceux qui nient vérité, autorité et utilité à toutes ses paroles ne doivent pas croire que « Jésus-Christ est venu dans la chair » (1Jn 4, 2). Nous qui croyons qu’Il est « le Verbe [qui] s’est fait chair » (cf. Jn 1, 14), nous confessons — et pour cela nous sommes disposés à donner notre vie s’il le fallait — au Christ : « Tu as les paroles de la vie éternelle » (Jn 6, 68). Et ses paroles sur l’enfer sont, elles aussi, des paroles de vie éternelle.

Schillebeeckx soutient qu’il n’y a pas de symétrie entre la notion de ciel et celle d’enfer et que, par conséquent, la notion d’enfer ne peut faire le contrepoint de celle du ciel ; mais il ne se rend pas compte que le contrepoint le plus parfait du ciel est précisément l’« enfer » qu’il propose, puisqu’il oppose à l’Être subsistant lui-même — qui est l’objet de la vision et de la jouissance du ciel — le nihil, le néant, dans lequel finissent les damnés, selon sa théorie. Pour saint Thomas, il n’y a aucun contrepoint entre la prédestination et la réprobation. La première est tout entière œuvre de Dieu à laquelle l’homme correspond ; la seconde commence par la déviation de la créature qui préfère la carence à la plénitude de l’être. Dans l’anéantissement de Schillebeeckx, il n’y a pas de place pour Dieu ; dans l’enfer révélé, il y a place pour Dieu, qui, naturellement, y est par essence, présence et puissance, et dans la conscience des damnés, qui là savent bien ce qu’ils ont perdu par leur propre faute. Peut-être en aucun autre point de doctrine ne voit-on autant l’asymétrie entre la foi catholique et la foi progressiste que dans celui-ci, celui de l’enfer.

Au contraire, l’Église catholique enseigne, pour ne pas remonter plus loin, en mai 1979, avec toute clarté, qu’« elle croit au châtiment éternel qui attend le pécheur, lequel sera privé de la vision de Dieu, et à la répercussion de cette peine dans tout son être… C’est ce que l’Église entend lorsqu’elle parle de l’enfer… »58. Nous devons écouter celle à qui Jésus-Christ a promis l’indéfectibilité, et non les théologiens du dissensus.

Il me semble que la principale difficulté contre la doctrine catholique de l’enfer jaillit justement de la méconnaissance de ce qu’est l’amour : « qui peut garantir, sans détruire l’amour même, que l’amour réellement offert ne puisse devenir un amour librement refusé ? »59. Dante a génialement placé à l’entrée de l’enfer : « Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance » ; et il ajouta :

« La Justice a mû mon sublime Auteur ; je suis l’œuvre de la Puissance divine, de la suprême Sagesse et du premier Amour. »

Le P. Lacordaire commente : « Si c’était uniquement la justice qui avait ouvert l’abîme, il y aurait encore remède ; mais c’est aussi l’amour, le premier Amour, qui l’a fait : voilà ce qui supprime toute espérance. Quand on est condamné par la justice, on peut recourir à l’amour ; mais quand on est condamné par l’amour, à qui aura-t-on recours ? … L’amour n’est pas un jeu. On n’est pas aimé impunément par un Dieu, on n’est pas aimé impunément jusqu’à la mort de la croix. Ce n’est pas la justice qui manque de miséricorde ; c’est l’amour lui-même qui condamne le pécheur. L’amour — nous l’avons trop expérimenté — est la vie ou la mort ; et s’il s’agit de l’amour de Dieu, c’est la vie éternelle ou la mort éternelle »60.

C’est pourquoi Cornelio Fabro affirme avec sagesse : « sans l’éternité des peines de l’enfer et sans enfer, l’existence devient une partie de campagne »61, un pique-nique. Il cite Kierkegaard : « Une fois éliminée l’horreur de l’éternité (ou bonheur éternel ou condamnation éternelle), vouloir imiter Jésus devient au fond une fantaisie. Car seule la gravité de l’éternité peut obliger, mais aussi mouvoir, un homme à accomplir et à justifier ses pas ». Les progressistes ont éliminé l’horreur de l’éternité, et leurs prédications, leurs actions pastorales, leur évangélisation… sont une fantaisie ! Sans éternité, la suite du Christ… est une fantaisie ! Ils ne veulent pas de la gravité de l’éternité, et c’est pourquoi ils sont incapables de s’obliger, de se mouvoir, d’accomplir et de justifier leurs actions. Sans la possibilité concrète de la condamnation éternelle, l’éternité du ciel est futile, puérile, insignifiante. La perte de la gravité de l’éternité, et non le prétendu manque de vocation, est à la base de la défection de tant de prêtres et de religieuses62.

Celui qui n’est pas convaincu de la gravité de l’éternité ne convainc personne ; ses paroles sont de l’air que le vent emporte et ses œuvres pèsent autant qu’une toile d’araignée. Qui peut convaincre avec la frivolité de l’enfer gnostique, produit de la culture de la banalisation ?

Il faut encore dire davantage. Ceux qui veulent étendre démesurément la miséricorde, au fond, la raccourcissent. C’est ainsi. Certains se croient très miséricordieux, mais au fond ils sont cruels ; car si le châtiment des mauvais anges et des damnés devait prendre fin, on ne voit pas pour quel motif la béatitude des anges et des saints ne prendrait pas fin elle aussi. Saint Thomas enseigne : « De même que les bons anges sont bienheureux par leur conversion vers Dieu, de même les mauvais anges sont réprouvés par leur aversion de Dieu. Par conséquent, si la misère des mauvais anges devait un jour se terminer, la béatitude des bons aurait aussi une fin, ce qui est inadmissible »63. Et ailleurs il explique pourquoi cette erreur d’Origène fut réprouvée par l’Église : « parce que, d’une part, elle étendait trop la miséricorde de Dieu, et, d’autre part, elle la restreignait trop. Car il semble qu’il y ait la même raison pour que les bons anges demeurent dans la béatitude éternelle et que les mauvais anges soient punis pour toujours. D’où il suit que, de même qu’il affirmait que les démons et les âmes des damnés seraient un jour délivrés de leurs peines, il disait aussi que les bons anges et les âmes des bienheureux reviendraient de la béatitude aux misères de la vie »64. Et encore : « Il est totalement irrationnel [de penser que le châtiment des damnés prendra fin à un moment]. De même que les démons sont obstinés dans leur malice et seront donc punis éternellement, de même le sont aussi les âmes des hommes qui meurent sans charité, puisque “la mort est pour les hommes ce que la chute est pour les anges”65, comme le dit saint Jean Damascène »66.

Aujourd’hui, certains prétendent que l’enfer est inhabité. Ils pensent qu’il n’y a pas de damnés de fait. Les textes qui parlent de l’enfer ne seraient que des menaces qui ne se réaliseront jamais. Origène admettait des damnés temporaires ; maintenant, on nie l’existence même de damnés.

Au concile Vatican II, un Père demanda que l’on déclarât qu’il y avait, de fait, des damnés en enfer, car sinon l’enfer serait une simple hypothèse67. La Commission théologique jugea qu’il n’était pas nécessaire d’introduire cette déclaration, parce que les textes néotestamentaires cités dans le document conciliaire ont une forme grammaticale future68 ; ce ne sont pas des verbes à la forme hypothétique ou conditionnelle, mais à la forme future. « Ils iront » suppose, comme cela tombe sous le sens, que quelqu’un ira69.

