L’un des dogmes de foi de l’Église catholique est la communion des Saints. Nous croyons que l’Église est le corps mystique du Christ et se compose de l’Église triomphante, de l’Église souffrante et de l’Église militante.

L’Église triomphante est composée de tous ceux qui sont déjà morts, ont été sauvés et, entièrement purifiés, sont en pleine communion avec Dieu. L’Église souffrante est composée de tous ceux qui, bien que déjà morts, sauvés et destinés au ciel, ne sont pas encore entièrement purifiés. Et l’Église militante, c’est nous tous qui vivons encore en servant notre Seigneur ici-bas sur la terre.

Le Catéchisme nous dit :

954 « Les trois états de l’Église. Jusqu’à ce que le Seigneur vienne dans sa majesté, et tous les anges avec lui, et que, la mort détruite, toutes choses lui soient soumises, certains de ses disciples sont en chemin sur la terre ; d’autres, ayant achevé cette vie, se purifient encore ; d’autres enfin sont dans la gloire, contemplant clairement Dieu lui-même, un et trine, tel qu’il est. »

L’intercession des Saints

Nous croyons que ceux qui appartiennent à l’Église triomphante peuvent intercéder pour nous auprès de Dieu, afin qu’il nous accorde son secours opportun et nous aide dans notre chemin vers lui. Les anges, qui sont eux aussi en communion avec Dieu et contemplent constamment sa face, peuvent également intercéder pour nous. Le Catéchisme nous dit à ce propos :

956 « Parce que ceux du ciel sont plus intimement unis au Christ, ils consolident davantage toute l’Église dans la sainteté… ils n’arrêtent pas d’intercéder pour nous auprès du Père. Ils présentent, par le seul médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ, les mérites qu’ils ont acquis sur la terre… Leur sollicitude fraternelle aide donc beaucoup notre faiblesse. »

Il est fréquent de rencontrer, face à cette doctrine, une forte opposition de la part des protestants : « Les catholiques adorent la Vierge et les saints », objectent-ils souvent, et ils soutiennent qu’il ne faut pas leur demander d’intercession auprès de Dieu. Leurs arguments sont les suivants :

Arguments protestants pour nier l’intercession des Saints.

Argument 1 : C’est un péché d’idolâtrie de demander à quelqu’un d’autre que le Christ d’intercéder pour nous, puisqu’il est le seul médiateur entre Dieu le Père et les hommes. Cette affirmation se fonde sur ce que dit l’Écriture :

« Car Dieu est unique, unique aussi le médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus, homme lui-même. » [1]

Le péché d’idolâtrie consiste à donner à quelque chose ou à quelqu’un la place de Dieu, sans qu’il le soit. Une fois cela compris, cet argument part déjà du mauvais pied : comment pourrait-il être possible de donner aux saints la place de Dieu lorsqu’on leur demande d’intercéder auprès de Lui ?

Si l’objection vise à affirmer que nous donnons aux saints la place du Christ comme médiateur entre Dieu et les hommes (en nous fondant sur le texte précédent), l’argument échoue également. C’est pourquoi il importe d’aborder la définition de médiateur, lequel vient étymologiquement du latin mediator, de mediare, se tenir ou se diviser au milieu. Une définition simple serait :

Médiateur : « intercéder ou prier pour quelqu’un. S’interposer entre deux ou plusieurs personnes qui se querellent ou s’opposent, cherchant à les réconcilier et à les unir dans l’amitié. Exister ou se tenir au milieu d’autres choses. »

Le terme lui-même ne pose pas de grande difficulté et se comprend en général d’emblée : un « médiateur » est celui qui se tient entre deux ou plusieurs personnes, offrant sa personne pour servir de pont entre elles, surtout lorsqu’elles sont en conflit.

Le texte en question souligne que le Christ est médiateur, car il a payé la dette que l’offenseur (nous) avait envers l’offensé (Dieu). Ainsi, seul le Christ peut être médiateur pour nous, car lui, étant vrai Dieu et vrai Homme, est mort pour payer nos péchés, et nul autre. En ce sens, nul autre, ni la Vierge, ni les Saints, ni les anges, ne peut exercer cette médiation.

