Un lecteur demande :
Est-il possible de voter ou de promouvoir une loi qui accepte l’avortement — mais en le restreignant — comme alternative à une autre loi plus permissive en vigueur ou en cours d’examen ?
Réponse :
Telle est la question qui a interpellé et interpelle profondément la conscience des hommes politiques et des législateurs, chrétiens et non chrétiens, au cours des dernières décennies.
Ángel Rodríguez Luño, professeur de théologie morale à l’Université pontificale de la Sainte-Croix, à Rome, a répondu à cette question dans un article publié par l’édition italienne de « L’Osservatore Romano » le 6 septembre, dans lequel il demande aux théologiens d’aider les personnes à comprendre la question de fond.
Pour mieux comprendre l’argument, qui peut concerner aussi les lois sur la génétique, Zenit a interviewé le professeur Rodríguez Luño. Voici ses réponses.
— Voter en faveur d’une loi qui accepte partiellement l’avortement, même si elle améliore la situation, a été critiqué par certains représentants du mouvement pro-vie. Ils considèrent que l’avortement est un mal si grand qu’aucune exception à son rejet n’est possible. Que répondez-vous à cette critique ?
— Rodríguez Luño : Il ne s’agit nullement d’une critique, car ce que je pense et ce que j’ai écrit sont pleinement en accord avec ce qui est affirmé dans la question. Une loi qui légalise l’avortement, même pour un nombre de cas moindre qu’une autre, est une loi gravement injuste, à laquelle aucun catholique ne peut donner un vote favorable, et dans l’application de laquelle aucune coopération formelle ni aucune forme de coopération matérielle immédiate n’est admissible.
Ce que dit le n. 73 de l’encyclique « Evangelium vitae » est tout autre chose, à savoir : si un membre d’une assemblée législative qui s’oppose totalement à l’avortement ne peut pas abroger complètement une loi gravement injuste, mais peut l’abroger partiellement, il peut et généralement doit le faire, pourvu qu’il ne cause pas de scandale et qu’il ne se rende pas réellement responsable du maintien en vigueur des dispositions législatives injustes qu’il ne parvient pas à abroger.
Un exemple l’éclairera. Pensons à l’assemblée législative d’un pays dans lequel est en vigueur une loi sur l’avortement très permissive. Cette assemblée compte 100 parlementaires, répartis en trois groupes : le groupe A, de 40 membres, accepte la loi actuelle et ne veut la changer sous aucun motif ; le groupe B, de 30 membres, pense que l’avortement doit être légal dans certains cas, mais estime que la loi actuelle est très permissive et doit être modifiée ; il n’est cependant pas disposé à approuver une loi qui interdirait tout type d’avortement. Le groupe C, de 30 membres, est opposé à tout type d’avortement. Si, dans cette situation, quelques parlementaires du groupe C, qui sont catholiques, présentent à l’assemblée une motion qui abroge tous les articles de la loi jusqu’ici en vigueur que ceux du groupe B sont disposés à supprimer, de sorte que, si elle est approuvée, l’avortement sera illégal dans de nombreux cas qui étaient jusqu’à présent légaux, bien qu’il demeure légal dans quelques cas très restreints, les parlementaires du groupe C (qui sont catholiques) ont devant eux trois comportements possibles : voter contre la motion, s’abstenir, ou voter en faveur. S’ils votent contre la motion qui vient d’être présentée, ils se rendent responsables du maintien en vigueur de la loi très permissive, et cela n’est pas acceptable pour la morale catholique. S’ils s’abstiennent, la motion abrogative n’atteint pas la majorité et n’est pas approuvée, et ils se rendent donc en quelque sorte responsables du maintien en vigueur de la loi très permissive, ce qui n’est pas non plus moralement acceptable. S’ils votent en faveur de la motion, celle-ci atteint la majorité de voix nécessaire, la loi précédente est partiellement abrogée, et la nouvelle loi qui en résulte est beaucoup plus stricte.