Les explications de la Commission théologique sont le présupposé des votes et constituent l’interprétation officielle du texte. Si un Père n’avait pas été d’accord avec l’interprétation, il aurait voté non placet. De sorte que nous nous trouvons devant l’interprétation officielle de la manière dont le concile Vatican II comprend ces passages bibliques ; et il les comprend au sens qu’il y a et qu’il y aura des damnés de fait, excluant l’interprétation purement hypothétique de l’enfer.

Une fois encore, nous constatons que certains qui se croient les champions du concile Vatican II sont ceux qui ignorent le plus ses textes et leur interprétation correcte.

La foi catholique affirme sans ambages qu’il y a des damnés en enfer et qu’il n’a pas été détruit par Jésus-Christ. Comme le dit le Catéchisme de l’Église catholique, citant des enseignements antérieurs du Magistère de l’Église : « Jésus n’est pas descendu aux enfers pour y délivrer les damnés70 ni pour détruire l’enfer de la damnation71, mais pour libérer les justes qui l’avaient précédé »72. C’est pourquoi Mgr José Capmany Casamitjana, évêque directeur national des Œuvres pontificales missionnaires d’Espagne, enseigne : « Ce qui est certain, c’est que l’enfer existe et qu’il y a et qu’il y aura là des damnés »73, et ceux qui ont un minimum de bon sens en déduisent : « Et moi, je peux être l’un d’eux. Je prendrai tous les moyens pour l’éviter ».

Il est certain que l’Église n’a pas le pouvoir de déclarer qui sont ceux qui se sont damnés. Il n’existe pas une sorte de canonisation à l’envers. Plus encore, l’incapacité de l’Église à désigner qui est en enfer est salutaire. Dans l’Église, personne n’a pouvoir pour détruire, mais seulement pour construire : « …selon le pouvoir que le Seigneur m’a donné pour notre édification et non pour détruire » (cf. 2 Co 13,10).

On raconte de saint Vincent Pallotti qu’un jour le saint prêtre accompagnait au supplice un assassin de la pire espèce, qui refusait obstinément de se repentir, se moquait de Dieu et blasphémait jusque sur l’échafaud. Le P. Pallotti avait déjà épuisé tous les moyens de conversion : il était sur l’estrade à côté de ce misérable ; le visage baigné de larmes, il s’était jeté à ses pieds, le suppliant d’accepter le pardon de ses crimes, lui montrant l’immense abîme dans lequel il allait tomber. À tout cela, le criminel avait répondu par une insulte et un blasphème, et sa tête venait de tomber sous le coup de la lame fatale. Dans l’exaltation de sa foi, de sa douleur et de son indignation, et aussi pour que ce scandale horrible se changeât pour la foule des assistants en une salutaire leçon, le pieux ecclésiastique se lève, saisit par les cheveux la tête ensanglantée du supplicié et, la présentant à la multitude : « Regardez ! s’écria-t-il d’une voix tonnante ; regardez bien ! voici le visage d’un damné ! » On dit que ce seul fait suffit à retarder le procès de béatification. Jusqu’à ce point l’Église est miséricordieuse !74.

Du saint Curé d’Ars, on ne cite qu’un seul cas dans lequel il sembla craindre pour le sort éternel d’un défunt. « Une personne récemment arrivée de Paris ou de ses environs — rapporte Hippolyte Pagés — lui demanda où se trouvait l’âme d’un de ses parents récemment décédé. Elle reçut cette réponse, sans aucun commentaire : “Il n’a pas voulu se confesser à l’heure de la mort.” Malheureusement, c’était très vrai : le mourant avait repoussé le prêtre. Le Curé d’Ars ne pouvait pas le savoir d’avance »75.

Même au sujet de Judas, on ne peut rien affirmer avec certitude, bien qu’il existe plusieurs textes bibliques qui paraissent soutenir l’hypothèse de sa condamnation. De fait, saint Vincent Ferrier affirmait qu’il avait été sauvé76.

Au nom de la miséricorde divine.

Vers 420, saint Augustin77 indique différentes théories sur l’enfer, actuelles à cette époque :

1- Certains croyaient que tous les péchés étaient expiés durant la vie ou après la mort ;
2- D’autres soutenaient que Dieu ne condamnerait personne en raison de l’intercession des saints ;
3- D’autres soutenaient qu’aucun baptisé, pas même les hérétiques, ne se damnerait ;
4- Il y en avait qui limitaient le salut à tous les baptisés dans l’Église catholique, lesquels, même s’ils tombaient dans l’idolâtrie et l’athéisme, ne seraient pas condamnés pour toujours ;
5- D’autres disaient que ceux qui persévéreraient dans la foi, même s’ils tombaient dans des péchés graves, seraient sauvés ;
6- Certains affirmaient que seuls les impitoyables seraient damnés.
Toutes ces idées furent défendues au nom de la miséricorde divine, comme cela arrive aujourd’hui encore. Tous les hommes et toutes les femmes seraient confirmés en grâce.

Saint Augustin réfuta toutes ces théories : « Après le jugement final, les uns ne voudront plus pécher et les autres ne le pourront plus… Les uns vivent dans la vie éternelle une vie véritablement heureuse, les autres demeureront malheureux dans la mort éternelle, sans pouvoir mourir : ni les uns ni les autres n’auront de fin… La mort éternelle des damnés n’aura pas de fin et le châtiment commun à tous consistera en ce qu’ils ne pourront penser ni à la fin, ni à une trêve, ni à une diminution de leurs peines »78.

Nous avons déjà vu comment, au nom de la miséricorde divine, Schillebeeckx nie l’enfer. Mais il y a d’autres théologiens catholiques, non « infernalistes » comme dit l’un d’eux, qui semblent, de fait, croire que l’enfer est vide, tels Teilhard de Chardin, Rahner et von Balthasar79, qui considèrent l’enfer comme une possibilité réelle de désastre final mais, en même temps, insistent sur le devoir « d’espérer pour tous », selon R. Gibelli80. À première vue, il semblerait que la position de Schillebeeckx soit plus grave ; cependant, cette dernière est une tromperie plus dangereuse.

Une éternité sans personne qui, de fait, se soit damnée ou doive se damner est une éternité frivole, non sérieuse ; c’est un enfer « light ». Il ne vaut pas la peine de lutter pour l’éviter si, de fait, on l’évite ; par conséquent, il ne vaut pas non plus la peine de s’efforcer de gagner l’autre éternité, qui nous serait donnée sans effort. La proposition de l’enfer progressiste est une proposition autoritaire et démagogique. Autoritaire, parce que tous, même s’ils ne le veulent pas, sont sauvés ; démagogique, parce que, comme les politiciens actuels, elle fait des promesses faciles de salut éternel qu’ensuite elle ne tiendra pas ; beaucoup s’en apercevront quand il sera déjà trop tard, et à qui réclameront-ils ?

Un enfer vide n’est pas un enfer salutaire ; au contraire, un enfer habité, oui, est salutaire. C’est pourquoi il est révélé : « …ils iront… », et, comme toute révélation surnaturelle, c’est une révélation salutaire.