Mais intercéder en suppliant l’offensé (Dieu) de pardonner à l’offenseur (nous), et en priant le Tout-Puissant d’envoyer des secours particuliers à celui qui est dans le besoin ; sous cette seconde forme de médiation, la Vierge, les Saints et nous-mêmes pouvons être médiateurs, car nous sommes tous membres du corps du Christ qu’est l’Église.

Dans la Bible, nous pouvons trouver plusieurs exemples. Lorsque Dieu fut mécontent de quatre hommes qui avaient attribué au patriarche Job ce qu’il n’avait pas fait, il leur dit :

« Et maintenant, procurez-vous sept taureaux et sept béliers, puis allez vers mon serviteur Job. Vous offrirez pour vous un holocauste, tandis que mon serviteur Job priera pour vous. J’aurai égard à lui et ne vous infligerai pas ma disgrâce pour n’avoir pas, comme mon serviteur Job, parlé avec droiture de moi. » [2]

Dans ce cas, Job apparaît comme intercesseur entre les hommes et Dieu, non pas pour payer les dettes qu’ils avaient envers le Seigneur, mais pour prier en leur faveur. Et le Seigneur exauça sa demande et leur pardonna.

Moïse aussi fut intercesseur du peuple de Dieu :

« Pardonne donc la faute de ce peuple selon la grandeur de ta grâce, comme tu as porté ce peuple depuis l’Égypte jusqu’ici. » Yahvé dit : « Je pardonne comme tu l’as demandé. » [3]

« Le peuple vint dire à Moïse : « Nous avons péché en parlant contre Yahvé et contre toi. Intercède auprès de Yahvé pour qu’il éloigne de nous ces serpents. » Moïse intercéda pour le peuple. » [4]

« Maintenant laisse-moi, ma colère va s’enflammer contre eux et je les exterminerai ; mais de toi je ferai une grande nation. » Moïse s’efforça d’apaiser Yahvé son Dieu et dit : « Pourquoi, Yahvé, ta colère s’enflammerait-elle contre ton peuple que tu as fait sortir d’Égypte par ta grande force et ta main puissante ? » [5]

Là encore, nous voyons Moïse apparaître comme intercesseur, non pas en payant pour les péchés des autres — car cela, seul Jésus-Christ a pu le faire et l’a fait — mais en priant en leur faveur.

Abraham intercéda pour Sodome et Gomorrhe :

Yahvé dit : « Le cri de Sodome et de Gomorrhe est bien grand, et leur péché est bien grave. Je vais descendre pour voir si vraiment ils ont agi selon le cri qui m’est parvenu ; sinon, je le saurai. » Abraham s’approcha et dit : « Vas-tu vraiment supprimer le juste avec le coupable ? Peut-être y a-t-il cinquante justes dans la ville ; vas-tu vraiment les supprimer, ne pardonneras-tu pas à la cité à cause des cinquante justes qui s’y trouvent ? »[6]

L’unique médiateur qui paie la dette est le Christ, mais les intercesseurs peuvent être la Très Sainte Vierge Marie, les saints, et nous pouvons l’être nous-mêmes en priant en faveur des autres.

Nous voyons même comment les anges eux-mêmes intercèdent pour nous par leurs prières :

Alors l’ange de Yahvé prit la parole et dit : « Yahvé Sabaot, jusques à quand tarderas-tu à prendre en pitié Jérusalem et les villes de Juda auxquelles tu as fait sentir ta colère depuis soixante-dix ans ? » À l’ange qui me parlait, Yahvé répondit par des paroles de bonté, des paroles de consolation.[7]

Un exemple de ce type d’intercession puissante fondée sur la demande se trouve dans le Nouveau Testament, dans l’épisode des noces de Cana :