Ce que j’ai écrit, sur la base de ce qu’a dit « Evangelium vitae » (n. 73), c’est que les parlementaires qui ont présenté la motion abrogative ont agi moralement bien, et que les catholiques du groupe C peuvent, et généralement doivent, voter en faveur de la motion abrogative, pourvu que soit claire pour tous leur position entièrement contraire à tout type d’avortement. Et le fondement du jugement moral contenu dans le n. 73 de l’encyclique n’est pas que la loi plus restrictive soit acceptable pour la morale catholique. Ce n’est pas cela. Il s’agit d’une loi gravement injuste avec laquelle il n’est possible de collaborer d’aucune manière. Le fondement du jugement moral d’« Evangelium vitae » est que l’objet moral de l’action des parlementaires qui ont présenté la motion abrogative, et celui de l’action de la totalité du groupe C, n’est pas de soutenir par leur vote les articles qui demeurent en vigueur et qu’ils n’ont pas la possibilité d’abroger, mais que l’objet moral de leur action (« ce qu’ils font réellement ») est uniquement d’abroger les articles de la loi précédente qu’il est possible d’abroger, et d’éviter de soutenir par leur vote la loi précédente plus permissive. Ceci n’est pas une collaboration avec une loi favorable à l’avortement (ce n’est pas une « coopération au mal »), mais l’exercice du devoir d’abroger, dans la mesure du possible, une loi gravement injuste.
Pour le dire de manière encore plus imagée : la majorité parlementaire qui soutient les articles de la loi précédente qui demeurent encore en vigueur après l’approbation de la motion abrogative est formée du groupe A et du groupe B (40 + 30) ; la majorité parlementaire qui a abrogé les articles les plus permissifs est formée du groupe B et du groupe C (30 + 30). Le groupe C, dans lequel se trouvent les parlementaires catholiques, n’est responsable que de l’abrogation de certains articles, c’est-à-dire d’avoir supprimé tout ce qu’il pouvait supprimer, et non du maintien en vigueur de ce qu’il ne pouvait pas supprimer.
Ce cas est le premier des trois envisagés dans mon article. Les deux autres sont différents, mais le principe moral selon lequel ils se résolvent est le même. Le raisonnement moral que j’ai proposé doit être lu avec beaucoup d’attention, car c’est une question difficile et délicate.
— Comment pouvons-nous éviter le danger d’un laxisme croissant au fil du temps si nous acceptons la possibilité d’approuver des lois imparfaites ?
— Rodríguez Luño : Dans mon article, je n’ai jamais employé l’expression lois imparfaites, que je considère peu claire. « Evangelium vitae » n’emploie pas non plus cette expression. Presque tous les auteurs qui l’emploient la mettent entre guillemets pour indiquer qu’elle est simplement une manière abrégée et commode de se référer à un problème complexe que tous connaissent. Dans mon article, elle n’apparaît qu’en citant deux publications sur le sujet. Dans l’une elle est entre guillemets, dans l’autre non, mais la lecture de cet article que je cite dans une note confirme ce que je dis.
Passant à la substance de la question, je précise que les lois que certains appellent imparfaites sont, comme il ressort de ma réponse à la première question, simplement injustes — plus ou moins injustes, mais injustes. Elles ne sont moralement acceptables sous aucun aspect. Ce que j’ai proposé, c’est un ensemble de critères pour maintenir vivante et réellement efficace la tension, non seulement pour ne pas s’accoutumer au mal, mais pour l’éliminer peu à peu dans la mesure où cela devient possible, certes avec l’idée de l’éliminer complètement. Mais on ne parvient pas toujours à tout éliminer d’un seul coup, et l’on peut avancer par étapes progressives, pourvu que cela puisse se faire sans devenir véritablement responsable de lois ou d’actions gravement injustes.
— À qui appartient la décision de juger si une loi déterminée satisfait aux conditions exposées par le Pape dans son encyclique ?