Nier l’enfer — en l’un ou en tous ses éléments — est une manière d’univociser l’être, de l’homogénéiser, ce qui est typique de tout système gnostique. L’enfer « light » est, au fond, un enfer hégélien, c’est-à-dire une idée de l’enfer, non un enfer réel, concret, de fait ; c’est un flatus vocis, non un événement. Disons qu’à la pastorale du flatus vocis correspond un enfer qui est un flatus vocis. Ceux qui affirment qu’il n’y a pas de damnés en enfer s’inscrivent dans la même ligne idéologique que ceux qui nient la transmission par génération du péché originel, ou qui nient l’Incarnation véritable et réelle de notre Seigneur, ou sa résurrection corporelle 81, ou l’intégrité biologique de la Vierge Marie, ou la présence physique du Christ dans l’Eucharistie. Certains ne nient pas effrontément l’enfer, ni le péché originel, ni l’Incarnation du Verbe, ni la résurrection, ni la virginité de Marie, ni l’Eucharistie ; mais ils nient ce qui vérifie, soutient, à la manière des preambula fidei, la réalité de l’enfer, du péché originel, de l’Incarnation, de la résurrection, de la virginité, de la présence réelle dans l’Eucharistie. C’est-à-dire qu’ils imitent l’attitude inconsciente de celui qui scie la branche sur laquelle il est assis. Cet enfer de fiction est une sottise de plus du progressisme. C’est un enfer vain et minuscule, comme un bord de chausson.

Quelle différence ! Autrefois, on disait qu’il y avait un écriteau à l’entrée de l’enfer : « Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance » ; maintenant on a changé la légende de l’écriteau pour : « Entrée interdite ». Autrefois : « Ici, il n’y a pas de salut » ; maintenant : « À louer. Inoccupé ». Autrefois, les méchants allaient en enfer ; maintenant, s’il y a un enfer, Dieu est méchant.

Il y a longtemps déjà, saint Alphonse-Marie de Liguori, Docteur de l’Église, mettait en garde contre les partisans d’une fausse miséricorde : « Mais Dieu est si miséricordieux ! Oui, il est miséricordieux, mais il n’est pas si stupide qu’il agisse irrationnellement ; être miséricordieux envers ceux qui veulent continuer à l’offenser ne serait pas bonté, mais stupidité de Dieu. Le Seigneur dit : Ton œil est-il mauvais parce que je suis bon ? (Mt 20,15). Et parce que je suis bon, veux-tu être mauvais ? Dieu est bon, mais il est aussi juste, et par conséquent il nous exhorte à observer sa sainte loi si nous voulons être sauvés : Si tu veux entrer dans la vie, garde les commandements (Mt 19,17). Si Dieu était miséricordieux envers tous les hommes, bons et mauvais ; s’il accordait à tous la grâce de se convertir avant de mourir, ce serait une occasion de péché même pour les bons ; mais non : quand arrive le terme de ses miséricordes, il châtie et ne pardonne plus. Et mes yeux ne t’épargneront pas et je n’aurai pas pitié (Ez 7,4) ; c’est pourquoi il nous avertit : Priez pour que votre fuite n’arrive pas en hiver ni un jour de sabbat (Mt 24,20). En hiver on ne peut agir à cause du froid, ni le sabbat à cause de la loi ; ce qui signifie que, pour les pécheurs impénitents, viendra un temps où ils voudraient se donner à Dieu et se verront empêchés de le faire par leurs mauvaises habitudes »82.

Sages paroles qu’il faut peser attentivement :

– Dieu est miséricordieux, mais non stupide ;
– Dieu est miséricordieux, mais sa miséricorde est réglée par sa sagesse83 ;
– Dieu est Amour, mais il n’agit pas irrationnellement ;
– Dieu est bon, mais non pour que nous soyons mauvais ; si Dieu était bon pour que nous soyons mauvais, Dieu ne serait pas bon ;
– Dieu est bon, mais il est juste84 ;

– Si Dieu sauvait tous les hommes, s’il voulait d’une volonté efficace le salut de tous les hommes, qu’ils soient bons ou mauvais, Dieu serait occasion de péché même pour les bons ; c’est-à-dire que, s’il ne punissait pas les méchants, il induirait les bons à devenir mauvais, puisque cela reviendrait au même. Cet absurde, qui ne se trouve pas en Dieu, se trouve bien chez des prédicateurs, catéchistes ou formateurs qui nient l’enfer pour quelque motif que ce soit — qu’ils nient la peine du dam, ou celle des sens, ou l’éternité, ou qu’ils le vident — : eux, oui, de fait, sont occasion de péché même pour les bons. Dieu veut, d’une volonté antécédente, le salut de tous les hommes ; mais, d’une volonté conséquente, après le péché non rétracté, il veut en punir certains. Je suggère que, dans nos Congrégations religieuses, on invite opportunément ceux qui nient quelque aspect que ce soit de l’enfer à sortir de notre famille religieuse. Qu’il ne nous arrive pas ce qui est arrivé à tant d’autres. Bouchez-vous les oreilles quand quelqu’un parle en niant la terrible réalité de l’enfer : ce sont des rejetons du Malin qui travaillent pour lui. Ce sont des loups sous peau de brebis.

Si Dieu voulait d’une volonté efficace le salut de tous les hommes, à quoi bon l’Incarnation de son Fils ? à quoi bon la mort sur la croix ? à quoi bon l’Église ? à quoi bon le Pape, les évêques, les prêtres et les diacres ? à quoi bon la nouvelle évangélisation ? à quoi bon les Conférences épiscopales, les Curies, le CELAM et tous les autres organismes ? à quoi bon les sacrements ? à quoi bon la liturgie ? à quoi bon la Parole de Dieu, la Bible ? à quoi bon la prédication ? à quoi bon évangéliser la culture ? à quoi bon la mission ad gentes ? à quoi bon traiter « de l’Église dans le monde de ce temps » ? à quoi bon le dialogue avec les autres chrétiens, avec ceux qui croient en Dieu, avec ceux qui ne croient en rien ? à quoi bon travailler dans l’aréopage des moyens de communication ? à quoi bon… ?

L’enfer se peuple davantage avec la « miséricorde » qu’avec la justice. Le progressisme est antiphrastique — comme quand on appelle maigre un gros — : ils veulent un enfer vide, et tout ce qu’ils obtiennent, c’est de le peupler davantage. Ce sont les colonisateurs de l’enfer. Un enfer inhabité est un enfer fatal pour les hommes.

C’est encore saint Alphonse qui enseigne : « Un certain auteur indiquait que l’enfer se peuple plus par la miséricorde que par la justice divine ; et il en est ainsi, parce que, comptant témérairement sur la miséricorde, ils continuent de pécher et se damnent. Dieu est miséricordieux. Mais qui le nie ? Et pourtant, combien envoie aujourd’hui la miséricorde en enfer ! Dieu est miséricordieux, mais il est aussi juste, et c’est pourquoi il est obligé de punir celui qui l’offense. Il use de miséricorde envers les pécheurs, mais seulement envers ceux qui, après l’avoir offensé, s’en repentent et craignent de l’offenser de nouveau : Sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent85, chanta la Mère de Dieu. Avec ceux qui abusent de sa miséricorde pour le mépriser, il use de justice. Le Seigneur pardonne les péchés, mais il ne peut pas pardonner la volonté de pécher. Saint Augustin écrit que celui qui pèche avec l’espérance de se repentir après avoir péché n’est pas pénitent, mais se moque de Dieu86. L’Apôtre nous avertit qu’on ne se moque pas de Dieu en vain : De Dieu, nul ne se moque87. Ce serait se moquer de Dieu que de l’offenser comme et autant qu’on veut, puis d’aller au ciel »88.

J’ai lu un article très ambigu : « Dis-moi comment est ton enfer et je te dirai qui est ton Dieu »89 ; cela vaut aussi pour savoir comment est la personne qui donne son avis sur l’enfer. Si ton enfer est vide, ton dieu est stupide et toi de même. Si ton enfer est « light », ton dieu est « light », et tu es un homme « light ».