Jésus aussi fut invité à ces noces, ainsi que ses disciples. Et ils n’avaient pas de vin, car le vin des noces était épuisé. La mère de Jésus lui dit : « Ils n’ont pas de vin. » Jésus lui dit : « Que me veux-tu, femme ? Mon heure n’est pas encore arrivée. » Sa mère dit aux servants : « Tout ce qu’il vous dira, faites-le. » Or il y avait là six jarres de pierre, destinées aux purifications des Juifs, et contenant chacune deux ou trois mesures. Jésus leur dit : « Remplissez d’eau ces jarres. » Ils les remplirent jusqu’au bord. Il leur dit : « Puisez maintenant et portez-en au maître du repas. » Ils lui en portèrent. Lorsque le maître du repas eut goûté l’eau devenue vin — et il ne savait pas d’où il venait, tandis que les servants le savaient, eux qui avaient puisé l’eau — le maître du repas appelle le marié et lui dit : « Tout homme sert d’abord le bon vin et, quand les gens sont ivres, le moins bon. Toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à présent ! » Cela, Jésus en fit le commencement des signes à Cana de Galilée et il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui.[8]

Dans l’épisode des noces de Cana se produit un fait prodigieux : Jésus avance l’heure où il commença ses signes et manifesta sa gloire en vertu de la demande de sa mère : (« Que me veux-tu, femme ? Mon heure n’est pas encore arrivée. »). Car puissante est la demande de ceux qui sont unis au Seigneur, et ici elle le fut tant que le Seigneur avança son heure par amour pour elle. Il faudrait maintenant se demander : si le Seigneur écoutait à ce point les demandes de sa mère, ne le fera-t-il pas maintenant qu’ils sont ensemble au ciel ?

Nous voyons d’autres exemples d’intercession qui ne sont pas contraires à l’unique médiation du Christ lorsque l’Apôtre Paul demande à plusieurs reprises que l’on prie et que l’on intercède pour lui et pour les autres membres de l’Église (qu’il appelle saints) :

« Frères, priez vous aussi pour nous. »[9]

« Recevez le casque du Salut et le glaive de l’Esprit, c’est-à-dire la Parole de Dieu. Vivez dans la prière et les supplications ; priez en tout temps, dans l’Esprit ; apportez-y une vigilance inlassable et intercédez pour tous les saints. »[10]

« Confessez donc vos péchés les uns aux autres et priez les uns pour les autres, afin que vous soyez guéris. La supplication fervente du juste a beaucoup de puissance. »[11]

Si les Apôtres pensaient qu’il n’est pas possible d’intercéder pour les autres par la prière, alors ils ne demanderaient pas que l’on prie pour eux. La raison évidente, mais ignorée par les protestants, est qu’il n’y a aucun conflit, car ils intercèdent en son nom. C’est pourquoi, lorsque nous élevons nos prières à la Sainte Messe, nous disons : « PAR LE CHRIST, AVEC LUI ET EN LUI, à toi, Dieu le Père tout-puissant, dans l’unité de l’Esprit Saint… ». Nous sommes tous intercesseurs parce que nous sommes EN CHRIST, et nous faisons partie de son corps mystique qu’est l’Église.

Cela devient évident si l’on analyse dans son contexte le passage de la lettre à Timothée où il est question de la médiation du Christ :

« Je recommande donc, avant tout, qu’on fasse des demandes, des prières, des supplications, des actions de grâces pour tous les hommes, pour les rois et tous les dépositaires de l’autorité, afin que nous puissions mener une vie calme et paisible en toute piété et dignité. Voilà ce qui est bon et ce qui plaît à Dieu notre Sauveur, lui qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité. Car Dieu est unique, unique aussi le médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus, homme lui-même, qui s’est livré en rançon pour tous. Tel est le témoignage rendu aux temps marqués. »[12]

De l’analyse complète du passage précédent, nous pouvons comprendre bien des choses qui ne se comprendraient pas par l’analyse isolée du verset. Parmi celles-ci :

Premièrement, bien que nous puissions tous prier directement Dieu, il lui est aussi agréable que nous priions et intercédions mutuellement les uns pour les autres, car de cette manière nous collaborons à l’œuvre du salut, dans laquelle Dieu veut que nous soyons tous sauvés, non comme des individus, mais comme Église et communauté nous entraidant mutuellement (voir versets 1-3).