— Rodríguez Luño : Ce qu’il s’agit de juger, ce n’est pas une loi, mais la signification réelle (« l’objet moral ») de l’acte de voter dans des circonstances concrètes. Je ne crois pas que ce jugement revienne à quelqu’un en particulier. Ce dont il s’agit, c’est d’atteindre la certitude que cette action, dans ces circonstances, est réellement un acte partiellement abrogatif, et que le votant ne se rend pas réellement responsable de ce qui n’a pas été abrogé. Si un homme politique n’atteint pas cette certitude et a des doutes, il peut demander conseil à des personnes suffisamment préparées pour l’orienter avec vérité. Cela n’empêche pas que l’Évêque du diocèse ou la Conférence épiscopale estiment que, dans un cas concret, il convient que ce soit eux-mêmes qui prononcent ce jugement, pour la tranquillité de la conscience de tous et pour éviter des confusions ; dans ce cas, ce jugement de la légitime autorité ecclésiastique lie la conscience d’un catholique. Mais, en soi, il me semble que ce n’est pas une question d’autorité ni de permissions, mais de vérité et de certitude que cette vérité a été atteinte.
— Pouvons-nous appliquer ce que dit « Evangelium vitae » à d’autres domaines, comme la recherche génétique ?
— Rodríguez Luño : En principe, je ne vois pas d’inconvénient à l’appliquer à d’autres domaines, pourvu que le principe moral mentionné plus haut soit bien compris et fidèlement appliqué. Si l’on ne peut pas abroger totalement une loi injuste, il est généralement juste de procéder à son abrogation partielle, pourvu que cela puisse se faire sans donner de scandale (ce qui exige de rendre compréhensible sa propre conduite) et sans se rendre réellement responsable de quelque chose d’injuste.
— Quels conseils pouvez-vous offrir aux hommes politiques qui doivent travailler dans un État laïque où beaucoup n’acceptent pas la validité des principes moraux chrétiens ?
— Rodríguez Luño : La question est trop vaste pour qu’on puisse y donner une réponse complète. À mon avis, l’important est d’être cohérent avec sa propre identité chrétienne jusqu’au fond. Dans les États démocratiques, il existe des voies par lesquelles les citoyens interviennent dans l’élection des gouvernants et dans la formation des orientations politico-sociales et de l’opinion publique. Les hommes politiques et les citoyens qui sont catholiques devront employer ces voies — qui sont également à la disposition de tous les autres citoyens — pour ordonner la vie sociale et politique selon les critères qui, d’après leur conscience chrétienne bien formée, contribuent le plus et le mieux au bien commun du pays dans lequel ils vivent. Ce qu’il faut éviter, à mon avis, c’est de se laisser effrayer par des slogans qui ne résistent pas à l’examen rationnel, ou de vivre avec un dédoublement perpétuel de la conscience, une sorte de schizophrénie mentale, selon laquelle ce qu’ils considèrent en conscience comme bon et nécessaire au bien commun est une chose, et ce qu’ils considèrent comme bon et nécessaire au bien commun dans leur action publique en est une autre bien différente ou même contraire. Si d’autres citoyens ne sont pas d’accord avec les critères d’une conscience chrétienne, que les catholiques exposent rigoureusement leurs propres raisons, qu’ils livrent pour elles le même combat civique (en usant de moyens licites et légaux) que d’autres livrent pour les leurs.
Cela ne veut pas dire que tous les catholiques aient en fait, ou doivent avoir, les mêmes idées politiques. Sur de nombreux problèmes politiques, des solutions diverses sont compatibles avec la conscience chrétienne, et chacun des catholiques soutiendra celle qui lui paraît la meilleure. Quand je parle de cohérence, je me réfère à la cohérence avec ce que la conscience chrétienne exige ou interdit nécessairement.
ROME, 26 septembre 2002 (ZENIT.org)
Auteur : P. Miguel Ángel Fuentes
Source : El teólogo responde