Les inferno-vacantistes n’ont laissé vides que les couvents, les séminaires et les noviciats. Beaucoup se plaignent de ne pas avoir de vocations, mais s’ils ne croient pas à l’éternité, comment pourront-ils convaincre les jeunes qu’il vaut la peine de tout donner pour le Christ ? Dans toute décision vocationnelle à la vie consacrée, la dimension eschatologique est présente. Quand celle-ci manque, il manque la motivation pour faire quelque chose qui vaille la peine. Sans éternité, il est impossible qu’il y ait des vocations à la vie consacrée : « …la doctrine est constante qui la présente comme anticipation du Royaume futur. Le concile Vatican II reprend cet enseignement lorsqu’il affirme que la consécration “annonce déjà la résurrection future et la gloire du Royaume des cieux”90. Cela se réalise surtout par le choix de la virginité, toujours compris par la tradition comme une anticipation du monde définitif, qui dès maintenant agit et transforme l’homme dans sa totalité »91.

Les inferno-vacantistes diminuent la grandeur du mystère pascal et transforment la nécessité et l’urgence de la nouvelle évangélisation en une sorte de nouveau prosélytisme. Ils sont les oiseaux de mauvais augure des « cieux nouveaux et de la terre nouvelle » prophétisés et promis (Is 65, 17 et cf. 66, 22 ; 2P 3, 13).

DEUXIÈME PARTIE

1. La pastorale au sujet de l’enfer.

Nous voyons trois positions principales sur ce thème :

1º Il y a des non-progressistes qui prêchent un enfer dans lequel il semblerait que le plus important soit ce soient les peines des sens — ce qui est une erreur — ; ou bien qui « envoient » en enfer ceux qui leur sont antipathiques ; ou encore qui se réjouissent de prêcher, par habitude, le châtiment éternel auquel leurs auditeurs iraient inexorablement.

2º Les progressistes qui escamotent ou nient la réalité de l’enfer, qui ont honte de le prêcher ou le cachent par des subterfuges. Non seulement pour de pseudo-raisons de fausse miséricorde, mais surtout parce qu’ils sont immergés dans le temporel et agenouillés devant l’opinion du monde. De cette manière, ils abaissent la dignité du Christ en retirant de la valeur à ses paroles. La vérité terrible du fait réel d’hommes qui se sont damnés et qui se damneront produit sur eux l’effet du « vinaigre sur les dents, [et de la] fumée dans les yeux » (cf. Pr 10, 26).

3º Il existe une manière évangélique de prêcher la réalité de l’enfer : le faire à la manière de Dieu.

a) Il y a obligation de prêcher sur l’enfer :
Pie XII enseignait : « Il n’y a donc pas de temps à perdre pour combattre de toutes ses forces ce glissement de nos propres rangs vers l’irréligion et pour réveiller l’esprit de prière et de pénitence. La prédication des premières vérités de la foi et des fins dernières n’a non seulement pas perdu son opportunité à notre époque, mais elle est devenue plus nécessaire et plus urgente que jamais. Même la prédication sur l’enfer. Sans aucun doute, il faut traiter ce sujet avec dignité et sagesse. Mais quant à la substance même de cette vérité, l’Église a, devant Dieu et devant les hommes, le devoir sacré de l’annoncer, de l’enseigner sans aucune atténuation, comme le Christ l’a révélée, et il n’existe aucune condition des temps qui puisse diminuer la rigueur de cette obligation. Elle oblige en conscience tout prêtre à qui, dans le ministère ordinaire ou extraordinaire, a été confié le soin d’instruire, d’avertir et de guider les fidèles. Il est vrai que le désir du ciel est en soi un motif plus parfait que la crainte de la peine éternelle ; mais il ne s’ensuit pas qu’il soit aussi, pour tous les hommes, le motif le plus efficace pour les tenir loin du péché et les convertir à Dieu »92.

À ce sujet, Garrigou-Lagrange soutenait : « Aujourd’hui, on prêche peu sur ce sujet et l’on laisse tomber dans l’oubli une vérité si salutaire ; on ne réfléchit pas assez que la crainte de l’enfer est le commencement de la prudence et conduit à la conversion. En ce sens, on peut dire que l’enfer a sauvé beaucoup d’âmes. En outre, circulent beaucoup d’objections trop superficielles contre l’existence de l’enfer, qui semblent à certains croyants répondre à la vérité avec de meilleurs titres que les réponses traditionnelles. Pourquoi ? Parce qu’ils n’ont pas approfondi ces réponses ni voulu en dégager le fond »93.

Et Jean-Paul II, dans l’exhortation apostolique post-synodale Reconciliatio et paenitentia : « L’Église ne peut pas non plus omettre, sans une grave mutilation de son message essentiel, une catéchèse constante sur ce que le langage chrétien traditionnel désigne comme les quatre fins dernières de l’homme : mort, jugement (particulier et universel), enfer et gloire. Dans une culture qui tend à enfermer l’homme dans sa destinée terrestre plus ou moins réussie, il est demandé aux pasteurs de l’Église une catéchèse qui ouvre et éclaire, avec la certitude de la foi, l’au-delà de la vie présente ; au-delà des portes mystérieuses de la mort se profile une éternité de joie dans la communion avec Dieu ou de peine loin de lui. C’est seulement dans cette vision eschatologique que l’on peut avoir une mesure exacte du péché et se sentir résolument poussé à la pénitence et à la réconciliation »94.

b) Il faut prêcher en étant convaincus de la vérité révélée :
En prêchant sur ces thèmes, saint Augustin disait : « Vous fais-je peur, frères ? C’est parce que j’ai peur moi-même »95. On affirme de saint Paul de la Croix que, lorsqu’il prêchait sur l’enfer, il donnait l’impression de raconter ce qu’il avait vu lui-même — comme cela était arrivé — : « Il tremblait parfois de la tête aux pieds, faisant trembler aussi tous ceux qui l’écoutaient »96.

c) Il faut prêcher de sorte que les auditeurs perçoivent que le prédicateur ne veut pas qu’ils aillent en enfer, mais qu’il le fait comme contraint par le devoir de sa charge et en raison de son amour sacerdotal :

Comme Dieu le fait. Dieu ne nous menace pas de l’enfer parce qu’il voudrait nous condamner, mais afin que nous en soyons délivrés, comme l’enseignait saint Jean Chrysostome97.

Saint Bernard disait : « Descendons en enfer durant la vie [il faut comprendre : par la méditation], afin de ne pas y descendre après la mort »98. Et saint Thomas d’Aquin conseillait la même chose : « Précisément parce que le Christ est descendu aux enfers pour notre salut, nous devons nous soucier d’y descendre fréquemment, en considérant ces peines, comme le faisait le saint roi Ézéchias, qui disait : J’ai dit : Au milieu de mes jours, j’irai aux portes de l’Enfer (Is 38, 10). Car celui qui, pendant sa vie, y descend fréquemment par la pensée, n’y descendra pas facilement en mourant, puisque cette considération l’éloigne du péché »99.

Celui qui prêche l’enfer doit avoir les intentions qu’avait, dans des circonstances semblables, saint Alphonse : « Convainquez-vous donc, mes très chers frères, que Dieu va vous faire entendre aujourd’hui le sermon sur l’enfer afin de vous en délivrer ; il va vous le faire entendre pour que vous abandonniez le péché, qui est la seule chose qui puisse vous condamner à l’enfer »100.