Deuxièmement, le Christ est l’unique médiateur entre Dieu et les hommes parce qu’il s’est livré lui-même en rançon pour tous (voir versets 5-6), médiation qui n’entre pas en conflit avec l’intercession des uns pour les autres.

Argument 2 : Les morts n’ont aucune conscience de rien, il est donc inutile de leur demander d’intercéder pour nous.

Ceux qui utilisent cet argument s’appuient sur l’interprétation littérale du passage suivant :

« Mais il y a de l’espoir pour celui qui est lié à tous les vivants, et un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort. Les vivants savent au moins qu’ils mourront, mais les morts ne savent rien du tout. Il n’y a plus pour eux de salaire, puisque leur souvenir est oublié. Leur amour, leur haine, leur jalousie ont déjà péri, et ils n’auront plus jamais part à tout ce qui se fait sous le soleil. » [13]

Le passage précédent se réfère à leurs corps, mais non à leur esprit, qui retourne à Dieu. Plus loin, dans le même livre, il le clarifie :

« Souviens-toi de ton Créateur aux jours de ta jeunesse, avant que viennent les jours mauvais et qu’arrivent les années dont tu diras : ‹ je ne les aime pas › ;… et que la poussière retourne à la terre comme elle en est venue, et le souffle à Dieu qui l’a donné. » [14]

L’Ecclésiaste est un beau livre de la Bible dont le message principal porte sur la manière dont tout ce qui se passe « sous le soleil » est vanité, à l’exception d’aimer et de servir Dieu.

Il est aussi important d’analyser le contexte dans lequel il fut écrit, car à ce moment-là la Révélation était en plein progrès : on n’avait pas de certitude sur la vie après la mort, et l’on n’avait même pas connaissance de la résurrection. En ce sens, il n’est pas rare de trouver dans le livre de l’Ecclésiaste des passages comme :

« Qui sait si le souffle de l’homme monte vers le haut et si le souffle de la bête descend en bas, vers la terre ? » [15]

Dans des textes de ce genre, l’hagiographe écrit sous l’inspiration divine à partir de ce qu’il connaît, et il ne craint pas de refléter son ignorance des choses qui, à ce moment-là, n’étaient pas encore révélées.

« Car le sort de l’homme et le sort de la bête sont un sort identique : comme meurt l’un, ainsi meurt l’autre, et c’est un même souffle qu’ils ont tous les deux. La supériorité de l’homme sur la bête est nulle, car tout est vanité. » [16]

Ce n’est pas que l’homme et la bête aient le même sort et que l’homme ne l’emporte en rien sur la bête, mais c’est que, sur ce point, cela n’était pas encore révélé ; c’est pourquoi celui qui écrit ne parle que de ce qui se passe « sous le soleil ». Cependant, plus tard, lorsque la Révélation progresse, la connaissance du peuple de Dieu à ce sujet grandit, et il n’est plus possible de penser que l’homme et la bête aient le même sort.

« Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent ni ne recueillent en des greniers, et votre Père céleste les nourrit ! Ne valez-vous pas plus qu’eux ? » [17]

L’argument selon lequel les morts n’ont aucune conscience de rien ne prend de force que devant quelqu’un qui n’a pas lu le livre de l’Ecclésiaste en entier ni ne l’a analysé à la lumière du Nouveau Testament, dans lequel il est révélé que ceux qui sont morts dans le Christ quittent leur corps pour être avec lui, en attendant d’être revêtus de leur corps glorifié.