C’est l’attitude spirituelle de tant de saints, par exemple sainte Catherine, saint Antoine-Marie Claret, le bienheureux Don Louis Orione. Dans son Autobiographie, saint Claret dit101 : « La charité me presse, me pousse, me fait courir d’une ville à l’autre, m’oblige à crier : Mon fils, pécheur, prends garde, tu vas tomber dans les enfers ! Arrête, ne va pas plus loin ! Ah ! combien de fois je demande à Dieu ce que demandait sainte Catherine de Sienne : Donnez-moi, Seigneur, de me placer aux portes de l’enfer et de pouvoir arrêter tous ceux qui vont y entrer, et dire à chacun : Où vas-tu, malheureux ? En arrière, va, fais une bonne confession et sauve ton âme, et ne viens pas ici te perdre pour toute l’éternité !102. Et Don Orione s’écrie : « Mets-moi, ô Seigneur, à la bouche de l’enfer, afin que moi, avec ta miséricorde, je la ferme ! »103.

Si ce qui a été dit paraissait peu à quelqu’un, Jean-Paul II, dans son livre Entrez dans l’espérance104, se réfère à ce thème au chapitre 28 : Vie éternelle : existe-t-elle encore ? Nous le citerons en partie, mais longuement.

« Question. […] certains estiment que cette Église si loquace se tait sur l’essentiel : la vie éternelle. […]

Réponse. […] Votre question… concerne… le lien entre l’eschatologie et l’Église sur la terre. À cet égard, vous montrez que, dans la pratique pastorale, cette approche s’est en quelque sorte perdue, et je dois reconnaître qu’en cela vous avez en partie raison.
Rappelons-nous qu’en des temps encore peu éloignés, dans les prédications des retraites ou des missions, les fins dernières — mort, jugement, enfer, gloire et purgatoire — constituaient toujours un thème fixe du programme de méditation, et les prédicateurs savaient en parler d’une manière efficace et suggestive. Combien de personnes furent conduites à la conversion et à la confession par ces prédications et ces réflexions sur les choses dernières !

En outre, il faut le reconnaître, ce style pastoral était profondément personnel : “Souviens-toi qu’à la fin tu te présenteras devant Dieu avec toute ta vie, que devant son tribunal tu devras répondre de tous tes actes, que tu seras jugé non seulement sur tes actes et tes paroles, mais aussi sur tes pensées, même les plus secrètes.” On peut dire que de telles prédications, parfaitement adaptées au contenu de la Révélation de l’Ancien et du Nouveau Testament, pénétraient profondément dans le monde intime de l’homme. Elles secouaient sa conscience, le faisaient tomber à genoux, le conduisaient au confessionnal, produisaient en lui une profonde action salutaire.

L’homme est libre et, par conséquent, responsable. Sa responsabilité est personnelle et sociale ; c’est une responsabilité devant Dieu. Responsabilité dans laquelle se trouve sa grandeur. Je comprends ce que craint celui qui attire l’attention sur l’importance de ce dont vous vous faites le porte-parole : il craint que la perte de ces contenus catéchétiques et homilétiques ne constitue un danger pour cette grandeur fondamentale de l’homme105. Il est effectivement permis de nous demander si, sans ce message, l’Église serait capable de susciter des héroïsmes, de faire naître des saints. Je ne parle pas tant de ces “grands” saints qui sont élevés aux honneurs des autels, mais des saints “quotidiens”, selon l’acception du terme dans la littérature chrétienne primitive.

Il est significatif que le Concile nous rappelle aussi l’appel universel à la sainteté dans l’Église. Cette vocation universelle concerne tout baptisé, tout chrétien. Et elle est toujours très personnelle, liée au travail, à la profession. C’est rendre compte de l’usage de ses propres talents, de savoir si l’homme en a fait un bon ou un mauvais usage. Et nous savons que les paroles du Seigneur Jésus, adressées à l’homme qui avait enterré le talent, sont très dures, menaçantes (cf. Mt 25,25-30).

On peut dire que, même dans la tradition catéchétique et kérygmatique récente de l’Église, dominait une eschatologie que nous pourrions qualifier d’individuelle, conforme à une dimension pourtant profondément enracinée dans la Révélation divine. La perspective que le Concile désire proposer est celle d’une eschatologie de l’Église et du monde.

[…] Il faut admettre que cette vision de l’eschatologie n’était que très faiblement présente dans les prédications traditionnelles. Et il s’agit d’une vision originelle, biblique. Tout le passage conciliaire cité précédemment est réellement composé de textes tirés de l’Évangile, des Lettres apostoliques et des Actes des Apôtres. L’eschatologie traditionnelle, qui tournait autour de ce qu’on appelait les fins dernières, est inscrite par le Concile dans cette vision biblique essentielle. L’eschatologie, comme je l’ai déjà montré, est profondément anthropologique ; mais, à la lumière du Nouveau Testament, elle est surtout centrée sur le Christ et sur l’Esprit Saint, et elle est aussi, en un certain sens, cosmique.

Nous pouvons nous demander si l’homme, avec sa vie individuelle, sa responsabilité, son destin, avec son avenir eschatologique personnel, son paradis ou son enfer ou son purgatoire, ne finira pas par se perdre dans cette dimension cosmique. Reconnaissant les bonnes raisons de votre question, il faut répondre honnêtement : l’homme, dans une certaine mesure, est perdu ; les prédicateurs, les catéchistes, les éducateurs se sont eux aussi perdus, parce qu’ils ont perdu le courage de “menacer de l’enfer”. Et peut-être même ceux qui les écoutent ont-ils cessé d’en avoir peur.

De fait, l’homme de la civilisation actuelle est devenu peu sensible aux “choses dernières”. D’un côté, la sécularisation et le sécularisme agissent en faveur de cette insensibilité, avec l’attitude consumériste qui en découle, orientée vers la jouissance des biens terrestres. D’un autre côté, les enfers temporels provoqués au cours de ce siècle qui s’achève y ont contribué dans une certaine mesure. Après les expériences des camps de concentration, des goulags, des bombardements, sans parler des catastrophes naturelles, l’homme peut-il attendre quelque chose de pire que le monde, un cumul encore plus grand d’humiliations et de mépris ? En un mot, peut-il attendre un enfer ?

Ainsi donc, l’eschatologie est devenue, d’une certaine manière, quelque chose d’étranger à l’homme contemporain, spécialement dans notre civilisation. Cela ne signifie cependant pas que la foi en Dieu comme Justice suprême lui soit devenue complètement étrangère ; l’attente de Quelqu’un qui, à la fin, dise la vérité sur le bien et sur le mal des actes humains, et récompense le bien et punisse le mal. Nul autre, Lui seul, pourra le faire. Les hommes continuent d’avoir cette conviction. Les horreurs de notre siècle n’ont pas pu l’éliminer : “Il est donné à l’homme de mourir une seule fois, puis vient le jugement” (cf. He 9,27).

Cette conviction constitue en outre, en un certain sens, un dénominateur commun de toutes les religions monothéistes, avec d’autres éléments. Si le Concile parle du caractère eschatologique de l’Église pérégrinante, il se fonde aussi sur cette connaissance. Dieu, qui est juste Juge, le Juge qui récompense le bien et punit le mal, est réellement le Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Moïse, et aussi du Christ, qui est son Fils. Ce Dieu est d’abord Amour. Non seulement Miséricorde, mais Amour. Non seulement le père du fils prodigue ; il est aussi le Père qui “donne son Fils afin que l’homme ne meure pas mais ait la vie éternelle” (cf. Jn 3,16)106.

Le Pape continue : […] « Dans le Christ, Dieu a révélé au monde qu’il veut que “tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité” (1Tm 2,4). Cette phrase de la Première Lettre à Timothée a une importance fondamentale pour la vision et pour l’annonce des choses dernières. Si Dieu désire cela, si Dieu, pour cette raison, livre son Fils, lequel à son tour agit dans l’Église par l’Esprit Saint, l’homme peut-il être condamné, peut-il être rejeté par Dieu ?

Depuis toujours, le problème de l’enfer a troublé les grands penseurs de l’Église dès les commencements, depuis Origène jusqu’à nos jours, jusqu’à Mikhaïl Boulgakov et Hans Urs von Balthasar. Il est vrai que les anciens conciles ont rejeté la théorie de ce qu’on appelle l’apocatastase finale, selon laquelle le monde serait régénéré après la destruction et toute créature serait sauvée ; une théorie qui abolissait indirectement l’enfer. Mais le problème demeure. Dieu, qui a tant aimé l’homme, peut-il permettre que celui-ci le rejette jusqu’à vouloir être condamné à des tourments éternels ? Et cependant, les paroles du Christ sont univoques. Dans Matthieu, il parle clairement de ceux qui iront au supplice éternel (cf. 25,46). Qui seront-ils ? L’Église ne s’est jamais prononcée à ce sujet. C’est un mystère vraiment insondable entre la sainteté de Dieu et la conscience de l’homme. Le silence de l’Église est donc la seule position opportune du chrétien. Même lorsque Jésus dit de Judas, le traître, qu’“il eût mieux valu pour cet homme qu’il ne fût pas né” (Mt 26,24), cette affirmation ne peut être comprise avec certitude comme une condamnation éternelle.

En même temps, cependant, il y a quelque chose dans la conscience morale même de l’homme qui réagit devant la perte d’une telle perspective : le Dieu qui est Amour n’est-il pas aussi Justice définitive ? Peut-il admettre ces crimes terribles, peuvent-ils rester impunis ? La peine définitive n’est-elle pas, d’une certaine manière, nécessaire pour obtenir l’équilibre moral dans l’histoire si embrouillée de l’humanité ? L’enfer n’est-il pas, en un certain sens, “la dernière planche de salut” pour la conscience morale de l’homme ? […]

Peut-être cela suffit-il. Beaucoup de théologiens, en Orient et en Occident, y compris des théologiens contemporains, ont consacré leurs études à l’eschatologie, aux fins dernières. L’Église n’a pas cessé de maintenir sa conscience eschatologique. Si elle cessait d’être eschatologique, elle cesserait d’être fidèle à sa propre vocation, à la Nouvelle Alliance, scellée avec elle par Dieu en Jésus-Christ »107.

ÉPILOGUE

Enfin, la vie présente ne nous suffira pas, ni même l’éternité, pour rendre grâce à Jésus-Christ qui « de Créateur est venu se faire homme, et de vie éternelle passer à la mort temporelle, et ainsi mourir pour mes péchés »108.

Nous ne remercierons jamais suffisamment Dieu de sa patience envers nous : puisque nous sommes encore en vie, nous avons encore l’espérance de la conversion. Nous aurions pu terminer notre existence sur cette terre en état de péché, et Il ne l’a pas permis.

Nous devons continuer à demander, tous les jours de notre vie, la grâce des grâces, la grâce de la persévérance finale, comme nous le faisons dans chaque Je vous salue Marie : « Priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort ».

Et il est beaucoup plus intelligent que de soulever des doutes au sujet de l’enfer — doutes qui, par ailleurs, ont été résolus depuis des siècles par les saints Pères et Docteurs — de vivre de manière à ne pas y aller. Car cela sera toujours vrai : « Qu’au terme de la journée / celui qui se sauve sait / et celui qui ne se sauve pas ne sait rien ».

Que la Vierge Marie nous garde et nous protège.

Auteur : P. Carlos Buela

Source : Revue Diálogo n° 15.