Paul avait toujours la certitude qu’en mourant il serait avec le Christ, ce qui était pour lui de loin préférable :

« Je me sens pris dans cette alternative : d’une part, j’ai le désir de m’en aller et d’être avec le Christ, ce qui serait, et de beaucoup, bien préférable. » [18]

« Nous savons en effet que si cette tente — notre maison terrestre — vient à être détruite, nous avons un édifice qui est l’œuvre de Dieu, une maison éternelle qui n’est pas faite de main d’homme, dans les cieux. Aussi gémissons-nous dans cet état, ardemment désireux de revêtir par-dessus l’autre notre habitation céleste, si toutefois nous devons être trouvés vêtus, et non pas nus. Oui, nous qui sommes dans cette tente, nous gémissons, accablés ; nous ne voudrions pas en effet nous dévêtir, mais nous revêtir par-dessus, afin que ce qui est mortel soit englouti par la vie. Et Celui qui nous a faits pour cela même, c’est Dieu, qui nous a donné les arrhes de l’Esprit. Ainsi donc, toujours pleins de hardiesse, et sachant que demeurer dans ce corps, c’est vivre en exil loin du Seigneur, car nous cheminons dans la foi, non dans la claire vision… Nous sommes donc pleins de hardiesse et préférons quitter ce corps pour aller demeurer auprès du Seigneur. Aussi bien, que nous demeurions en ce corps ou que nous le quittions, avons-nous à cœur de lui plaire. » [19]

La grande Révélation du Christ est qu’il est venu pour que nous ayons la vie et que nous l’ayons en abondance, car il est un Dieu des vivants, non des morts :

« Quant au fait que les morts ressuscitent, n’avez-vous pas lu dans le Livre de Moïse, au passage du Buisson, comment Dieu lui a dit : Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob ? Il n’est pas un Dieu de morts, mais de vivants. Vous êtes grandement dans l’erreur ! » [20]

Le passage précédent nous enseigne que si Dieu est le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, c’est parce qu’ils sont vivants, car Dieu ne peut être le Dieu de quelqu’un qui n’existe plus.

Mais si ces textes suffisent déjà par eux-mêmes à désarmer les arguments des sectes, toutes leurs objections s’effondrent devant l’épisode de la Transfiguration, où Jésus parle avec Élie et Moïse, qui de toute évidence avaient bien conscience de ce qui se passait :

« Élie leur apparut avec Moïse, et ils s’entretenaient avec Jésus. » [21]

Argument 3 : Un argument plus fréquemment entendu est qu’il n’y a aucune preuve ni garantie que les saints et les anges intercèdent pour nous devant Dieu, c’est pourquoi il est inutile de les prier.

Cette raison échoue pour plusieurs motifs :

Premièrement, parce que la Bible enseigne que ceux qui sont morts dans la sainteté se trouvent en sa présence, criant :

« Lorsqu’il ouvrit le cinquième sceau, je vis sous l’autel les âmes de ceux qui furent égorgés pour la Parole de Dieu et le témoignage qu’ils avaient rendu. Ils crièrent d’une voix puissante : “Jusques à quand, Maître saint et vrai, tarderas-tu à faire justice, à tirer vengeance de notre sang sur les habitants de la terre ?” Alors on leur donna à chacun une robe blanche en leur disant de patienter encore un peu, le temps que fussent au complet leurs compagnons de service et leurs frères qui doivent être mis à mort comme eux. » [22]

Les fois où j’ai discuté de ce verset avec des protestants, les réponses les plus variées sont apparues. Pour certains, le verset démontre qu’ils peuvent, eux, adresser des demandes à Dieu, mais seulement pour eux-mêmes (cela, parce que dans cet épisode ils demandent justice pour eux-mêmes et ne demandent rien pour personne d’autre). C’est en soi un raisonnement assez illogique. Peuvent-ils demander, mais sans pouvoir choisir ce qu’ils vont demander ? Quel genre de situation est-ce là, où nous vivons en présence de Dieu et où celui-ci ne peut entendre nos prières ?