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NOTES

1 Cf. Dr Mario Caponetto, La Kábala y el gnosticismo, AICA, nº 2063, 3 juillet 1996, p. 21. Autrefois nous les appelions « tilingos ».
2 Saint Augustin, Serm. 251, E.B. app. : « Ultra nescientur a Deo, qui Deum scire noluerunt ».
3 Obras ascéticas, B.A.C., Madrid, t. II, p. 669.
4 Cf. Mc 9, 42 ; Lc 3, 17 ; etc.
5 Appelé abîme (Lc 8, 31 ; Ap 9, 11 ; 20, 1-3), fournaise ardente (Mt 13, 42 et 50), étang de feu et de soufre (Ap 19, 20 ; 20, 9.15 ; 21, 8), feu éternel (Mt 18, 8 ; 25, 41), perdition, destruction (Mt 7, 13 ; Ph 3, 19 ; 1Tm 6, 9 ; 2Th 1, 9), seconde mort (Rm 6, 21 ; Ap 20, 6. 14 ; 21, 8), tartare (2P 2, 4), feu inextinguible, ténèbres extérieures, etc.
6 Cf. Is 66, 24 ; Jdt 16, 21 ; Si 7, 19 et Mc 9, 43 ss.
7 Cf. Mt 15, 50 ; etc.
8 Cf. Mt 8,12 ; 22, 13 ; 25, 30 ; etc.
9 Saint Thomas, S.Th.,1-2, 87, 4 : « Poena damni est infinita, quia est amissio boni infiniti ».
10 Cf. saint Ignace de Loyola, Exercices spirituels, [370].
11 Ibid., [82].
12 Leonardo Castellani, El Evangelio de Jesucristo, Dictio, Buenos Aires, 1977, p. 489.
13 Dz. 429 [801].
14 Dz. 51 [1002].
15 Dz. 40 [76].
16 « Introducta sunt in texto verba Domini nostri circa poenam aeterna inferni, sicut explicite a multis Patribus petitum est (E/2639 2675 2676 et 11 alii, E/ 2682 2695 2716 2720 ». Textus emendatus Capitis VII Schematis Constitutionis de Ecclesia, Relatio de nº 48, p. 181, lin. 22 (Romae 1964), p. 13.
17 « Ratione habita praecedentis emendationis, ob internam logicam expositionis et ut amplius desideriis Patrum satisfieret, introducta sunt verba de resurrectione vitae vel iudicii (E/ 2788 2838 cum 13 aliis) ». Ibid., note 5, lin. 26.
18 Ep 16, 1s.
19 Martyre de saint Polycarpe, 2, 3 ; cf. saint Irénée, Ad haer., 4, 39 ; saint Ambroise, Commentaire sur saint Luc, 7, 20.
20 2Co 17, 5ss.
21 Apologie, 1, 12.
22 Adversus haereses, 4, 28, 2.
23 10, 7s. ; Funk, 1, 408-410.
24 Apologeticus, 48 ; PL 1, 527.
25 Ibidem, PL 1, 528 ; et dans De poenitentia, 12 ; PL 1, 1247.
26 De praescriptione haereticorum, 13 ; PL 2, 845.
27 De resurrectione, 35.
28 Ad Demetrianum, 24 ; ML 4, 561s.
29 La Cité de Dieu, 21,10.
30 Ad Pop. Ant., Hom.49 : « Haec omnia ludicra sunt et risus ad illa supplicia. Pone ignem, pone ferrum, quid nisi umbra sunt ad illa tormenta ? ». (Tout cela n’est que jeux et rires en comparaison de ces supplices. Considère les tourments du feu et du fer : que sont-ils sinon des ombres en comparaison de ces tourments ?).
31 Dialogues IV, 29 ; PL 77, 368.
32 S. Th., Suppl. 97, 5.
33 Le Dialogue, chap. XVIII, B.A.C., 1950, p. 256.
34 Livre de la Vie, chap. 32, 4. La sainte Docteur y décrit une vision de l’enfer qu’elle eut et dit que « ce fut une des plus grandes grâces que le Seigneur m’ait faites » (ibid., 5).
35 Op. cit., p. 662.
36 Biographie et écrits, B.A.C., Madrid, 1955, p. 647.
37 Abbé Julio Triviño, Teología, espiritualidad y profetismo del Mensaje de Fátima, dans Universitas, nº 41, septembre 1976, p. 17.
38 Profession solennelle de foi du 30 juin 1968, n. 12 ; commentaire théologique par Cándido Pozo, S.J., 2e édition, B.A.C., Madrid, 1975, p. 21.
39 Cándido Pozo, S.J., Teología del más allá, B.A.C., Madrid, 1968, p. 197.
40 Comme le soutenait dans l’Antiquité Origène et, de nos jours, par exemple, le Dictionnaire théologique de Rahner (Herder, Barcelone, 1967, p. 514).
41 Ad Theodorum lapsum, I, 12 ; MG 47, 292.
42 In Mt., hom. 23, 8.
43 S.Th., I-II, 87,4.
44 Palabra de Comunión, 71 (texte polycopié) ; je comprends que l’A. tombe dans l’erreur logique de la suppositio terminorum, qui le conduit à une fallacia equivocationis, parce que, du feu réel et corporel, il passe à signifier le feu de l’amour de Dieu — le Saint-Esprit ! —, ce qui est un sophisme consistant à prendre de manière équivoque le même terme dans un même syllogisme ; il me semble aussi qu’il se trompe en identifiant le feu de l’enfer avec celui du purgatoire, comprenant le feu du purgatoire selon la conception des Pères grecs. (Une fois, en prenant comme sujet un examen d’eschatologie, le professeur examinateur soutenait que « le feu de l’enfer pouvait être un cancer » ; comme on peut l’apprécier, si l’on se meut arbitrairement en exégèse, on peut faire dire aux mots n’importe quoi. Ainsi « feu » pourrait être eau, vent, nuage, confiture de lait, caramel, pâte feuilletée, eau de Javel ou n’importe quoi, ce qui est absurde).
45 S.Th., Suppl. 99, 1.
46 Dz. 211.
47 « …à deux pas… », cela n’est rien d’autre que l’imagination de l’A. S’il écoutait davantage l’Évangile de Jésus-Christ, il se rendrait compte qu’« entre nous et vous a été établi un grand abîme » (Lc 16, 26). L’enfer n’est pas à deux pas du ciel comme le prétend Schillebeeckx.
48 Soy un teólogo feliz, Entretien avec Francesco Strazzari, Soc. Educación Atenas, Madrid, 1994, pp. 100-101.
49 Il est clair que Schillebeeckx nie l’enfer. Pour lui, la logique du bien, telle qu’elle s’exprime dans la praxis du royaume, conduit, sur la base de la promesse et de la grâce, à l’accomplissement final du bonheur éternel ; la logique du mal, en revanche, ne mène nulle part ; et s’il y en a un qui est capable, dans sa vie, de se séparer totalement et définitivement de la communion avec le Dieu de la vie, celui-là est destiné à l’anéantissement de son propre être : « mais il n’y a aucun royaume d’ombres infernal à côté du royaume de Dieu du bonheur éternel. […] L’eschaton, c’est-à-dire ce qui est dernier, est exclusivement positif. Il n’y a aucun eschaton négatif. Le bien, non le mal, a le dernier mot. Tel est le message et la caractéristique de la praxis humaine de Jésus de Nazareth, que, pour cette raison, les chrétiens confessent comme le Christ » (E. Schillebeeckx, El hombre, imagen de Dios).
50 Ibid., note 48.
51 Michael Schmaus, Teología Dogmática, Ed. RIALP, Madrid, 1965, t. VII, p. 429.
52 Ibid., note 48.
53 S. Th., Suppl., 99, 1, ad 6.
54 S. Th., I, q. 104, a. 4, c.
55 Ibid., note 48.
56 S.Th., Suppl.,99, 2, ad 1.
57 Taurisano, Preghiere ed elevazioni de S. Caterina, Rome, 1932, p. 105.
58 Sacrée Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Lettre sur quelques questions concernant l’eschatologie, du 17 mai 1979, publiée dans Mundo Mejor du 4 août 1979.
59 Cf. Martelet, G., L’au-delà retrouvé, Paris, 1975, p. 182 ; cité par Juan L. Ruiz de la Peña, La otra dimensión. Escatología cristiana, Ed. Sal Terrae, Santander, 1986, p. 265.
60 Conférences de Notre-Dame de Paris, conf. 72 (année 1851). Cf. Œuvres complètes, traduction du P. Castaño, Madrid, 1926, t. 7, pp. 186-187. (Cité par Antonio Royo Marín, O.P., Teología de la Salvación, B.A.C., Madrid, 1965, p. 328).
61 La aventura de la teología progresista, Eunsa, Pampelune, 1976, p. 230.
62 Hans Küng affirme : « …Il n’est pas étrange qu’actuellement même les évêques aient du mal à répondre de manière convaincante à la question de savoir pourquoi rester dans l’Église ou simplement dans le ministère, lorsqu’on ne peut plus menacer de l’enfer… » (Mantener la esperanza. Escritos para la reforma de la Iglesia, Ed. Trotta, 1993, p. 18). Actuellement, plus de 900 prêtres abandonnent le ministère (cf. L’Osservatore Romano, du 27 mai 1994, p. 7) ; et selon le CELAM, en Amérique latine, toutes les 30 minutes, 200 catholiques quittent l’Église catholique pour passer aux sectes (AICA, nº 2066, 24 juillet 1996, p. 157).
63 IV Sent. d. 46, q. 2, a. 3 sc. praet.
64 IV Sent. d. 46, q. 2, a. 3, sol.1 ; cf. Suppl. 99, 2, c.
65 De fide orth. lib. 2, cap. 4.
66 IV Sent. d. 46, q. 4, sol. 2 ; cf. Suppl. 99, 3.
67 « Unus Pater vult aliquam sententiam introduci ex que appareat reprobos de facto haberi (ne damnatio ut mera hypotesis maneat ». Schema Constitutionis dogmaticae de Ecclesia, Modi VI, cap. 7, nº 40, p. 10.
68 « Ceterum in n. 48 Schematis citantur verba evangélica quibus Dominus ipse in forma grammaticaliter futura de reprobis loquitur » (ibid., note précédente).
69 Dans ce travail, nous laissons de côté la question de savoir si beaucoup ou peu se sauvent. Il n’entre pas dans notre propos de nous occuper de cette question.
70 Cf. Concile de Rome, année 745 : DS, 587 : « …Clemens, qui per suam stultitiam sanctorum Patrum statuta [scripta] respuit vel omnia synodalia acta [parvipendit], /…/ insuper et dominum Iesum Christum descendentem ad inferos omnes [!] pios et impios exinde praedicat [simul inde] abstraxisse… » (« …Clément, qui par sa sottise rejeta les écrits des saints Pères ou méprisa les actes synodaux, /…/ dit aussi que le Seigneur Jésus-Christ, descendant aux enfers, en retira tous les pieux et les impies »).
71 Cf. Benoît XII, libelle Cum dudum : DS, 1011 : (« …sed dicunt, quod Christus propter salutem hominum est incarnatus et passus, quia per suam passionem filii Adam, qui dictam passionem praecesserunt, fuerunt liberati ab inferno, in quo erant non ratione originalis peccati quod in eis esset, sed ratione gravitatis peccati personalis primerum parentum. Credunt etiam, quod Christus propter salutem puerorum qui nati fuerunt post eius passionem, incarnatus fuit et passus, quia per suam passionem destruxit totaliter infernum… ». (« Mais [les Arméniens] disent que le Christ s’est incarné et a souffert pour le salut des hommes, parce que, par sa Passion, les fils d’Adam qui avaient précédé ladite Passion furent libérés de l’enfer, où ils se trouvaient non en raison du péché originel qui aurait été en eux, mais en raison de la gravité du péché personnel des premiers parents. Ils croient aussi que le Christ s’est incarné et a souffert pour le salut des enfants nés après sa Passion, parce que, par sa Passion, il a totalement détruit l’enfer ». ) ; Clément VI, c. Super quibusdam : DS, 1077 : « Quod Christus non destruxit descendendo ad inferos inferiorem infernum » (« Le Christ, en descendant aux enfers, n’a pas détruit l’enfer inférieur »).
72 Nº 633.
73 Gran Enciclopedia Rialp (GER), t. 12, p. 710.
74 Cf. Mgr de Ségur, El Infierno, Iction, Buenos Aires, 1980, pp. 150-151.
75 La déclaration figure dans le Procès de l’Ordinaire, p. 449.
76 Cf. Henri Gheón, Vicente Ferrer y su tiempo.
77 La Cité de Dieu, chap. 21, sec. 17, 22.
78 Enchiridion, chap. 29, sec. 111 et 113.
79 Par exemple, il affirme : « Il Crocifisso non soffre semplicemente l’inferno meritato dai peccatori; egli soffre qualcosa che é al di lá e al di sotto de essi: un abbandono da parte di Dio in pura obbedienza de amore, cui egli soltanto é capace in quanto é il Figlio, e che abbraccia da sotto qualitativamente ogni possibile inferno. Ció elimina in un modo ancora piú radicale la simmetria giudiziaria veterotestamentaria » (TeoDrammatica. L’Ultimo Atto, V. 5, éd. Jaca Book, 1986, p. 237 ).
« Previamente si deve avvertire che tutte le parole del Signore indicanti la possibilitá di una eterna dannazione sono prepasquali » (idem, p.238).
« Il Signore non é morto soltanto per i buoni che subito si aprono a lui, ma anche por i cattivi e gli si negano. Egli ha tempo di aspettare fino a che anche i dispersi figli de Dio siano raggiunti dalla sua luce. Giacché anche il cattivo non é fuori dalla zona del suo potere, e la dispersione del Signore abbraccia e supera anche la dispersione dei peccatori » (idem, p. 239).
« Nella passione egli deve soffrire per tutti coloro che senza di lui avrebbero meritato l’inferno. Cosí la tenebra dei peccati rimane recinta dalla tenebra dell’ amore, come la patisce il Figlio nell’abbandono di Dio » (idem, p. 241).
« Nell’inferno rimarrebbe, come realtá dannata difinitiva il peccato staccato dal peccatore mediante l’opera della croce, una realtá non assolutamente nulla a causa della forza in essa investita dall’uomo. I peccati vengono rimessi, divisi da noi, da noi distolti. Vengono rinciati lá dove é tutto ció che Dio non vuole a che condanna: nell’inferno. Questo é il loro luogo. Che un luogo simile ci sia é, nella storia che va dal peccato originale alla redenzione, molto piú importante che se non ci fosse, perché é la permanente testimonianza della remissione dei peccati. In questo censo l’inferno é addirittura un regalo della grazia divina » (idem, p.269).
80 La teología de XX secolo, Queriniana, Brescia, 1992, p. 368 : « …lo stesso Von Balthasar, che prospettano l’inferno come una reale possibilita del fallimento finale, ma insieme insistono sul dovere di ‘sperare per tutti’ ».
81 Cf. mon article La resurrección, ¿mito o realidad?, Mikael, année 2, nº 6.
82 Obras Ascéticas, Sermon 34, De la impenitencia, t. II, B.A.C., 1954, p. 749.
83 Cf. S. Th., Suppl., 99, 2, ad 1.
84 Que Dieu soit bon nous donne l’espérance, qui évite le désespoir ; que Dieu soit juste nous inspire la crainte, qui évite la présomption (cf. saint Thomas, Ad Rom. 11, 22).
85 Lc 1, 50.
86 « Irrisor est, non poenitens » (Ad. Fr. in er., s. ), cité dans saint Alphonse, voir note 87.
87 Ga 6, 7.
88 Sermon 32, Illusions du pécheur, op. cit., pp. 731-732.
89 Boletín salesiano, août 1993, nº 510, p.10 et ss.
90 Constitution dogmatique Lumen gentium, 42.
91 Exhortation apostolique post-synodale Vita consecrata, nº 26.
92 Pie XII, Exhortation aux curés et aux prédicateurs pour le Carême de 1949, AAS 41,5 (25 avril 1949), p. 185.
93 Garrigou-Lagrange, La vida eterna y la profundidad del alma, Madrid, p. 133.
94 Jean-Paul II, Exhortation apostolique post-synodale Reconciliatio et Paenitentia, 26.
95 Cité par Ubillos, Exercices spirituels.
96 Carlos Almeras, Saint Paul de la Croix, Ed. Desclée, Bilbao, 1960, p. 135.
97 « Minatur Deus gehennam, ut a gehenna liberet, et ut firmi ac stabiles evitemus minas » (De poenit., hom. 3).
98 Cité par Ubillos, Exercices spirituels.
99 Expos. symb. nº 932 : « Nam Christus descendit ad inferus pro salute nostra, et nos frecuenter debemus solliciti esse illuc descendere… ».
100 Op. cit., p. 660.
101 Écrits autobiographiques et spirituels, B.A.C., Madrid, 1959, nº 212, p. 251.
102 B. Raimondo di Capua, La vita di S. Caterina da Siena, Volgarizzata da Bernardino Pecci, Rome, 1866, Prologue premier XV, p. 10 : « Se, salva l’unione della tua caritá, io fosse posta sopra la bocca dell’inferno, per chiuderlo, talmente che niuno mai piú v’entrasse, mi sarebbe gratissimo, affinché in tal maniera tutti i mei prossimi si salvassero ».
103 Cartas selectas, Ed. Pío XII, Mar del Plata, 1952, p. 189 (Texte cité dans nos premières Constitutions [356] dans la version En Camino con Don Orione, Ed. Pcia. Nuestra Señora de la Guardia, Argentine, t. II, p. 227).
104 Édité par Vittorio Messori, Ed. Plaza & Janés, Barcelone, 1994, pp. 181-186.
105 Nicolas Berdiaev disait : « En affirmant systématiquement la personnalité et la liberté, on arrive à la possibilité de l’enfer. Il n’est pas difficile de dépasser l’idée de l’enfer, mais automatiquement les concepts de personnalité et de liberté perdent leur force » (Esprit et liberté, Essai de philosophie chrétienne, Paris, Ed. Jesers, 1933, p. 341 ; cité par Charles Journet, El Mal, Ediciones RIALP, Madrid, 1965, p. 176).
106 Entrez dans l’espérance, idem.
107 Ibidem, p. 188.
108 Saint Ignace de Loyola, Exercices spirituels, [53].