Le pire est que, derrière ce raisonnement, il n’y a aucune raison biblique, car l’Écriture ne nie nulle part que les saints puissent adresser des demandes à Dieu en notre faveur ; au contraire, on voit la totalité des saints le faire :

« Quand il l’eut pris, les quatre Vivants et les vingt-quatre Vieillards se prosternèrent devant l’Agneau, tenant chacun une harpe et des coupes d’or pleines de parfums, les prières des saints. » [23]

« Un autre Ange vint alors se placer près de l’autel, muni d’une pelle en or. On lui donna beaucoup de parfums pour qu’il les offrît, avec les prières de tous les saints, sur l’autel d’or placé devant le trône. Et, de la main de l’Ange, la fumée des parfums s’éleva devant Dieu, avec les prières des saints. » [24]

Dans ces textes, rien ne permet de déduire que, lorsqu’il est fait référence à « tous les saints », on exclue ceux qui jouissent déjà de la vision béatifique. Au contraire, l’Écriture dit :

« Car le Seigneur a les yeux sur les justes et tend l’oreille à leur prière, mais le Seigneur tourne sa face contre ceux qui font le mal. » [25]

Il n’est pas raisonnable de penser que le Seigneur cesse d’entendre la prière des justes précisément lorsqu’ils sont en pleine et intime communion avec lui, et moins encore de penser qu’ils ne désirent plus ou ne peuvent plus intercéder pour leurs frères. Les textes abondent qui reflètent le désir continuel des membres de l’Église d’intercéder les uns pour les autres :

« Confessez donc vos péchés les uns aux autres et priez les uns pour les autres, afin que vous soyez guéris. La supplication fervente du juste a beaucoup de puissance. » [26]

Si Jésus-Christ a entendu et exaucé la prière du bon larron pour un moment de foi alors qu’il était en croix[27], n’entendra-t-il pas sa mère, qui accomplit parfaitement la volonté de Dieu et dit : « Je suis la servante du Seigneur ; qu’il m’advienne selon ta parole ! »[28] ? Si, pour une minute de foi, il a entendu et exaucé le malfaiteur, que ne fera pas Jésus pour ses amis les saints, qui ont vécu une vie de foi et d’obéissance ?

Argument 4 : Ils affirment qu’il est inutile de les prier, car, puisque Dieu seul est omniprésent, ils ne peuvent ni nous entendre ni nous voir.

Il est vrai que Dieu seul est omniprésent[29], mais il est également vrai que ceux qui jouissent de la vision béatifique ont connaissance de ce qui se passe. Et bien qu’il n’ait pas été révélé comment le temps fonctionne dans l’au-delà, il y a dans l’Écriture des preuves qui laissent entendre que ceux qui sont avec Dieu ne se trouvent pas dans un état d’ignorance de la réalité. Nous en avons un exemple aux chapitres 11 et 12 de l’épître aux Hébreux, où l’on rappelle tous les saints de l’Antiquité : Abel, Hénoch, Noé, Abraham, Isaac, Jacob, Moïse, Rahab, Gédéon, Baraq, Samson, Jephté, David, Samuel et les Prophètes.

« Par la foi, Abel offrit à Dieu un sacrifice de plus grande valeur que celui de Caïn ; aussi fut-il proclamé juste, … Par la foi, Hénoch fut enlevé, en sorte qu’il ne vit pas la mort, et on ne le trouva plus, parce que Dieu l’avait enlevé. Avant son enlèvement, en effet, il lui est rendu témoignage qu’il avait plu à Dieu. … Par la foi, Noé, divinement averti de ce qui n’était pas encore visible, … Par la foi, Abraham obéit à l’appel de partir vers un pays qu’il devait recevoir en héritage, … ainsi qu’Isaac et Jacob, héritiers avec lui de la même promesse … Par la foi, Sara, elle aussi, reçut la vertu de concevoir, et cela en dépit de son âge avancé, parce qu’elle estima fidèle celui qui avait promis. … Par la foi encore, Isaac donna à Jacob et à Ésaü des bénédictions assurant l’avenir. … Par la foi, Jacob mourant bénit chacun des fils de Joseph et il se prosterna appuyé sur l’extrémité de son bâton. … Par la foi, Moïse, à sa naissance fut caché par ses parents pendant trois mois, parce qu’ils virent que le petit enfant était joli et ils ne craignirent pas l’édit du roi. … Par la foi, Rahab la prostituée ne périt pas avec les incrédules, parce qu’elle avait accueilli pacifiquement les éclaireurs. … Et que dirai-je encore ? Car le temps me manquerait si je racontais ce qui concerne Gédéon, Baraq, Samson, Jephté, David, ainsi que Samuel et les Prophètes. »[30]

Puis ils sont décrits comme une nuée de témoins :

« Voilà donc pourquoi nous aussi, enveloppés que nous sommes d’une si grande nuée de témoins, nous devons rejeter tout fardeau et le péché qui nous assiège et courir avec constance l’épreuve qui nous est proposée. »[31]

Jésus parle lui aussi de la joie qui règne au ciel lors de la conversion d’un pécheur, ce qui est une preuve que ceux qui s’y trouvent n’ignorent pas ce qui se passe.

« C’est ainsi, je vous le dis, qu’il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes, qui n’ont pas besoin de repentir. »[32]

« C’est ainsi, je vous le dis, qu’il naît de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se repent. »[33]

Argument 5 : Le dernier argument que les protestants ont coutume d’utiliser lorsqu’aucun des arguments précédents ne fonctionne consiste à alléguer qu’ils n’ont pas besoin de demander l’intercession des saints, car ils peuvent s’adresser directement au Christ. Voici les textes qu’ils citent :

« Et tout ce que vous demanderez en mon nom, je le ferai, afin que le Père soit glorifié dans le Fils. Si vous me demandez quelque chose en mon nom, je le ferai. » [34]

« Petits enfants, je vous écris ceci pour que vous ne péchiez pas. Mais si quelqu’un vient à pécher, nous avons comme avocat auprès du Père Jésus Christ, le Juste. » [35]

Bien que la prière chrétienne doive être centrée sur le Christ, cela n’a pas à exclure l’intercession mutuelle. S’il en était ainsi, il ne serait pas non plus nécessaire de demander à un frère de prier pour nous, puisque nous pouvons aussi le faire directement.

Ce type d’objections trouve peut-être son origine dans la compréhension limitée qu’ont les protestants du mystère de l’Église : tous unis dans le Christ par l’amour, ce qui inclut la collaboration mutuelle, principalement en ce qui est directement ordonné à l’ordre du salut. C’est précisément pour cela que saint Paul, étant Apôtre de Jésus-Christ, n’hésita pas à demander avec insistance l’intercession de ses frères, bien qu’il pût aussi demander directement à Dieu tout ce dont il avait besoin.

Notes

  1. 1 Timothée 2,5
  2. Job 42,8
  3. Nombres 14,19-20
  4. Nombres 21,7
  5. Exode 32,10-11
  6. Genèse 18,20-21.23-24
  7. Zacharie 1,12-13
  8. Jean 2,2-11
  9. 1 Thessaloniciens 5,25
  10. Éphésiens 6,17-18
  11. Jacques 5,16
  12. 1 Timothée 2,1-6
  13. Ecclésiaste 9,4-6
  14. Ecclésiaste 12,1.7
  15. Ecclésiaste 3,21
  16. Ecclésiaste 3,19
  17. Matthieu 6,26
  18. Philippiens 1,23
  19. 2 Corinthiens 5,1-9
  20. Marc 12,26-27
  21. Marc 9,4
  22. Apocalypse 6,9-11
  23. Apocalypse 5,8
  24. Apocalypse 8,3-4
  25. 1 Pierre 3,12
  26. Jacques 5,16
  27. Luc 23,42
  28. Luc 1,38
  29. Capacité d’être présent en tous lieux simultanément.
  30. Hébreux 11,4-5.7-9.11.20-21.23.31-32
  31. Hébreux 12,1
  32. Luc 15,7
  33. Luc 15,10
  34. Jean 14,13-14
  35. 1 Jean 2,1